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N°568
- déc.07 / janv.08
- L'école des parents
Actualité
I Entretien
avec Marie-France Hirigoyen
Seuls ensemble
Dans une société
faite de bruit plus que d’échanges, la psychanalyste
se penche sur les nouvelles relations hommes-femmes, le couple,
la quête d’amour, le désir, la solitude.
--- Extraits de l'article ---
Vous montrez que la relation hommes-femmes est fragile,
compliquée, et que la solitude est parfois jugée
préférable à la vie en couple. Pourtant,
la norme prégnante demeure le couple, et la «
rencontre » devient un impératif. La solitude
est socialement stigmatisée.
M.-F. H : Sur les publicités ou les affichages électroniques,
l’injonction omniprésente, c’est : «
Ne restez pas seuls ! » Non sans contradiction d’ailleurs
avec d’autres messages. D’un côté,
le célibat est « branché » et de
l’autre, c’est un état critiquable et qui
ne doit pas s’éterniser. On le tolère
pour des jeunes, qui sortent beaucoup, en attendant mieux.
Quelqu’un qui vit seul, vraiment seul, est un peu suspect.
Si c’est un homme, on lui prête des penchants
équivoques, si c’est une femme, on la jugera
caractérielle, sans doute invivable, et trop exigeante…
Et si elle a un certain âge, on dira qu’elle n’a
pas été « capable de refaire sa vie ».
Comment analyser les évolutions qui ont affecté
les relations hommes-femmes?
M.-F. H : Nous sommes dans une société narcissique
et certains psychanalystes évoquent les nouvelles pathologies
(personnalités narcissiques et perverses) qui envahissent
leurs consultations. On ne traite plus les mêmes névroses
qu’autrefois. Des enfants élevés «
sans limites » adoptent à l’âge adulte
des fonctionnements où autrui est traité comme
un objet, cultivé seulement parce qu’il est utile.
Par ailleurs, la société de consommation fait
que tout s’achète, tout se jette, se remplace.
Le sociologue Zygmunt Bauman1 parle d’une « civilisation
des déchets et de la mise au rebut » dans laquelle
les individus cherchent une identification et une reconnaissance
dans la seule consommation, et s’agitent, sans prendre
le temps de se poser. Il cite une phrase de Ralph Waldo Emerson
: « Pour survivre sur une fine couche de glace, il faut
patiner vite. »
Le développement de nouveaux moyens de communication
(Internet et téléphone portable) permet aussi
une arrivée permanente de paroles.
M.-F. H : Nous sommes saturés d’informations,
les emplois du temps sont engorgés ; le grand luxe
aujourd’hui, c’est l’espace mental…
pour penser et être enfin seul avec soi-même…
En fait, les nouveaux moyens de communication donnent l’illusion
de ne pas être seuls. On est constamment branché,
mais les propos égrenés sur les téléphones
ou sur les messageries sont assez banals… c’est
plus souvent du bruit et du commentaire superficiel que de
l’échange.
Vous soulignez un paradoxe : nous vivons dans une
société individualiste, mais dans laquelle l’espace
de solitude nous est compté.
M.-F. H : On accorde une importance énorme à
l’individualisme et à la singularité et
en même temps, on nous soumet à un formatage
généralisé… Ce qui s’exprime
est une demande de « même ». Il faut penser
comme les autres, se vêtir comme les autres, voir les
films que tout le monde voit… On doit à la fois
être un individu autonome tout en étant pareil
aux autres.
(…)
Malgré ce grand malentendu hommes-femmes et cette difficulté
à s’ajuster, un nombre impressionnant de solos
cherchent la compagnie – voire l’amour –
de l’autre sexe… Croient-ils au père Noël
?
M.-F. H : Si nos contemporains cherchent un amour idéalisé,
c’est que par ailleurs ils vivent un désenchantement
profond vis-à-vis des relations et que le couple leur
apparaît comme un refuge contre les aléas de
la vie. Ce surinvestissement de l’amour est une réaction
face à un monde narcissique dans lequel on ne peut
plus croire. Malheureusement beaucoup veulent aimer sans rien
donner en échange et bien évidemment, ils seront
déçus.
(...)
Propos
recueillis par Colette Barroux-Chabanol
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N°568
- déc.07 / janv.08
- L'école des parents
Dossier
"L'amitié,
un sacré lien" I Enquête
Amitié
Un
lien inaltérable
Comment se tisse, aujourd’hui,
l’une des plus vieilles relations entre les hommes,
fondée sur la confiance et l’altérité.
---
Début de l'article
---
Lancez le mot « amitié »
dans une conversation et les langues se délient aussitôt.
L’amitié résonne en chacun de nous. C’est
un idéal ancien qui a intéressé les philosophes,
c’est aussi un lien libre et privé dont les définitions
varient selon l’âge, le sexe, le statut social
de ceux qui en parlent. Son grand retour dans les discours
d’aujourd’hui peut être interprété
comme une façon de « pallier la mort des idéologies,
la fin de l’amour et du sexe » remarque Claire
Bidart, sociologue ; il correspond sans doute au besoin urgent
de tisser un lien désintéressé et durable
dans une société où les relations sont
aussi fragiles et éphémères que les produits
fabriqués, une société « liquide
» comme la qualifie le sociologue Zygmunt Bauman.
Ce lien d’amitié n’est pas l’amour,
ni la camaraderie. Jacques Barou, ethnologue, précise
: « C’est un lien d’un autre type qui a,
depuis l’aube de la pensée, fourni aux philosophes
un thème de réflexion particulièrement
fécond. Pour Aristote ou Épicure, la philia
se distingue de l’eros de Platon, au sens où
il ne s’agit nullement en amitié de vouloir,
comme en amour, posséder l’autre et être
aimé de lui en retour jusqu’à fusionner.
Qu’il s’agisse d’un amour charnel ou d’un
amour mystique l’eros aboutit toujours à fausser
la perception des frontières entre l’amant et
l’aimé. La notion de philia insiste au contraire
sur le respect de l’altérité entre ceux
qui s’aiment. Selon Aristote, qui consacre à
l’amitié deux livres de son Éthique à
Nicomaque, cette relation permet une égalité
entre deux individus uniques. Seule une relation de réciprocité
peut instituer l’autre comme mon semblable et moi-même
comme le semblable de l’autre. La condition pour que
cet autre demeure un autre que moi et ne se réduise
pas à un alter ego, tient dans cette relation mutuelle
qu’est l’amitié où chacun aime l’autre
en tant que ce qu’il est. » Le philosophe et sociologue
Jean-Cassien Billier précise : « L’amitié
est présentée comme un état “chimiquement
pur” (non sexualisé) ». « La construction
moderne tend à poser des frontières infranchissables
entre l’eros et l’amitié, frontières
sur l’étanchéité desquelles la
psychanalyse ou le simple bon sens peuvent parfois s’interroger
: Pourquoi penser ici une différence de nature plutôt
qu’une différence de degrés (de sexualisation)
? Si l’on radicalise, comme le fait Kant, l’idée
selon laquelle c’est la pulsion sexuelle qui nous mène
irrésistiblement à faire d’autrui un objet
pour notre plaisir, et non un “sujet” qu’on
respecterait pour lui-même, comme une “fin en
soi”, postuler que l’amitié est asexuelle
permet de la valoriser : il ne reste plus en elle que des
motifs moins violents et peut être moins irrépressibles
d’instrumentaliser autrui (le besoin qu’on a du
commerce d’autrui, de soutien, d’affection diffuse,
etc.). L’amitié étant le plus souvent
présentée comme une relation à l’intérieur
d’un genre (entre hommes, entre femmes), même
si elle semble possible entre les genres sexuels (mais elle
risque alors d’être instable, prête à
glisser vers l’amour et/ou la sexualité, ou en
provenir), elle renvoie beaucoup à l’appréhension
de l’homosexualité par une société
donnée. En effet, il y a comme un déni de toute
sexualisation dans l’amitié qui rend “acceptable”
aux yeux de la morale conventionnelle ancienne (autrement
dit homophobe) une relation privilégiée entre
deux membres du même sexe ».
De
la naissance de l’amitié…
Lorsqu’il s’agit de définir comment naît
l’amitié, on recueille une grande diversité
de points de vue, avec toutefois certaines constantes. Claire
Bidart comme Alexis Ferrand, sociologue à Lille, insistent
l’une sur le « scénario du drame »,
l’autre sur les « coups durs ». Pour Claire
Bidart, les amis seraient essentiellement considérés
comme « ceux sur qui l’on peut compter en cas
de problème grave ». « C’est là
qu’on reconnaît les vrais amis » disent
beaucoup de personnes interrogées (et encore davantage
parmi les classes ouvrières). Ce sont ceux qui «
répondent à l’appel en cas de drame ».
(…)
L’amitié, appelée aussi homophilie, est
un processus d’élection qui se traduit souvent
par une similitude de sexe, d’âge, de statut social.
Ces similitudes ne sont pourtant pas systématiques.
Les amitiés se nouent sur des lieux précis (école,
lycée, milieu de travail, clubs de sport, associations
et lieux d’activités, quartier, voisinage) qui
unissent des personnes présentant des caractéristiques
communes. L’enquête Insee d’octobre 1998
indiquait que la vie estudiantine est la première source
d’amitiés, puis le lieu de travail. Les relations
amicales se nouent en grande majorité entre personnes
du même âge ; le réseau amical se diversifiant
toutefois avec l’âge. (…)
Colette
Barroux-Chabanol
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N°564
- avril / mai 07
- L'école des parents
Dossier
"L'amitié,
un sacré lien" I Point de vue
Une valeur
de tous les temps
Affinité élective
Dans une société
qui proclame volontiers la faillite des valeurs traditionnelles,
l’amitié demeure et échappe à l’érosion
du temps.
| Jean
Maisonneuve est
professeur émerite des universités. Auteur
entre autres de Psychologie de l'amitié, Que sais-je
? Puf, 2004. |
---
Début de l'article
---
Faits et arguments abondent pour confirmer cette crise liée
à un ensemble de changements démographiques
et techniques, économiques et culturels. Cela concerne
à la fois les structures sociales, les normes et la
vie quotidienne dans des domaines majeurs : un processus croissant
de massification affecte l’habitat, les comportements
et l’information ; quant aux systèmes d’autorité
globaux, locaux ou familiaux, ils sont ébranlés
par la recherche tâtonnante de modes de régulation
plus permissifs ; et le climat socio-affectif se brouille
sous l’effet d’une tension entre les phénomènes
précédents. D’une part en effet les gens
se perçoivent de plus en plus anonymes et isolés
dans leur contexte urbain ou suburbain ; tandis que d’autre
part ils se veulent de plus en plus libres, avec une demande
intense de reconnaissance personnelle ou groupale ; d’où
résulte un sentiment de malaise, de frustration en
matière de communication et d’intégration
sociale, corrélatif à certaines failles dans
l’identité.
(…)
Un lien privilégié
Mais qu’est-ce exactement que l’amitié
? Ce terme (comme celui même d’ami) relève
du langage courant et d’un usage assez élastique,
allant de l’attachement quasi indéfectible aux
simples relations cordiales.
Nous le prendrons ici surtout au sens fort en considérant
qu’un ami est une personne liée à une
autre par une intimité et une bienveillance mutuelles,
qui ne se fondent ni sur la parenté, ni sur l’attrait
sexuel, ni sur l’intérêt ou les convenances
sociales – quitte à reconnaître une incidence
possible de ces facteurs et à considérer que
certains liens plus fluides (les camarades, les copains) possèdent
certains traits de l’amicalité. En toute occurrence,
celle-ci échappe à toute forme d’institutionnalisation,
même si elle est parfois l’objet de serments ou
de rituels particuliers. Le « champ amical » relève
exclusivement de la préférence et de la privacité.
Si ses marges varient, il demeure toujours minime ou restreint
entre une et cinq personnes selon les études fiables.
Nonobstant la faveur dont elle jouit actuellement dans les
médias4 comme dans l’opinion, il faut rappeler
que l’amitié est une valeur de tous les temps,
présente dans toutes les cultures. Dès l’antiquité,
les philosophes la cultivaient et Aristote (384 av. J.- C.,-322
av. J.-C) allait jusqu’à fonder la morale sur
l’amitié. La littérature nous a légué
une suite de paires mythiques d’amis exemplaires : Achille
et Patrocle, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale dans les épopées
gréco-latines ; David et Jonathan dans le Testament
biblique ; d’autres ensuite dans les gestes médiévales
de l’Europe. Il revient dans doute à Montaigne
(1533-1592) d’avoir trouvé pour la dépeindre
la formule la plus saisissante : « si l’on me
presse de dire pourquoi je l’aimais (son ami La Boëtie),
je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant
: parce que c’était lui, parce que c’était
moi » (Essais, Livre I, chap. 28).
Certains, moins lyriquement, parlent aujourd’hui de
valeur refuge. Cette formule semble juste (eu égard
aux évolutions précédemment évoquées,
notamment à l’érosion des liens communautaires)
mais elle est sous d’autres aspects incomplète.
D’abord dans la mesure où l’amitié
ne se réduit pas à partager, loin des foules,
des distractions ou des confidences, mais suscite souvent
des projets et des entreprises attestant sa tonalité
dynamique. En outre la plupart des liens amicaux se détachent
sur un fond de relations locales, fréquentes ou occasionnelles,
de tonalité plus ou moins positive : voisins, camarades
de travail ou de loisirs, bandes de copains – ou de
copines – parmi lesquels se détachent des liens
privilégiés. C’est ce que révèlent
de multiples études psychosociologiques poursuivies
en Europe et aux États-Unis depuis plus d’une
trentaine d’années 5. Ce caractère relativement
récent tient sans doute à l’emprise des
références littéraires et philosophiques
sur le thème de l’amitié comme à
sa tonalité subjective ou éthique. Elle relève
pourtant (avec certaines précautions initiales) d’enquêtes
extensives et intensives, suivies d’analyses statistiques
et cliniques des témoignages recueillis, y compris
les sentiments intimes.
À travers deux enquêtes
Nous avons effectué un ensemble de recherches à
deux périodes espacées de trente ans, en 1960
et 1990, dont nous évoquerons quelques aspects et résultats
saillants. Deux approches s’y conjuguent : l’une
explicative, en extériorité, vise à dégager
le rôle déterminant de certains facteurs sociaux
et psychologiques, en général peu conscients
chez les partenaires, voire déniés ; l’autre,
compréhensive, s’attache au sens vécu
ou inférable grâce à l’écoute
des sujets eux-mêmes.6 L’analyse des réponses
aux questions initiales concernant l’image et le sens
de l’amitié (« un ami, qu’est-ce
que c’est pour vous ? Quels sont les signes d’une
véritable amitié ? ») révèle
trois dimensions majeures, communes à toutes les catégories
sociales (d’âge, de sexe, de profession et de
résidence qui ont été consultées).
Elles concernent :
• la communication, thème dominant pris au sens
dyadique et intimiste, souvent confidentiel (terme fâcheusement
saturé et formaté par les médias) ;
• l’entre-aide, assurée conjointement au
plan affectif et pragmatique ;
• la fidélité, parfois déclarée
comme un défi au temps, voire à la mort.
Sous cette triade ressort le thème transversal de la
confiance.
D’autre part nous avons établi (en conformité
avec divers adages prosaïques) l’importance de
la simple proximité spatiale, dont l’effet dépend
toutefois du vécu des acteurs pour lesquels le voisinage
prend une valeur positive ou parfois négative selon
les urgences et le jeu des solidarités ou des tensions.
Le rôle des similitudes n’est pas moins décisif,
qu’il s’agisse de l’âge, du sexe,
du niveau social des amis (économique, culturel, professionnel),
de leur style de vie et de leur système de valeurs
; vicinité et similitude sont d’ailleurs étroitement
liées puisque les sociétés tendent à
rassembler leurs membres de statut social analogue sous l’influence
combinée de facteurs fonctionnels et axiologiques.
(…)
L’utopie intime
(…) L’engagement amical, comme le discours qui
s’y relie, comporte une part d’illusion et/ou
de déception. Nous tendons à idéaliser
nos amis dans la mesure même où ils représentent,
au moins pour un temps, notre moi idéal. Autisme et
réalisme, projection et empathie interfèrent
dans cette relation. Une clairvoyance critique peut surgir
lorsque les compagnons découvrent l’un chez l’autre
des attitudes irréductibles à leurs attentes
; alors la rupture menace. Mais il arrive aussi que, quoi
qu’il dise ou fasse, nous persistions à chérir
notre ami, voire à devenir son complice…
(...)
Jean
Maisonneuve
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