Revue L'école des parents
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I POUR EN SAVOIR + I

N°569 - février / mars 2008 - L'école des parents

Actualité I Entretien avec Dominique Versini, Défenseure des enfants

Plaidoyer
Résolument du côté des enfants et des adolescents, Dominique Versini se penche sur leur détresse et interpelle les institutions. Elle tire la sonnette d’alarme et en appelle à l’action.

--- Extraits de l'article ---
(...)
L’adolescence a toujours été une période de vulnérabilité. Qu’y a-t-il de nouveau et de plus inquiétant aujourd’hui ?
Dominique Versini : On estime qu’aujourd’hui 15 % des adolescents (soit près de 900 000) vont mal ou très mal. Loin d’être un « enfant roi » ou survalorisé, nous faisons, nous, le constat qu’il est bien souvent maltraité moralement par la famille, les médias, la publicité, etc. Il subit une énorme pression sur sa scolarité de la part de ses parents et de l’école. Beaucoup d’adolescents disent qu’ils n’auront pas de place dans la société, c’est grave. La peur de devenir SDF est très présente dans leur esprit. Certains ont vu leurs parents durablement au chômage, l’ascenseur social a cessé de fonctionner et le sentiment d’exclusion et de désespoir est très profond. Je me suis demandée s’il s’agissait seulement de quelques cas extrêmes, mais lorsque je suis allée sur le terrain, que j’ai rencontré, dans les départements, des professionnels du monde de la santé, de la justice ou du social, je me suis rendu compte de l’étendue des problèmes.
Quant à la nouveauté ? ce sont des manifestations inquiétantes qui se produisent chez des adolescents de plus en plus jeunes : certes, le nombre de décès par suicides a diminué de 35 % ,mais les tentatives de suicides restent nombreuses : 40 000 par an (encore plus nombreuses chez les filles et accrues chez les jeunes garçons homosexuels), des troubles des comportements alimentaires, un alcoolisme précoce (avec des conduites de défonce en fin de semaine), des polyaddictions qui ont doublé en dix ans (avec une consommation de cannabis qui démarre dès le début du collège), un absentéisme préoccupant, des pratiques violentes comme des scarifications et autres agressions contre soi ainsi que le « happy slapping » ou des blogs dont certains peuvent inciter les jeunes au suicide.

Au vu de ces symptômes, vous avez interrogé les pratiques des acteurs sociaux, vous mettant en quelque sorte concrètement à la place des jeunes, des familles et des professionnels.
D. V. : Je me suis effectivement demandé si, en tant qu’adolescent en difficulté, je trouverais facilement un numéro de téléphone ou un adulte à qui parler ; en tant que parent si je pourrais identifier un service auquel m’adresser pour être aidé. J’ai aussi observé comment des adolescents en souffrance peuvent être repérés par les différents professionnels en contact avec eux : en particulier, comment reconnaître ceux qui se taisent et ne demandent rien ? Comment répondre à ceux qui se plaignent quand on est peu formé à aborder les souffrances psychiques, vers qui les orienter ? Enfin, la question restait posée du fonctionnement de l’accès aux soins. Comment obtenir un rendez-vous en consultation ? dans quelle structure ? Où sont les maisons d’adolescents annoncées en 2004 ? Comment trouver un lit pour hospitaliser les cas sévères ? Et comment s’opérera le retour de l’hôpital ? Comment se prendront les relais ? se fera le suivi ?

À toutes ces questions, quelles réponses avez-vous trouvées ?
D. V. : Des réponses peu encourageantes. Les jeunes sont très mal informés sur les lieux ou les numéros de téléphone utiles, même sur le Fil Santé Jeunes. Les maisons des adolescents qui devaient être construites dans chaque département ne sont aujourd’hui qu’au nombre de 18. Les délais d’attente pour une consultation en centre médico-psychologique sont de six mois à un an. Le résultat est que seule une crise grave (tentative de suicide, décompensation psychique, violences…) permet une prise en charge en urgence… à condition qu’il y ait un lit pour une hospitalisation !

(...)

Propos recueillis par Colette Barroux-Chabanol


 

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N°569 - février / mars 2008 - L'école des parents

Actualité I Questions d'école

Suppression de la carte scolaire
La fin d'une utopie
Etablie dans un souci d’égalité des chances, sa disparition risque de renforcer la ségrégation.

--- Début de l'article ---
En 1974, quand Valéry Giscard d’Estaing est élu président de la Républi-que, l’École a peu évolué depuis la fin de la guerre. Pour faire face au baby-boom, on a créé des Collèges d'enseignement général (CEG), pour compléter les Collèges d'enseignement secondaire (CES) et les classes de petits lycées (classes du premier cycle de l’enseignement secondaire, implantés dans les lycées).
Le premier choc pétrolier va entraîner une vague de chômage sans précédent et va amener les médias et surtout les responsables politiques à se tourner vers l’École, jugée principale responsable de la situation. Le raisonnement est cruellement simple : la situation économique est mauvaise en raison du manque de personnels suffisamment qualifiés ; c’est (évidemment) dû à l’insuffisance et aux carences de la formation donnée par l’École. C’est sans doute vrai, au détail près que l’École fait ce que la société lui demande. On a l’habitude de dire qu’un pays a l’École qu’il mérite ! En étudiant en détail l’hypothèse de départ, à savoir le déficit de personnes qualifiées, on constate alors que la France ne dispose pas du nombre suffisant de diplômés de niveau bac+2 (BTS ou DUT ) pour suivre et accompagner les progrès des technologies mises en œuvre dans les entreprises. Le nombre global de diplômés augmente, mais pas suffisamment le niveau moyen de qualification. Il y a trop de Certificats d'aptitude professionnel (CAP) et de Brevet d'études professionnels (BEP), et pas assez de BTS et de DUT ! La création de ces deux diplômes dans les années 1960, ainsi que celle des baccalauréats technologiques n’ont pas suffi à répondre à ces nouveaux besoins. Le vivier de recrutement pour ces diplômes est trop restreint.

La création du collège unique
S’appuyant sur ce constat, Valéry Giscard d’Estaing décide de faire la réforme du premier cycle de l’enseignement secondaire, en créant le collège unique. Dans la même logique que celle qui a conduit à unifier l’enseignement élémentaire, il décide de donner le même enseignement à tous les élèves au début du secondaire. L’ensemble de la scolarité obligatoire – de 6 à 16 ans (1) – constitue dorénavant un cursus unifié, augmentant ainsi le nombre d’élèves susceptibles d’accéder aux diplômes de niveau bac+2 dont ont besoin les entreprises.
La loi Haby est votée par le Parlement, le 11 juillet 1975. Les enseignants y sont assez favorables sur le plan des idéaux, ils y trouvent une concrétisation de l’égalité des chances ; en revanche, ils s’inquiètent des programmes qui seront enseignés dorénavant à l’ensemble des jeunes d’une génération, entre Smic culturel et programmes des anciens petits lycées. La question ne trouvera de réponse qu’au printemps 2005, avec le socle commun
(2)..
La logique politique du tronc commun de formation a entraîné naturellement la mise en place de la carte scolaire, à l’image des secteurs postaux. L’Éducation nationale est un service public, l’État s’engage à remplir ce service de façon équivalente, où que l’on habite. Selon son lieu de résidence, on dépend d’une poste ; dorénavant on relèvera également d’un secteur scolaire : les programmes, les enseignants… étant équivalents, cela ne pose théoriquement aucun problème.
Tout aurait pu bien fonctionner, mais c’était sans compter sur deux paramètres fondamentaux : les élèves (!) et l’environnement socio-économique. Autant la qualité du service postal ne dépend pas de ses usagers, autant l’expérience va montrer très rapidement que l’égalité entre les collèges est une utopie.
Dire que la population scolaire du Ve arrondissement de Paris n’est pas la même que celles du Val Fourré à Mantes-la-Jolie ou des Tarterets est d’une banalité désarmante ! En revanche, admettre que les performances scolaires sont inégales entre ces différents lieux relève aux yeux de certains du « racisme intellectuel » le plus inadmissible. Or, la réalité des résultats est bien là : les élèves ne font pas les mêmes études selon l’endroit où ils habitent. Cette situation a été largement étudiée par différents sociologues de l’éducation3. Face à cet échec, différentes explications sont possibles. Deux thèses principales s’affrontent : l’échec est dû aux élèves, il est celui de l’École.
(…)

Dominique Raulin

(1)
La scolarité obligatoire est passée de 14 à 16 ans en 1959 (réforme Berthoin) ; on peut s'étonner que, depuis, elle toujours pas bougé.
(2) Loi du 23 avril 2005


 

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N°569 - février / mars 2008 - L'école des parents

Dossier ADDICTIONS I Enquête

Addictions
Plaisirs et dépendances
Les réponses aux addictions oscillent trop souvent entre sanction et soin quand il faudrait prévenir et apprendre à résister.

--- Début de l'article ---
Un simple coup d’œil sur l’actualité suffit : centres de désintoxication et camps d’été pour les jeunes chinois accros des jeux en ligne ; études américaines dénonçant les 8 % de « surfeurs » qui souffrent du besoin compulsif d’accéder au net ; pratique du « wilfing », épinglée par Serge Tisseron dans son dernier ouvrage Virtuel mon amour 1(citant l’enquête réalisée en Grande-Bretagne sur l’art de « traîner » sur Internet sans raison ni but, ce qui concernerait 30 % de la navigation sur le web) : la cyberdépendance inquiète dans le monde entier. Elle n’éclipse pourtant pas les addictions plus classiques : l’alcoolisme précoce faisait la une des gazettes, il y a un mois, tandis que l’accroissement de la consommation de cocaïne était discuté au journal télévisé. Quant au cannabis, un grand quotidien du soir présentait en janvier dernier les stages de sensibilisation payants imposés par la justice aux fumeurs de cannabis interpellés sur la voie publique. Nouvelle arme du gouvernement qui, par la loi sur la prévention de la délinquance du 5 mars 2007, prévoyait de souligner l’interdit et de créer un choc chez les usagers en couplant sanction et transmission d’informations. Si l’on ajoute les mesures prises pour limiter la consommation de tabac dans les lieux publics, on reconnaîtra qu’entre sanction et soin, les addictions – quelles qu’elles soient – sont sur le devant de la scène : traquées, dénoncées, stigmatisées. Malade et/ou délinquant, celui qui abuse (mais où est la limite de l’abus ?) d’un produit ou d’un comportement donné devient vaguement menaçant et mérite d’être remis dans le droit chemin.
Pourtant… « l’être humain est ainsi fait, remarque Baptiste Cohen responsable de Drogues alcool tabac Info service (Datis), qu’il a cette capacité de transformer en drogue ce qui lui donne du plaisir ou apaise ses tensions ». (…). En ce qui concerne les addictions, un bref historique s’impose.

Toxicomane délinquant ou malade
« Jusqu’aux années 1970, les stupéfiants (essentiellement l’opium) étaient visés par une loi de 1916, explique Marc Valleur, psychiatre et médecin chef de l’Hôpital Marmottan à Paris. C’était surtout l’alcool qui était considéré comme ravageur et l’ivrognerie qui était poursuivie. Après Mai68 et le mouvement hippy, la peur de la jeunesse s’est manifestée et s’est concentrée sur le risque de consommation de produits toxiques suspectés de rendre les jeunes violents et potentiellement dangereux. La loi de 1970 a réaffirmé l’interdit sur les stupéfiants proprement dits (cannabis compris) et fait du toxicomane un délinquant pour lequel la seule alternative à la sanction était le droit à la gratuité des soins. Cette loi visait la drogue emblématique qu’était l’héroïne et globalement la loi a eu des effets sur sa consommation. » Il est vrai que l’arrivée du Sida dans les années 1980 a accentué la médicalisation de la prise en charge de la toxicomanie. La politique de réduction des risques (distribution de seringues et traitement de substitution par méthadone puis subbutex) a eu pour conséquences de faire sensiblement baisser le nombre d’interpellations pour usage d’héroïne (après un pic à 12-13 000 en 1994-1995, elles sont redescendues à 5 000 en 2006 (6 000 en 1990) et les décès par surdose ont été divisés par 10 entre 1994 et 2006. Ce succès concernant les drogues dures a été un échec pour la consommation de cannabis, victime à la fois d’une dramatisation et d’une banalisation excessives. Moins dangereux que l’alcool qui fait 50 000 morts par an, et qui est consommé par 18 % des garçons et 6 % des filles de 17 ans, ne provoquant pas de réelle dépendance, le cannabis est consommé de façon régulière par 15 % de garçons et 6 % de filles – enquête Escapad 2005 – mais expérimenté par 50% des jeunes de 17 ans… C’est en 1997 que l’alcool et le tabac vont rejoindre les autres toxiques et que la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie) va élargir ses domaines d’action en suscitant la création de consultations et de centres d’addictologie, d’alcoologie, de tabacologie.

L’alternative : on soigne ou on enferme
Le plan Addiction est une tentative pour structurer la prise en charge médicale de l’addiction sur le modèle des autres pathologies. Les addictions sans produits ont désormais rejoint les autres. La politique oscille entre les deux pôles que sont la sanction et le soin. Pour Baptiste Cohen (Datis) « depuis 1970, la seule lecture de la toxicomanie est soit la délinquance, soit la maladie. On soigne ou on enferme. Depuis trente ans, l’approche est médicalisée. C’est un tsunami conceptuel. L’addiction est présentée comme un comportement qu’il faut arrêter. Or, il faut cesser de poser des normes et de n’envisager que des moyens de sortir de la toxicomanie ; il n’y a rien à réparer. L’enjeu n’est pas la sortie, mais l’entrée, et c’est donc sur le versant de l’éducation et de l’accompagnement qu’il faut se placer, car il faut savoir que la dépendance est la condition de notre humanité. L’éducation va consister à apprendre à l’enfant à vivre dans son environnement.

Colette Barroux-Chabanol


 

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