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L'école des parents
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N°569 - février / mars 2008 - L'école des parents

Dossier ADDICTIONS I Zoom par Maurice Corcos

Maurice Corcos
Professeur de psychiatrie, chef du département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut mutualiste Montsouris. Il a publié en 2006 chez Dunod, Psychopathologie de la personnalité dépendante, avec Gwénolé Loas et, Evolution des problématiques à l’adolescence : l’émergence de la dépendance et ses aménagements (Doin, 2005, nouvelle édition 2007) avec Philippe Jeammet.
 


«CE QU’ILS RECHERCHENT AUSSI EST LE MANQUE… UNE CONTINUITE AVEC LE MANQUE DE L’OBJET CONNU DANS L’ENFANCE »

Vous avez beaucoup écrit sur la dépendance affective pathologique et vous expliquez qu’on peut la déceler tôt chez l’enfant…
La déceler non, l’hypothéquer dans un système qui reste probabiliste et aléatoire… sûrement !
La dépendance affective, ce n’est pas simplement « aimer » beaucoup trop ses parents, ne pas pouvoir se passer d’eux ou même rester aliéné à leur emprise fût-elle désirante. C’est aussi cette idée forte qu’il est vital pour l’enfant puis l’adolescent, aidé par le père puis les pairs, de conquérir progressivement sa propre liberté et son autonomie sur un fond de dépendance affective naturelle vis-à-vis de son objet maternel (1). Encore faut-il que cet enfant n’ait pas été très tôt enfermé dans une expérience amoureuse et d’éducation qui le maintienne dans la dépendance. Mais la dépendance affective se nourrit aussi d’un faisceau de plusieurs facteurs plus complexe. On peut devenir massivement dépendant affectivement de ses objets parentaux lorsque, avec eux, quelque chose n’a pas existé, n’a pas été forgé, n’a pas été transmis. On est tout autant aliéné (a-privatif : absence de liens). Les enfances mornes, ou mortes, créent beaucoup de dépendance. Des parents malades, physiquement ou mentalement, surtout de façon chronique, des situations économiques extrêmement défavorables, des absences ou des discontinuités de présence, des séparations, des divorces ou des décès… sont autant d’événements qui n’ont pas permis que se nouent des liens autorisant la création d’identités réciproques tolérables. Le sujet reste fixé dans cet éprouvé de manque ou d’absence primaire, et il a même parfois l’étrange nostalgie de ce qu’il n’a pas connu et qu’il aurait pu connaître d’intimité affective avec ses parents, ce qui redouble son opposition et sa dépendance (étroitement mêlées) à un âge plus tardif. Il demeure en suspens dans la plainte, la récrimination, la demande de compte, d’inventaire… jusqu’à la complaisance qui en facilite l’autorenforcement.

Quel lien faites-vous entre cette dépendance affective et la dépendance à des produits ?
On pense, ce qui est juste, que ce que recherchent les toxicomanes à l’alcool ou aux produits est l’état d’excitation, de désinhibition, d’embrumement d’une conscience assaillie par divers tourments que leur procure le produit, qui les autorise à faire ce qu’ils n’oseraient pas d’habitude. On oublie que paradoxalement, ce qu’ils recherchent aussi est le manque au produit. Cette sensation désagréable leur donne pourtant une continuité avec le manque de l’objet qu’ils ont connu dans l’enfance (tout cela étant pour une grande part inconscient). Ce qui est alors recherché – parce que ce que nous voulons tous et surtout ceux qui ont eu à souffrir de carence ou de maltraitance émotionnelle – n’est pas en premier chef le bonheur mais la continuité d’être : retrouver ce qu’on a connu dans l’enfance et qui nous a construit. Et, si ce qui nous a construit a été défaillant, on s’arrange « masochiquement » pour retrouver à l’adolescence et dans la vie adulte des êtres et des situations défaillants… On voit ainsi certaines personnes répéter sans cesse les mêmes errances si ce n’est erreurs. Fatalité tragique ? Destin ? N’est-ce pas au contraire une répétition agie, volontaire même si elle est inconsciente, où le sujet essaie de retrouver des expériences de déception, de frustration. Des « défaites sans avenir » disait Rimbaud... Le modèle amoureux illustre ces dimensions d’attachement passionnel. Il n’y a souvent rien de « pire » pour certains adolescents dont la mère a été absente que d’être amoureux et que cela se passe particulièrement bien. Cela le confronte à abandonner définitivement ce lien d’absence primaire et souvent, il provoque la rupture, pour y retourner. Dans d’autre cas, il « tombe amoureux », aveuglément, et ne comprend pas pourquoi c’est lui, pourquoi c’est elle, pourquoi ça lui tombe dessus, là, maintenant, comme s’il ne dirigeait pas la manœuvre. L’entourage a beau émettre des doutes, il s’en fiche. L’élu(e) n’a pas l’air de partager ses sentiments, qu’importe, il dépose son idéal à ses pieds et se montre indifférent, voire méprisant, voire repoussant… Ce qui ne fait qu’accentuer la dépendance.
La question importante est le devenir de cette dépendance primaire. Où va-t-elle trouver à se déposer ? La drogue, l’anorexie, l’alcool vont devenir terriblement importants et secondairement parce qu’ils ont des effets toxiques et modifient le corps et le fonctionnement psychique.

Comment travaillez-vous, avec l’adolescent dépendant ?
La première étape, incontournable et difficile, est de sevrer le sujet de sa conduite addictive et donc de faire, sobrement et techniquement, de la médecine. On ne peut travailler à élaborer cette question de la dépendance avec un alcoolique ivre, avec un jeune sous crack ou sous héroïne. On ne peut travailler avec une anorexique qui pèse 25-30 kilos, parce qu’elle ne peut penser, fantasmer, travailler psychiquement avec son corps s’il n’est pas équilibré. Une période de séparation est toujours peu ou prou nécessaire et ce, quelle que soit la pathologie. Nous avons besoin de voir le patient seul, séparé un temps de son environnement pas seulement parental, mais naturel antérieur (amis, école…). C’est important pour le percevoir dans ses liens de dépendance. Si les parents étaient présents, ils combleraient les manques et les absences et nous n’aurions pas une idée assez fine des besoins de ce patient. Passée cette période, on peut instaurer une psychothérapie individuelle et une indispensable thérapie familiale.

Dans la relation transférentielle avec le thérapeute, la dépendance aux objets-premiers se déplace ?
Le problème avec une anorexique ou un toxicomane n’est pas de l’accrocher mais de s’en séparer. Le transfert massif et intense est très souvent immédiat : il suffit que vous vous engagiez et la dépendance primaire se déplace instantanément sur vous. Cela laisse pantois et signifie que la personne serait prête à aller n’importe où avec n’importe qui, tellement son avidité est grande…C’est très troublant et très pathétique et ça donne des histoires dramatiques pour des ados en errance qui rencontrent des gens mal intentionnés… Certains thérapeutes ne veulent pas s’encombrer et mettent à distance les toxicos... addicts ou dépendants. Ils font souvent une erreur monumentale : le patient s’accroche encore plus à ce rejet. Tout dépend du contre-transfert, de ce que vous engagez dans la relation, et de la solidité de la permanence soignante que vous proposez. La dépendance se crée nécessairement dans le soin, et il va falloir la travailler, l’élaborer, la métaboliser pour in fine en favoriser le détachement.

Bien sûr ce travail de longue haleine est semé d’embûches ?
Le thérapeute doit être très humble ! Lorsque vous recevez ce patient, dont vous acceptez la dépendance, vous allez vivre avec lui une phase de lune de miel : pendant quelques semaines, il va se montrer plus que compliant. Et puis vont intervenir des événements – séparations, déplacements, appels téléphoniques non pris…– qui feront que vous ne serez pas parfait et le décevrez forcément… ou que certaines recommandations (traitements médicamenteux, séparation d’avec le milieu familial) sollicitent trop les liens de dépendance. L’ado reprend alors son symptôme pour vous remettre à distance parce que vous n’êtes plus l’objet idéal. Pire, vous allez commencer à l’être en répondant humainement et en commençant à prendre la place de ses objets parentaux et entrer en compétition avec eux… C’est vous que l’ado provoque alors par un passage à l’acte symptomatique. Et vous allez revivre la gestion de la distance : ni trop loin, ni trop près, ni dans la fusion, ni dans l’abandon…

L’un des points de vue essentiels que vous défendez avec P. Jeammet est que la base des dépendances et de la plupart des pathologies psychiatriques adolescentes est la même…
Parfois, l’addiction n’est pas fixée à des objets extérieurs, mais est psychique. Dans le cas des phobies, des obsessions ou des hystéries, la dépendance ne se déplace pas sur un objet mais reste focalisée sur une idée, un objet, une situation, le corps… Le système phobique ou obsessionnel a comme vertu de mettre une distance avec le parent, somme toute facilement gérable, sauf si le trouble s’étend (2). La pathologie addictive est une « formidable » trouvaille qui éponge les besoins de dépendance du sujet, et les thérapeutes ne trouveront pas forcément mieux que ce quelque chose qui attire et repousse l’autre, qui contient et défait soi, qui augmente la sollicitation et en même temps met à distance… et qui, de plus, est la trouvaille du sujet, sa chose. À nous d’inventer autre chose, un objet psychique, un affect et pas un comportement, qui soit aussi fonctionnellement efficace que le système pathologique mais imprégné d’un geste, c’est-à-dire d’un engagement vers. Les parents doivent réaliser que le symptôme est une sacrée construction dont l’échafaudage date de l’enfance, assez efficace dans la façon de tenir dans la tête et le corps, des choses contradictoires. Pour guérir, il va falloir – ensemble – nous montrer très créatifs, inventer, imaginer, rêver, jouer.

Vous apportez la frustration et la déception, ce n’est pas mal !
Et des surprises. Quand on ose sortir de sa dépendance et se confronter à l’extérieur, ce qu’on imaginait être forcément une désagrégation de soi, ou la mort de celui qu’on quitte, se révèle vivant et magnifique, bien en deçà de ce qui n’était que fantasmes.

Propos recueillis par Isabelle Guardiola


(1) « Distinguons bien les parents des objets parentaux, afin de ne pas verser dans le stupide… les affreux parents… tout autant que… les parents merveilleux ! Les enfants se fixent à des objets idéaux, des imagos. Ils se font une idée de nous, parents, tout à fait particulière et nous vivent comme des monstres ou des héros, objets grandioses ou horribles mais surtout magiques, infantiles… »
(2) « Dans toutes les addictions, le corps est mis en jeu. L’anorexique qui maigrit met une distance corporelle avec sa mère et les dysmorphophobies autorisent la séparation : je n’ai pas le même corps, fesses, cuisses, ventre que toi, à l’adolescence, je ne me transformerai pas en toi. »



N°569 - février / mars 2008 - L'école des parents

Terrain I
Réseau des écoles des parents et des éducateurs

EPE de Loire-Atlantique - Espace écoute jeunes
Dits et non-dits sur le cannabis

Jacques Michel, psychologue à l’EPE de Loire-Atlantique, consulte notamment à l’Espace écoute jeunes (EEJ). Auparavant, il a travaillé vingt ans auprès de toxicomanes en centre de soins et en milieu pénitentiaire. Il reçoit des adolescents en consultation et organise des groupes de parole avec les parents.

Comment abordez-vous la question de l’usage de produits avec des jeunes ?
J’en parle toujours parce que je sais qu’il existe beaucoup de non-dits autour de ces sujets. Au moment où grandir ne va pas de soi, il est très rare qu’un adolescent (notamment un garçon) ne consomme pas de cannabis. Les jeunes qui se présentent à l’EEJ n’abordent pas spontanément la question. Elle s’insère dans un contexte de difficultés rencontrées à l’école et en famille et dans un ensemble de symptômes. Tranquillement, nous dressons un état des lieux de leur(s) consommation(s) : tabac, alcool, cannabis… Récemment, un ado est venu, envoyé par le procureur de la République parce qu’il avait été arrêté à la sortie de l’école trafiquant du cannabis. Nous avons passé plus d’une heure à échanger.

Comment parlent-ils de leur consommation ?
Ce qui est très caractéristique justement, c’est que leur consommation et leur dépendance ne sont jamais présentées comme un motif de consultation. Ils ont tendance à l’envisager comme un détail annexe ou banal. Les jeunes ne savent plus que la consommation est interdite par la loi de 1970 et qu’elle peut être punie par une peine d’incarcération. Ils considèrent que cette consommation s’accompagne d’une certaine tolérance et que si les choses ne sont pas foncièrement légales, elles ne sont pas vraiment interdites… Cela ouvre sans doute davantage la porte aux consommations. Ils ne mesurent pas vraiment davantage les répercussions de ces prises de produits sur leur mode de relation aux autres, sur les apprentissages, sur les troubles du sommeil… ni même des coûts financiers de cette consommation !

Votre consultation a donc un aspect pédagogique et informatif ?
Je leur rappelle en effet, ce qu’est le cannabis, l’alcool… et la démocratie où des lois sont votées ! Je leur explique pourquoi notre société s’est positionnée historiquement vis-à-vis de la consommation, du trafic, de l’incitation : pas uniquement pour empêcher mais aussi pour protéger. J’en appelle à leur réflexion et les sens souvent étonnés de ce qu’ils apprennent. Ils croient toujours qu’ils sont invulnérables, que le danger n’est pas pour eux, qu’ils vont passer à travers les mailles du filet… Ils se voient comme des petits consommateurs ou des petits dealers et estiment qu’il y a toujours plus gros qu’eux… Ils se dédouanent ainsi des responsabilités. Donner une barrette à un autre ne peut constituer un délit puisqu’ils ne font que dépanner un copain… Cela me paraît important de ne pas rester collé à leur consommation mais d’ouvrir la discussion en faisant des liens avec d’autres aspects de leur vie : leurs investissements personnels, leurs projets… J’essaie de comprendre s’ils peuvent dégager un peu d’imaginaire et d’anticipation et avoir d’autres centres d’intérêt ou s’ils sont totalement ancrés dans leur quotidien et leur consommation. C’est important pour proposer un mode de soin. Parfois je relate les expériences que j’ai pu avoir ou les rencontres que j’ai pu faire.

Comment travaillez-vous cette question avec les parents ?
Consommation affichée, tolérée ou subie… si les jeunes n’en parlent pas d’emblée, dans les groupes de parents, le thème est central et même omniprésent ! Ces groupes, à l’origine, ont une fonction préventive. Or ils prennent souvent une allure de groupe de soutien, voire thérapeutique, auprès de parents extrêmement démunis, dépassés, face à des adolescents qui ont largement dépassé toutes les bornes et apaisent leur souffrance manifeste par une forte consommation de cannabis. Bien sûr, derrière cette consommation, s’expriment d’autres symptômes plus graves, comme un refus scolaire, des fugues, des scarifications répétées… Les parents focalisent sur le cannabis alors que l’enfant ne va plus à l’école, se met en retrait relationnellement et traverse une dépression importante. Parfois les parents ne voient pas l’essentiel et laissent filer leur ado… J’essaie d’amener les parents à regarder leur enfant autrement et à ne plus envisager le cannabis comme la cause première du malaise de leur adolescent. Pour les parents, c’est enfin un espace qui leur est ouvert pour parler de leur souffrance : leur ado est suivi en consultation à l’hôpital, le psychiatre les a reçus juste une fois, ici on peut enfin les écouter… les pédopsychiatres savent que nous sommes centrés sur la parentalité et nous adressent d’ailleurs fréquemment ces parents.

Synthèse réalisée par Isabelle Guardiola

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