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N°565
- juin / septembre 07
- L'école des parents
Dossier
"Dire
la mort" I Enquête
Parler de la mort
A
mots couverts
Autrefois, elle était
presque familière. Puis on l'a mise à distance.
Depuis quelque temps, on tente de retrouver les mots pour
la dire.
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Début de l'article
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Un Présente partout
dans l’art, dans la philosophie et dans les religions,
la mort est de nos jours mise à distance : collective
ou violente sur les écrans de TV, virtuelle dans l’univers
des jeux électroniques, dramatisée dans les
pages de faits divers des gazettes, la mort est toujours celle
des autres, celle des victimes de guerres et de catastrophes
lointaines, celle des malades que la science n’a pas
pu sauver. Elle n’est plus cette compagne du quotidien
telle qu’ont pu la décrire les peintres ; elle
est accident, rupture, irruption fracassante dans des sociétés
où la finitude est largement occultée. Pourtant,
« la mort est naturelle, quotidienne, universelle »
nous rappelle l’anthropologue Louis-Vincent Thomas,
un des fondateurs en France de la thanatologie ; la mort touche
tout ce qui s’inscrit dans le temps. La mort marque
la fin d’une vie qui a eu un commencement, et la pensée
humaine a depuis toujours imaginé beaucoup de systèmes
de rituels et de croyances pour en supporter l’occurrence
: résurrection, renaissance, métempsycose, immortalité
de l’âme. Aujourd’hui, le monde est souvent
pensé comme « sans Dieu » ; les rites et
les mythes n’ont plus guère de poids et la soumission
au destin a cédé la place aux folles espérances
générées par la médecine d’avant-garde
capable de réparer, de réanimer, de greffer
ad libitum un corps abîmé et de reculer les frontières
de notre condition humaine. Introduisant son livre Philosophie
des âges de la vie, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot
met en garde contre les dérives de notre siècle.
Rappelant la phrase de l’Ecclésiaste «
il y a un temps pour tout sur la terre : un temps pour enfanter
et un temps pour mourir », il écrit : «
il se pourrait que le rêve (de jeunesse éternelle)
se transforme en cauchemar. Le projet prométhéen
de maîtriser l’immaîtrisable, à savoir
le vieillissement, et au bout du compte la mortalité,
risque de se payer au prix le plus fort : une incertitude
sidérale dans la manière de vivre sa vie. »
Dans un passé encore récent, la mort était
une évidence, les guerres tuaient, les mères
et les enfants ne survivaient pas toujours à la naissance,
les épidémies jetaient les cadavres dans les
rues, les agonies se vivaient à domicile, au vu et
au su de tous, même des animaux, le premier à
signaler le décès étant souvent le chien
de la maison hurlant soudainement à la mort. Les corbillards
sillonnaient villes et villages, suivis par le cortège
des endeuillés, de noir vêtus, rejoignant ensuite,
après le festin familial, leurs maisons aux porches
tendus de draperies mortuaires : la mort était visible,
le deuil se « prenait » pour un temps déterminé
pendant lequel étaient interdits les divertissements
et les fêtes. Nul n’ignorait que son voisin d’étage
était passé de vie à trépas et
les larmes en signe de chagrin étaient non seulement
tolérées mais attendues.
Les temps ont changé, 80 % des décès
ont lieu à l’hôpital ou en maison de retraite,
les familles ont peu de temps pour se recueillir, la mort
est escamotée. On en parle à mots couverts,
comme si c’était un mal contagieux, on se cache
pour pleurer et on peine à en parler, on a peur de
déranger ses congénères tout confits
dans les délices et les plaisirs matériels,
poursuivant leur quête du bonheur et de la jeunesse
éternelle, confiants dans les progrès de la
science et occupés à réussir au présent.
La
mort en catimini, dans la solitude
En un quart de siècle, la mort s’est trouvée
en situation de relégation. Venu d’Angleterre,
pays sensible plus tôt que nous à la nécessité
de lutter contre la douleur, le mouvement pour les soins palliatifs
a été consacré en France par la circulaire
Laroque de 1986. Pendant quinze ans, la mort est devenue affaire
de spécialiste ; elle survenait le plus souvent en
catimini, dans la solitude d’une chambre d’hôpital.
Les premiers livres sur le deuil et la mort, sortis dans les
années 1990, ont peiné à se vendre. Aujourd’hui,
dans une société qui a traversé les années
sida, sociologues et psychologues, s’accordent à
dire que le tabou est tombé. Les livres se multiplient,
de même que les émissions grand public à
la télévision. L’Espace éthique
de l’assistance publique organise de nombreux débats
sur ce thème (…)
La
mort des grands-parents, promesse de vie
Pour autant, que dire sur la mort, à qui ? Comment
? La question concerne d’abord les enfants et les adolescents
qui, du fait de leur jeune âge, se sont vus pendant
longtemps écartés des deuils familiaux. Déjà
Françoise Dolto avait rappelé l’importance
de dire la vérité aux enfants. À propos
du décès des grands parents, elle avait précisé
: « La mort des grands-parents ne crée chez l’enfant
aucun traumatisme, le deuil contribue à son développement.
Leur mort est promesse de vie à venir ».
(…)
La
mort des vieux se produit sans bruit
Dans l’intimité des familles néanmoins
la parole ne circule pas facilement. Martine Dorange, psychosociologue
chargée de recherche à la FNG, a dirigé
avec Geneviève Arfeux-Vaucher une enquête portant
sur « l’accompagnement de toutes les générations
de familles confrontées à une fin de vie ».
Il en ressort que la solitude des derniers instants est immense.
« Ces personnes ont le sentiment que leur monde est
mort avant elles. (…) »
(…)
Oser
nommer le suicide
Les cas de mort par suicides sont particulièrement
difficiles à vivre et à accompagner. Avec un
chiffre de 12 000 par an (deuxième cause de décès
pour les 15/24 ans) et de 160 000 tentatives par an, le suicide
reste désespérant et… tabou. Le deuil
qu’il entraîne n’est pas un deuil comme
les autres car la personne qui, par exemple, découvre
le corps subit un véritable traumatisme. Il y aura
des séquelles somatiques, des flashs back, des images
intenses, une très grande fatigue psychique. Il s’agit
soudainement de pleurer la mort de quelqu’un qui est
à l’origine de son propre décès.
Comment trouver un sens à un acte suicidaire ? Le sentiment
de culpabilité est très vif puisqu’on
est taraudé par la conviction qu’on aurait pu
empêcher le drame. la culpabilité occupe le devant
de la scène, c’est une atteinte à l’estime
de soi. Dans la famille, après l’anesthésie
émotionnelle liée à la brutalité
du choc, on perçoit une gêne, une honte à
assumer un suicide toujours frappé de stigmatisation
sociale.
(…)
Colette
Barroux-Chabanol
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