Revue L'école des parents
Abonnez-vous en ligne ici



I POUR EN SAVOIR + I

N°570- Hors-série mars 2008 - L'école des parents

I Passé, présent, ici et ailleurs : quel genre d’autorité ? I

Fonction en crise
Une autorité désincarnée
L’égalité homme-femme a ébranlé la traditionnelle autorité du père.
Mais alors, comment penser une fonction qui ne s’incarnerait plus ?

--- Début de l'article ---
Sous l’apparente provocation du titre de ce colloque, « l’autorité a-t-elle un sexe ? », se cache un vrai débat. En effet si l’autorité n’a probablement pas de sexe, en revanche l’idée que chacun se fait de l’autorité, en a bel et bien un. Quand on parle d’autorité, se pose alors la question implicite de l’écart entre l’essence de cette fonction et les représentations effe ctives qu’en a chaque individu.
(…)
Ainsi, en nommant les personnes par leur sexe biologique, le langage introduit une évidente différence de valeur et un subtil mépris à l’égard de ces « femelles ». C’est dire que, parlant de la différence des sexes, il nous faut utiliser des mots qui sont porteurs de valeurs culturelles de telle sorte que nous sommes constamment piégés par cette dimension implicite qui traverse toute société et tout langage. Du point de vue du sexe, il n’y a pas de langage neutre, encore moins en français : le sexe est inscrit dans le langage et cette inscription s’accompagne d’une différenciation presque toujours hiérarchique : le «mâle» l’emporte sur la «femelle» (il serait d’ailleurs plus grammaticalement correct d’écrire : le masculin l’emporte sur le féminin, énoncé qui gomme la différence des sexes au profit du seul «genre» masculin…).
Revenons au questionnement initial : peut-on penser une fonction dans l’abstrait sans recourir à des représentations, ou faut-il en passer par des figures et des visages qui aident à se la représenter ? En d’autres termes, est-il possible de penser la notion d’autorité sans lui donner une incarnation ? Peut-on penser une autorité qui ne s’incarnerait pas ?
(…)

La crise de l’autorité : trois piliers ébranlés
Dans sa version classique l’autorité reposait sur trois piliers : l’immaturité de l’enfant ; la prééminence de la tradition (le passé) et du lien social sur l’épanouissement de l’individu ; la hiérarchie homme-femme plaçant l’homme au dessus. Ces trois piliers sont à terre !
• La notion d’immaturité d’abord. Le regard sur l’enfant a radicalement changé : dans l’enfant on ne voit plus comme jadis ce qui lui manque pour être un adulte complet, achevé. L’immaturité signe l’inachèvement de l’enfant. Dans l’enfant, aujourd’hui, on discerne les compétences à venir, le potentiel de développement qui ne demande qu’à se déployer. Il suffit pour cela de savoir stimuler correctement ce bébé, cet enfant, il faut se mettre à son service. Si elles ne sont pas stimulées correctement, ces compétences menacent de s’étioler. Terrible renversement de perspective pour les parents mis désormais en demeure d’apporter au bébé les stimulations adéquates pour que son potentiel s’épanouisse au mieux !
• Second pilier, l’importance du lien social ne prévaut plus sur la notion d’épanouissement de chaque individu. En quelques décennies, le lien social est même devenu le principal motif de l’aliénation individuelle. Dans une société où chacun est animé par l’injonction de s’épanouir, la dépendance est devenue une pathologie et l’autonomie-indépendance une vertu si ce n’est une obligation. Cette exigence pèse de tout son poids sur l’éducation : parents comme enfant travaillent activement à faire de ce dernier, dès son plus jeune âge, un individu autonome ; cette compétence étant un critère de bonne éducation (la remarque de l’enseignant : « il n’est pas autonome » vient comme un constat d’échec cinglant).
• Enfin, troisième pilier, l’asymétrie hiérarchique entre les hommes et les femmes n’est plus acceptée dans une société fondée sur l’égalité des individus. Les hommes s’étaient appropriés par la force et l’antériorité l’incarnation de l’autorité, incarnation résumée dans la figure du père qui, propriétaire de cette légitimité, dit la loi. Certes dans l’idéal le père est investi d’autorité, attentif à ce que celle-ci ne s’exerce pas à son seul profit et ne cherche pas à l’incarner. Or, l’histoire montre combien fréquentes sont les déviations ! Il est tentant pour celui qui a de l’autorité de se mettre à incarner cette fonction et de devenir autoritaire, justifiant ensuite sa fonction par la hiérarchie inégalitaire et asymétrique : femmes et enfants doivent se soumettre à l’autorité du père et par extension de l’homme.

Penser une fonction qui ne s’incarne pas
Comment penser une fonction qui ne doit jamais s’incarner ? C’est le défi majeur, celui de penser une égalité tout en reconnaissant une différence qui ne s’inscrive pas dans la hiérarchie. Femme et homme sont égaux en droit, c’est un acquis. Pour autant, sont-ils identiques ? Comment penser une différence sans introduire ni asymétrie ni hiérarchie, étant entendu que la différence des sexes est une valeur universelle qui traverse toutes les cultures du monde (6).
Dans de nombreuses sociétés, la différence entre homme et femme n’est pas tant fondée sur l’inégalité que sur l’existence de territoires différenciés, certains étant interdits d’accès au sexe opposé. À partir du moment où il y a des territoires d’hommes et de femmes, la répartition des fonctions et des rôles peut s’appuyer sur ces territoires, rendant les choses relativement simples : ces territoires spécifiques fonctionnent comme des espaces tiers. Dans les sociétés occidentales et au nom de l’égalité, les territoires spécifiques des hommes et des femmes avec leurs occupations particulières ont été supprimés. Hommes et femmes partagent un territoire commun et la répartition de l’occupation de ce territoire devient extrêmement aléatoire. Elle dépend des émotions, des affects et du bon vouloir de chacun. On voit bien là l’extraordinaire fragilité de la chose. La société bute actuellement sur cette fragilité (7).
L’éducation des enfants est un de ces territoires où la répartition sexuée des fonctions a été radicalement modifiée. L’égalité homme-femme a conduit à la suppression de la puissance paternelle pour introduire l’autorité parentale conjointe. Comment peut fonctionner cette autorité désincarnée dans l’équilibre entre homme et femme ? En l’absence de conflit père-mère, la question reste en suspens. Mais quand les conflits surgissent, ressortent alors les difficultés majeures d’organisation de la vie, jusqu’au point, à défaut de découper l’enfant, de découper les territoires en instaurant une stricte égalité temporelle (garde alternée), chaque parent devant disposer du même temps de garde de l’enfant… Face à cette revendication d’égalité entre père et mère, chacun voulant tirer l’enfant à soi, la justice est contrainte de prendre une décision autoritaire qui apparait souvent comme un déni de justice où le principe d’autorité est bafouée.
(…)
L’autorité, un espace tiers entre soi et l’autre
Il n’y a pas de véritable autorité sans en référer à un espace intermédiaire entre soi et l’autre : l’autorité, c’est donc cet espace tiers qui s’interpose entre soi et l’autre. Elle ne s’exerce jamais pour soi mais pour un autre, pour un entre-deux. Et ce qui la caractérise, c’est d’en appeler à cet entre-deux, à cet intermédiaire. Le noyau de l’autorité s’illustre, selon moi, par la capacité qu’ont les êtres humains à se regarder les yeux dans les yeux et à tenter de comprendre leurs intentions lors d’un regard partagé (8). C’est cette communauté d’intentions (la loi) qui fait autorité pour interposer entre deux êtres humains un espace, celui d’autorité et d’autorisation. En ce sens, une autorité qui ne fait que limiter et interdire est une autorité hémiplégique. L’autorité commence d’abord par autoriser.
(…)
Résumons-nous : dans l’autorité, il y a d’abord le fait d’autoriser avant d’interdire ; il y a aussi l’ouverture à l’autre : l’autorité ne ramène pas à soi. Mais un des problèmes majeurs de cette situation est de définir qui pilote la relation. Apparemment, on pourrait croire que c’est le parent, d’autant qu’il a le privilège de la parole (« l’infans » c’est précisément celui qui ne parle pas). Or, si on est attentif non pas au langage mais aux regards, l’enchaînement est tout autre : c’est le regard de l’enfant qui initie l’interaction, le parent répond à sa demande, à sa quête de compréhension du monde. Ce qui fait autorité, c’est le potentiel de développement auquel, aussi bien l’enfant que les parents sont assujettis.

Daniel Marcelli
Pédopsychiatre, professeur de faculté, chef de service de psychiatrie infantojuvénile du CHU de Poitiers, président du conseil scinetifique de la Fnepe.

(6) Il n'est pas sans intérêt de constater que précisément la société occidentale cherche à gommer cette différence des sexes par exemple au travers des revendications d'un mouvement comme celui des Queers.
(7) On voit revenir cette exigence de différence territoriale, par exemple pour les piscines où il faudrait des heures d'accès différentes pour les hommes et pour les femmes. cela choque mais les questions soulevées n'en sont pas moins pertinentes.
(8) Marcelli Daniel, Les yeux dans les yeux : l'énigme du regard, Albin Michel, 2006.

N°570-HS L'école des parents
84 pages

Sommaire


Commande
Renseignements
Fnepe secrétariat
Tél: 01 47 53 62 70



   

N°570- Hors-série mars 2008 - L'école des parents

I De la puissance paternelle à l’autorité parentale partagée :
malaise des pères, pouvoir des mères ? I

La fin du pater familias
« Au nom du père »
La société évolue, la toute-puissance paternelle a cédé la place à l’autorité parentale partagée. Les Pères sont fragilisés et doivent inventer avec les mères leur nouvelle place.

--- Début de l'article ---
Une patiente me confie que, rentrant chez elle après sa journée de travail et trouvant son conjoint collé à leur fils préadolescent sur le canapé du salon, gloussant et se faisant des chatouilles, elle intervient fermement pour signaler que l’heure n’est pas à la rigolade et qu’il est temps de faire les devoirs. Fatiguée et en colère, elle se murmure à elle-même : « Pourquoi est-ce toujours à moi de jouer à l’homme dans cette famille ? »
En trente ans de pratique de thérapie familiale, j’ai pu observer à quel point certaines représentations s’étaient inversées : il y a encore une quinzaine d’années, lorsque la famille allait mal, que les enfants montraient des difficultés ou des signes de souffrance, la mère en endossait la responsabilité, de manière tacite ou même carrément explicite. Au point, par exemple, d’accuser des générations de mères d’avoir rendu leurs enfants autistes, ou anorexiques, sans que personne n’y trouve rien à redire !
Le père, lui, avait en charge la transmission et la séparation : l’autorité. La plupart des discours sur l’affaiblissement des hommes et la dégradation de leur virilité s’appuient aujourd’hui sur le « déclin des pères » associé à la montée du pouvoir redoutable des mères, à une « maternisation » de la société responsable de tous nos maux.
(…)

Les papas…

Le papa est facilement reconnaissable : il s’agit de l’individu incarné qui élève un enfant et l’accompagne dans sa vie quotidienne. Depuis une ou deux générations, en plus d’exiger fermement que cette chambre soit enfin rangée, et plus vite que ça, il pousse aussi la poussette, change les couches, mouche le nez, donne le bain… Ce père-là est un parent qui exerce une fonction parentale, qu’il soit relié à l’enfant par un lien biologique, adoptif ou de recomposition. Sa place se fonde sur un lien affectif reconnu par l’enfant.
Le processus de parentalisation, sociale et psychologique, vient bouleverser la notion même de parenté, puisqu’il s’agit de prendre en compte l’influence qu’exerce le bébé ou l’environnement social sur la « sensation d’être parent » qu’éprouve une personne. L’un des résultats les plus importants des observations bouleverse une fois encore les idées établies, puisqu’on peut en conclure que les parents n’ont pas de sexe ! S’il est besoin d’un père et d’une mère pour faire un enfant, il n’est pas besoin de sexe pour être parent. On est à la fois mère et parent, père et parent ; la parentalité n’est pas une affaire de sexe, encore moins de choix sexuel !
Pour autant, la paternalité n’est pas l’équivalent de la maternalité. Plus les papas prennent en charge les soins corporels du petit enfant, plus ils développent des capacités analogues à celles des mères, ce qui ne signifie en aucun cas que les pères se féminisent ! Ils acquièrent juste des compétences supplémentaires. Même si elle n’est pas acquise dans tous les milieux, l’aspiration à l’égalité entre les sexes va de pair avec une volonté de partager les rôles et les décisions (…)
À cette réalité quotidienne se superpose une autre réalité, qui nous met immanquablement en situation de conflit : nous avons conservé nos systèmes de représentations sur la place de l’homme et de la femme, du père et de la mère, et cela crée des tiraillements intérieurs particulièrement insupportables parce qu’ils touchent à une vision contradictoire des rôles sexués. Nous portons en nous des aspirations modernes qui se frottent à des représentations archaïques. Ce qui fait de nous des sortes de poupées russes, comme s’il y avait plusieurs personnes en chacun de nous. Le tout est de savoir laquelle parle et à qui elle s’adresse !

… et les Pères

On sait toujours du ventre de quelle mère sort un enfant, même si, depuis peu, les avancées de la procréation assistée peuvent laisser planer un doute sur l’origine de l’ovule dont il provient. Mais son père ? Qui est son père ? Il y a très, très peu de temps que la science est capable de répondre à coup sûr à cette question : en ce sens, le test ADN qui permet de déterminer sans contestation possible l’origine génétique de chaque individu n’a sans doute pas fini de bouleverser les questions de paternité.
(…)
En haut de la pyramide de notre ordre symbolique trônait le Père. Au point qu’il est devenu, pour les hommes, la définition même de leur nature : un « vrai » homme, c’est celui qui tranche et qui transmet. Mettre en doute cette « vérité » depuis si longtemps incontestable ; ébranler, même très très lentement cette organisation symbolique suscite des peurs immenses. C’est la raison pour laquelle certains crient à la catastrophe, à la dévirilisation des hommes. En acceptant de faire évoluer l’architecture de la société, on la précipiterait vers le chaos, l’indifférenciation, la fin des temps.
(...)

Des hommes déstabilisés, dépossédés, fragilisés

Plus sérieusement, même s’ils ne risquent rien d’autre que de changer de place, et donc de devoir s’adapter à une nouvelle donne, ces interactions douloureuses entre l’ancien et le nouveau sont une très grande source de conflit interne pour bien des hommes, souvent lorsqu’ils deviennent pères. D’autant qu’elles génèrent immanquablement exaspération et positions accusatrices chez leurs compagnes, également déstabilisées par la situation. Chacun, homme et femme, se retrouve écartelé dans des conflits sur lesquels plane l’ombre persistante du pater familias, sans qu’aucun d’entre eux ne s’en rende vraiment compte.
Bien sûr, c’est impressionnant, une société qui bouge. Bien sûr, c’est douloureux et déstabilisant, pour les pères plus que pour les mères, pour les hommes plus que pour les femmes, d’inventer de nouvelles règles.
En quelques années, les hommes sont passés d’une virilité qui s’appuyait sur une paternité conçue comme un acte volontaire, symbolique, fort, inattaquable, plaçant l’homme à la place de père et chef de famille incontesté, à une paternité beaucoup plus fragile, contestable et contestée, qui peut ne pas être volontaire et qui peut leur être retirée pratiquement du jour au lendemain. Et, pour couronner le tout, la loi, qui n’est que le reflet de la société qu’elle régit, tâtonne et donne « naturellement » bien vite raison aux mères, en attendant de trouver un nouvel équilibre. Cette nouvelle forme de « matrivirilité » donne aux mères les mêmes pouvoirs injustement démesurés si longtemps réservés aux pères, comme dans un violent retour de balancier.
Comment les hommes peuvent-ils, dans ces conditions, ne pas se sentir dépossédés de leur paternité, et de ce fait profondément fragilisés ?
Année après année, apparait un arsenal de mesures chargées de rétablir l’égalité des droits parentaux, et en particulier ceux du père : gardes alternées (qui ne représentent toujours que 10 % des solutions choisies par les couples qui se séparent en France, contre 75 % dans les pays nordiques !), allocations partagées, livrets de paternité, congés de paternité… Une fois encore, après des siècles et des siècles d’une stable domination où nul ne songeait à leur poser ce genre de questions, les hommes se retrouvent exposés, parfois violemment, à des situations pénibles et douloureuses où ils doivent se battre pour défendre leur droit à la paternité. Parfois, ils se trouvent même réduits au simple rang d’objet procréateur, dont on a « volé » le sperme presque contre leur gré.
Qui est le père ? Celui qui insémine et donne le patrimoine génétique ? Celui qui reconnaît et qui donne le nom ? Celui qui élève, aime et prend soin de l’enfant ? Et si, finalement, le plus important était la consistance parentale qui entoure un enfant ? Ce qui se passe dans la réalité est bien plus capital que toutes ces visions très fortement idéologisées qui s’affrontent pour savoir à qui va échoir le pouvoir. En attendant que la loi prenne en compte toutes ces nouvelles donnes, et y rétablisse une forme de justice, des couples et des familles se constituent, des enfants naissent, des hommes deviennent pères. Ce qui m’intéresse, que ce soit dans le domaine de la conjugalité ou de la parentalité, c’est comment les individus, hommes ou femmes, pères ou mères, gagnent en liberté sur toutes leurs croyances et leurs représentations pour s’offrir le luxe d’inventer, et de réinventer, chaque fois que c’est nécessaire, ce qu’ils ont envie de faire ensemble et les moyens qu’ils se donnent pour y arriver.

Serge Hefez
Psychiatre et psychanalyste, responsable de l'unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

N°570-HS L'école des parents
84 pages

Sommaire


Commande

Renseignements
Fnepe secrétariat
Tél: 01 47 53 62 70



   

N°570- Hors-série mars 2008 - L'école des parents

I Homoparentalité : les rôles mis à l’épreuve I

Mères non statutaires
Les illégitimes
Les « deuxièmes mères », sans nom, souffrent d’une absence de reconnaissance qui les déstabilise et les soumet aux représentations classiques des rôles parentaux.

--- Extrait de l'article ---
(…)
Un rôle sans reconnaissance sociale
Il existe deux configurations des familles lesbiennes : dans la première, les deux conjointes ont un statut légal de mères, chacune étant la mère biologique et/ou légale d’au moins un enfant. Dans la seconde, seule une des conjointes est mère légalement, l’autre n’a pas de lien juridique avec l’enfant dont elle se réclame la parente. J’ai nommé ces femmes les « mères non statutaires ».
J’ai choisi de m’intéresser au rôle parental du point de vue de ces mères qui se définissent comme telles mais qui n’en ont pas le statut officiel. Il m’a semblé que ces femmes revêtaient une spécificité en ce sens que la place qu’elles occupent dans la famille permet d’interroger les notions de rôle et de statut, éminemment liées, sous l’angle du juridique, du social et de l’intime.
Le rôle que ces femmes occupent ne recouvre aucune définition. Si le fait d’être mère peut revêtir un titre (filiation), une fonction (parentale), un lien biologique, celles-ci ne sont jamais décrites comme mères à part entière, mais toujours en relation avec ce qui leur manque au regard de ce terme, et souvent de manière hiérarchisée : on les nomme ainsi « la deuxième mère », « l’autre mère », « la co-mère » etc., ou en référence à « la mère biologique », pour souligner qu’elles n’ont pas de lien de procréation ou de naissance avec l’enfant.
La question de l’identité statutaire est éminemment sociale dans la mesure où sa reconnaissance légale passe par une attribution officielle de l’État. Néanmoins il peut y avoir reconnaissance sociale d’un statut sans que celui-ci recouvre une dimension juridique. Ainsi, nommer « mères non statutaires » ces femmes dont la dimension parentale (ne) recouvre (que) le travail parental ne veut pas dire, qu’à certains moments, elles ne puissent détenir un statut social de mères. Par exemple, au travers de l’éventuelle reconnaissance de l’institution.
La reconnaissance de ce statut se fait également (ou pas) à un niveau plus intime, en fonction et vis-à-vis de l’autre parente, la mère légale. Enfin, la question du lien biologique avec l’enfant peut aussi, dans certains cas, jouer de manière prépondérante dans la constitution d’une légitimité parentale.
Cependant, du point de vue social/légal qui ne prend en compte qu’un seul registre de parentalité – celui de la filiation –, ces femmes ne jouissent d’aucune reconnaissance officielle, d’où cette appellation de « mères non statutaires ».
Les mères non statutaires assurent autant que leur conjointe un rôle parental auprès de leur(s) enfant(s). Dans la vie quotidienne, elles ne se défaussent pas de leur travail de parente, mais la difficulté à se positionner réside précisément dans la non définition sociale de la place de cet « autre parent » qui n’est ni « tout à fait » une mère, ni un père. Pour certaines d’entre elles, ne pas pouvoir être nommées statutairement leur dénie toute légitimité à s’approprier un lien quelconque de parenté avec l’enfant qu’elles élèvent. Plus frappant encore, si elles insistent parfois : « ce n’est pas ma fille-mon fils », c’est pour échapper à ce qui est vécu comme une imposture, une usurpation de la place de la « vraie mère ».
Muriel, mère non statutaire d’une petite fille de 2 ans, Angela, conçue grâce à un donneur connu, évoque sa fierté quand elle se promène seule avec la fillette dans la rue, lorsque les gens pensent qu’elle est sa mère – sous entendue biologique –, mais elle précise d’emblée que l’échange ne doit pas se prolonger. Elle exprime ainsi la crainte de se voir démasquée par la trahison des traits de l’enfant, qui seraient immédiatement perçus par l’observateur comme ne ressemblant pas à ceux de sa co-mère.
– « Le souci, je pense, c’est que la place que j’occupe, elle n’a pas de nom, et c’est ça le sentiment d’usurpation : les gens me pensent être à la place où je ne suis pas, quoi et heu… Je ne suis pas la mère biologique d’Angela. »
Ce décalage entre leur rôle parental effectif et l’invisibilité de leur statut est lié à deux principaux facteurs qui s’imbriquent l’un dans l’autre. D’une part les mères non statutaires siègent à une place qui, n’étant ni définie socialement ni reconnue officiellement, est perçue comme non acquise, ce qui accroît leur sentiment d’illégitimité vis-à-vis de l’enfant dont elles sont pourtant « à l’origine » ; d’autre part, confrontées socialement au modèle dominant de la famille, elles n’ont pour décrire leur place que la référence à des rôles parentaux sexués ne correspondant pas à leur propre situation. Elles font ainsi référence tantôt au rôle de la mère tantôt à celui du père.
(…)
L’épreuve du statut biologique
Il est difficile de connaître la place ou la valeur qu’occupe le statut biologique vis-à-vis de l’enfant dans le sentiment de légitimité à se sentir parent. On peut simplement postuler ici qu’il renforce le sentiment d’illégitimité déjà ou aussi présent dans la non reconnaissance officielle d’un statut légal de parent : « En gros oui, ce qui m’énerve c’est que Andrea (le père) a cette filiation avec Angela que moi je n’ai pas et que j’aurais aimé avoir heu… Filiation biologique : elle lui ressemble, heu… y’a pas de filiation officielle, juridique… mais il lui ressemble quoi, et puis il se trouve qu’Andrea a un contact super facile avec les bébés ; il a énormément de contact physique avec Angela mais… c’est pas sa fille [sérieusement] », poursuit Muriel.
Le trouble est à tous les niveaux : la difficulté de se nommer mère de l’enfant, la jalousie provoquée par la ressemblance de l’enfant à son donneur, et donc le rappel que l’enfant n’est pas issu de sa chair (« filiation biologique, elle lui ressemble ») et, parallèlement, l’affirmation que l’enfant n’est pas la fille du donneur, exprimant ainsi le fait que les liens biologiques ne suffisent pas à faire de soi un père ou une mère (« Angela, c’est pas sa fille »).
Il faut ainsi souligner que le lien juridique ne résout pas à lui seul la question du statut : l’octroi d’un statut juridique n’évacuerait peut-être en rien la question de la légitimité, aussi perçue dans le lien biologique avec l’enfant.
Le trouble ne porte pas tant sur le rôle parental en tant que tel, que sur le fait qu’il n’y a pas de reconnaissance officielle d’un statut de parente qu’elles estiment avoir et qui est palpable à travers les responsabilités engagées vis-à-vis de l’enfant. « Avec Angela je suis… heu, je me nomme parent, je suis nommée parent par Léa [sa conjointe] et je me nomme parent face à la société. Après, la société elle me reconnaît ou pas. »
Lorsque je retourne la question, à savoir si les mères non statutaires se considèrent comme parentes, il n’y a aucun doute dans la réponse. Commence alors une énumération de tâches, de soins, d’inquiétudes, visant à rendre compte à l’enquêtrice de leur rôle parental concret : « Pour moi, le fait d’être parent, c’est le fait d’être là au quotidien auprès d’un enfant et de l’aimer. » « Non, je ne suis pas sa mère, mais […] je suis là tous les jours et toutes les nuits, et j’ai toujours été là. Et donc pour ça, c’est moi qui décide […] » Voilà ce qu’explique Véronique, la mère non statutaire d’Agathe.

(…)

Virginie Descoutures
Sociologue, doctorante, université Paris-Descartes, Cerlis.

N°570-HS L'école des parents
84 pages

Sommaire


Commande

Renseignements
Fnepe secrétariat
Tél: 01 47 53 62 70



   

N°570- Hors-série mars 2008 - L'école des parents

I Idées reçues sur les familles immigrées, familles populaires :
trop autoritaires, pas assez ? I

Maroc-France
L’autorité sapée
Les nouvelles conditions sociales ébranlent la traditionnelle autorité paternelle.

--- Début de l'article ---
À la question posée par le colloque, ce texte répond résolument non, en y ajoutant que l’autorité n’est pas non plus liée à des « cultures » qui lui seraient plus ou moins propices, même si elle exige, pour exister, certaines conditions.
La définition même de l’autorité comme rapport d’obéissance sans violence ou contrainte (Max Weber)(1) fait qu’elle peut être exercée aussi bien par les hommes que par les femmes, par les pères que par les mères ; elle implique aussi de réunir un certain nombre de conditions sociales, qui sont à la fois culturelles (normes et valeurs, traditions et coutumes), religieuses (place de la religion par rapport à l’État), juridiques (lois qui soutiennent ou non les formes d’autorité traditionnelles), mais aussi politiques (type d’État qui domine, soutenant ou non l’autorité du seul père ou l’autorité parentale) et économiques (qui « nourrit » la famille ?). L’obéissance sans violence implique en effet que l’autorité repose sur un rapport de reconnaissance de sa légitimité, et c’est cette légitimité qui n’est pas « donnée » naturellement, qui a besoin de la réunion de certaines conditions sociales pour fonctionner.
Selon le type d’autorité concernée, ces conditions sont différentes (...)
(…)
Dans les coulisses de l’exercice de l’autorité
En reprenant une idée de François de Singly (1976)(3), je dirai d’abord que l’autorité dans le couple, dans la famille, au Maroc comme en France, est une affaire à plusieurs : trois (mari, femme, État) voire quatre : en y ajoutant la religion. Autrement dit, ce n’est pas une affaire de personnes, mais de conditions sociales dans lesquelles ces personnes sont ensemble, mariées, en famille, dans un pays comme le Maroc où certaines conditions sociales de soutien de l’autorité traditionnelle sont encore réunies, ou dans un pays comme la France où elles le sont moins. L’autorité n’est ni un face-à-face entre deux personnes (par exemple rapport du mari à son épouse, de la mère à ses enfants), ni même seulement une affaire familiale, car en dehors de l’organisation sociale de l’institution familiale, bien d’autres institutions s’en mêlent et renforcent ou au contraire sapent les autorités paternelle, maternelle, parentale existantes.
Pour comprendre ce problème, il faut faire une distinction entre ce qu’affirment officiellement la loi, la religion, la tradition… et ce qui se passe « dans les coulisses ».
Officiellement, c’est le père qui est chef et responsable de la famille, qui autorise et qui interdit (les sorties par exemple ou le travail des filles-femmes ou les voyages, etc.). Mais cette autorité a ses limites, ou du moins est soumise à conditions :
– il faut que le père puisse assumer son rôle en ayant de l’argent : s’il est au chômage, ou s’il perd son argent en jouant aux courses, il peut ne plus y arriver ; cela n’a bien sûr rien d’automatique, cela dépend aussi des autres conditions de l’exercice de l’autorité ;
– les enfants sont eux-mêmes dans des univers qui obéissent à des logiques qui ne sont pas forcément celles de l’autorité traditionnelle, même au Maroc, par exemple l’école et le rapport au travail. Si les enfants deviennent par le biais de l’école plus instruits que leur père, apprennent des choses que ce dernier ne connaît ou ne comprend pas, il peut y avoir là un élément qui « sape » une partie de son autorité ; de même quand, pour des raisons liées à leur réussite scolaire et aux nécessités économiques, les filles se mettent à travailler, certaines des bases de la traditionnelle autorité du père sur elles, peuvent s’effriter.
Au Maroc comme en France (voir Christian Baudelot et Roger Establet)(4), les filles travaillent mieux à l’école que les garçons. Et le chômage, beaucoup plus élevé qu’en France, touche surtout les garçons, alors que les filles arrivent à trouver du travail (leur docilité est aussi un atout pour les employeurs). Ainsi les filles auparavant dévalorisées (à leur naissance on parle d’une « crotte ») sont maintenant plus valorisées dans certaines familles que les garçons, car elles apportent de l’argent à la maison.
Mais le travail lui-même, le travail salarié surtout, a des règles (l’échange supposé juste entre travail et salaire) qui entraînent avec elles des valeurs susceptibles de discréditer l’autorité paternelle traditionnelle. L’une des femmes que j’ai interviewées, qui avait immigré en France contre la volonté de son père, était auparavant la comptable de l’entreprise dirigée par son père ; celui-ci avait donc tout l’argent et le prestige social allant de pair avec son autorité. Néanmoins, comme il ne payait pas sa fille à la hauteur des salaires pratiqués dans les entreprises environnantes, sa fille s’est sentie de plus en plus « exploitée », et ce sentiment a progressivement miné l’autorité paternelle. Ce fut le début de la légitimation d’une « révolte » soutenue par la mère, qui a incité son frère (fonctionnaire à la préfecture) à établir un passeport à l’insu du père.

De l’autorité des mères
En France, bien plus de conditions sont réunies pour discréditer cette autorité, victime d’une véritable crise, ce qui ne signifie pas pour autant que toute autorité des parents disparaît. Et contrairement à certains stéréotypes, la mère a toujours été un support d’autorité dans la famille, aussi important, voire parfois davantage, que le père.
Il faut aussi rappeler que le père est souvent absent de la maison du fait de son travail. Ce sont donc les femmes qui s’approprient les tâches et les responsabilités domestiques (bien plus larges qu’en France, car encore en grande partie « artisanales » – moins d’appareils électroménagers ou de repas « tout faits ») et également l’autorité. Cette autorité des mères n’est pas un phénomène propre à l’immigration, elle existe aussi au Maroc, elle fait partie des coulisses du pouvoir domestique : les femmes sont bien moins soumises et ont plus de pouvoir qu’on ne l’imagine.
Elles ne sont pas uniquement exécutrices et soumises à l’autorité du mari – ou du père pour des filles. Le rôle que jouent les mères dans le mariage des enfants est un exemple concret et visible de leur autorité. Aussi la dépendance affective et matérielle (préparer les repas, laver le linge, faire les courses, et être en constante discussion-intervention orale avec les enfants) contribue à renforcer peu à peu l’autorité des mères. Car pour qu’il y ait une véritable autorité, il faut que celle-ci ait une certaine « prise » sur ceux qui y sont soumis, il faut que les ordres donnés (« fais ton travail », « fais la vaisselle » etc.) « collent » avec les activités qu’il s’agit d’effectuer, et il faut donc les connaître au moins un peu. C’est, en matière de ménage, plus le cas pour les mères que pour les pères.
Il faut souligner aussi que, dans le contexte migratoire, l’implication et l’investissement dans le suivi scolaire (même sous forme rudimentaire, comme le fait de se mettre à table avec les enfants et les regarder faire leurs devoirs en les encourageant ou d’avoir recours à des supports externes comme des associations de quartier, des voisines, etc.) est à la fois affectif, matériel et symbolique (créer une atmosphère favorable pour les études). Et cela vaut même pour les mères analphabètes, dont certaines, en faisant appel à de l’aide extérieure, « poussent » certains enfants (souvent des filles) à « bien travailler » à l’école (Bernard Lahire(5)). Cette situation joue en faveur des femmes-mères et crée une « absence du père » voire une faiblesse et une certaine « inefficacité » du père dans son rôle d’exemple. Smaïn Laacher rejoint et conforte ici certaines approches de Bernard Lahire en affirmant que « la distance du père par rapport à l’univers scolaire réduit terriblement son champ d’action »6.
(…)

Hakima Mounir
Docteure en sociologie, enseignante à l'Université Paris XII, Centre d'étude des discours, images, textes, écrits, communications (Céditec).

(1) Weber Max (1864-1920), Economie et société, 1921 ; traduction, T.1, Paris, Plon, 1971.
(3) Singly François de, "La lutte conjugale pour le pouvoir domestique", Revue française de sociologie, XVII, 1976, pp. 88-100.
(4) Baudelot Christain, Establet Roger, Allez les filles !, Seuil, 1992.
(5) Lahire Bernard, "Les raisons de l'improbable : les formes populaires de le "réussite" à l'école élémentaire, dans Vincent Guy, L'Education prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Presses universitaires de Lyon, 1994.

N°570-HS L'école des parents
84 pages

Sommaire


Commande

Renseignements
Fnepe secrétariat
Tél: 01 47 53 62 70



   

N°570- Hors-série mars 2008 - L'école des parents

I A l’école : enseignants, parents et jeunes
recherchent respect désespérément I

Enseignants
Les visages de l’autorité
Puisque l’autorité n’est plus livrée avec l’habit de l’enseignant, charge à lui de s’appuyer sur ses qualités personnelles qui lui permettront de construire sa propre autorité.

--- Extraits de l'article ---
(…)
Problèmes d’autorité
Mais que disent sur la question les nombreuses enquêtes officielles faites sur le métier d’enseignant ? Le sexe, s’il est sollicité dans des questions sur la motivation d’entrée dans le métier, ne l’est pas sur les difficultés ou les conditions concrètes d’exercice du métier.
En revanche, deux enquêtes menées conjointement par le Snes et la Sofres en 2001 et 2002(4) montrent que les enseignantes déclarent effectivement légèrement plus que les enseignants connaître des problèmes d’autorité. 67 % des enseignantes femmes, contre 55 % des enseignants hommes interrogés en 2002, considéraient que la principale difficulté du métier provenait du changement, en négatif, du comportement et de la motivation des élèves – précisément les deux préoccupations majeures de la gestion de classe. L’enquête de 2001, quant à elle, portait uniquement sur les jeunes enseignants, de moins de dix ans d’expérience. 73 % des hommes, mais 78 % des femmes, y disaient avoir souvent, ou de temps à autre, des problèmes de discipline. Si on compare cet écart avec d’autres, qui ont trait aux conditions d’exercice et de discipline, on constate qu’il est moins important que celui qui sépare les enseignants de lycée de ceux de collège (70 % contre 80 %) ou même les enseignants de technologie des enseignants de langue (70 % contre 79 %), l’écart le plus élevé étant celui qui sépare les enseignants classiques de ceux qui travaillent dans les Réseaux d’éducation prioritaire (Rep) (14 points d’écart).
Par ailleurs, le pourcentage moyen très élevé de problèmes de discipline déclarés par les jeunes enseignants mérite aussi d’être commenté, d’autant plus qu’il contraste avec certaines sous-déclarations patentes. Dans une enquête réalisée par la DEPP en 1996, seulement 5 % des enseignants déclaraient avoir des problèmes d’autorité.
En reprenant le fil de notre raisonnement, nous arrivons devant une autre caractéristique liée à la personnalisation actuelle de l’autorité : son côté incommunicable, qui renforce les tabous sur l’indiscipline ordinaire, au point que l’on a pu dire que la violence scolaire, problématique légitime et médiatique, en venait à légitimer leur expression ! En ce sens, les jeunes enseignants se sentiraient plus légitimes ou moins culpabilisés à faire état de ces problèmes, dans la mesure où ceux-ci peuvent être imputés à leur inexpérience. Mais du coup, ce type de résultats est plus difficile à interpréter. Les femmes ont-elles effectivement davantage de problèmes ou les reconnaissent-elles plus volontiers que les hommes ?
Christophe Dejours, dans Souffrance en France (1998)(5) parlait, dans d’autres contextes de travail, du déni viril des problèmes (qui passe souvent pour du courage) et de la reconnaissance féminine des risques professionnels (qui passe souvent pour de la faiblesse). Il est clair que, justement parce qu’ils sont fortement personnalisés, les problèmes d’autorité peuvent donner lieu à des stratégies différentes d’explicitation, voire d’aveu, face à ce qui, malgré son aspect collectif, est perçu comme un déficit, voire un défaut individuel.

Face aux problèmes d’autorité : les compétences relationnelles
Les problèmes d’autorité, tels qu’ils sont vécus dans les classes, débordent le rapport social qu’est le rapport pédagogique. Dans ces excès relationnels surindividualisés, que les enseignants appellent souvent des incidents – un terme que la compatibilité institutionnelle de la violence a contribué à populariser –, toute caractéristique comme le sexe, l’âge, tel ou tel aspect d’apparence ou de caractère, peut faire sens.
Ces incidents sont de trois grands types : les incidents du verdict scolaire, à l’heure où les trajectoires à l’école ont un poids très important sur les trajectoires sociales ; les incidents juvéniles liés à des conflits entre élèves que les enseignants doivent malgré tout gérer… et les incidents liés à l’exercice de l’autorité lui-même. À cet égard, l’autorité traditionnelle, verticale et sans contractualisation possible peut être source d’incidents et contestée pour « manque de respect », là où une autorité qui prend en compte une inflexion plus horizontale du terme, le fameux « je le respecte s’il me respecte » exprimé par les élèves mais aussi par certains enseignants, a sans doute des chances d’être mieux acceptée. Face aux incidents, ce sont là encore des ressources personnelles et biographiques qui sont sollicitées. Une enseignante âgée se plaignait de la méchanceté des élèves à son propos, puisqu’ils faisaient des remarques blessantes sur son âge, alors qu’une autre disait avoir trouvé un grand bénéfice à interpréter les comportements de ses élèves en les rapprochant de ceux de ses petits-enfants. Être grand-mère lui était professionnellement très utile !
Dans l’enquête qualitative menée sur les enseignants, j’avais essayé d’identifier ces ressources que j’avais appelées compétences relationnelles et, comme on va le voir, elles étaient largement transversales aux genres :
– d’abord il y a le tact, surtout en matière de gestion du verdict scolaire. C’est ce dont avait manqué de toute évidence l’enseignant de maths annonçant un verdict d’orientation négatif. Dans une classe en grave échec scolaire, une enseignante d’allemand avait inventé un exercice où on ne pouvait jamais se tromper, puisqu’il suffisait de déplacer les éléments des phrases mis sur des papiers amovibles ;
– ensuite, et peut-être surtout, il y a l’humour, très différent de l’ironie professorale verticale. L’humour est utile en toutes circonstances mais surtout face aux provocations obscènes dont certains adolescents sont spécialistes. À cet égard, certaines enseignantes ne se laissent absolument pas démonter et savent faire d’audacieuses surenchères qui peuvent parfois mettre les rieurs de leur côté (les exemples sont un peu trop salaces pour être précisés !). Il s’agit d’ailleurs d’une différenciation pédagogique dont on ne parle pas beaucoup en sciences de l’éducation, mais qui est pourtant bien réelle sur le terrain : certains enseignants jouent – et gagnent – avec la culture juvénile de la provocation et du défi verbal (Lepoutre, 1998)(6) là où d’autres ne s’y risqueraient surtout pas !
– il y a aussi la capacité d’interpréter langage et situations sociales… Que faire face à un adolescent qui écrit tout d’un coup en lettres énormes au tableau ? (Incident raconté dans l’enquête par un homme…) Que faire face un adolescent qui se met à parler de manière complètement saccadée, en séparant toutes les syllabes à l’oral ? (Incident raconté, par une femme). Que signifient ces comportements ? Un élève qui n’enlève pas son manteau au début d’un cours sera aujourd’hui vu comme incivil ou frileux, selon les classes, les établissements, et la teneur de la relation pédagogique.
– enfin, on trouve la capacité de maîtrise de soi. Un enseignant, pour éviter d’exploser contre une classe difficile à 5 heures moins le quart de l’après-midi, avait en tête un petit scénario d’auto-refroidissement qui consistait en gros à se dire à lui-même : « Dans quinze minutes, tu rentres dans un endroit calme, agréable, c’est loin d’être leur cas ; ils rentrent dans un décor terrible, ils retrouvent d’autres problèmes, et d’ailleurs, c’est un miracle qu’il n’y ait pas finalement plus de problèmes, plus d’opposition à l’école, donc, tu attends que ça passe et voilà… »
Toutes ces compétences relationnelles se dérobent, comme on le voit, à une stricte caractérisation par sexe. Mais on y retrouve une dialectique subtile, souvent difficile à bâtir, entre rôle et personne. Il faut parfois savoir protéger la seconde par le premier, et considérer que c’est l’institution et son fonctionnement qui sont visés par les reproches ou les injustices des élèves. Mais dans d’autres cas, il faut parfois au contraire savoir se montrer une personne, sous le rôle, comme cet enseignant âgé qui après avoir exclu manu militari une élève de cours, s’était trouvé tout essoufflé et avait choisi de mettre bas les masques, montrant sa fatigue au groupe et arrivant à faire taire les protestations contre cette exclusion. Cette dialectique subtile est évidemment souvent difficile à bâtir, d’autant plus qu’il s’agit de le faire dans l’urgence.
À l’école, l’autorité est souvent abordée sur le terrain des valeurs ou des grandes déclarations de principe, alors qu’elle est aussi et surtout un travail quotidien, délicat et envahissant dans beaucoup de contextes scolaires. Si tout le monde, et au premier chef les enseignants, se préoccupent de l’ordre et de la paix scolaire, et si les jeunes eux-mêmes répondent bien plus que dans des enquêtes datant d’une vingtaine d’années que l’autorité est importante (Galland, Roudet, 2005)(7), il ne semble pas que cela cache – ni du côté des enseignants ni du côté des élèves – un appel à la restauration d’une autorité traditionnelle et verticale – «obersturmführer» comme dit une enseignante de mon enquête.
En revanche, le fait que l’autorité soit à la fois aussi personnalisée dans les problèmes qu’elle pose et dans la manière de s’en acquitter va de pair avec une responsabilisation parfois écrasante des enseignants. C’est aussi parce qu’une femme ne construira pas son autorité de la même manière qu’un homme, un jeune enseignant qu’un plus ancien, que l’autorité divise les enseignants alors même qu’elle est une épreuve pour tous. Les pistes à étudier vont donc, de manière claire, du côté d’une réflexion à la fois plus pragmatique et professionnelle sur ces tâches que certains qualifieraient de «sale boulot», et qui le sont d’autant plus qu’on y fait face seul.
En revanche, l’adossement du rôle à l’institution, le fait de retrouver des cadres collectifs qui simplifient la construction de l’autorité et protègent en tout cas davantage la personne, apparaissent aujourd’hui comme de réels chantiers, à l’intérieur de l’école, mais aussi dans ses relations avec les familles.

Anne Barrère
Sociologue, professeur en science de l'éducation, Université Lille III, Profeor.

(4) Snes-Sofres, Evocations spontanées par les enseignants de leur métier, février 2002. Snes-Sofres, Les conditions de travail des jeunes enseignants, 2001.
(5) Dejours Christophe, Souffrance en France, Seuil, 1998.
(6) Lepoutre Didier, Coeur de banlieue, odile Jacob, 1998.
(7) Galland O., Roudet B., Les valeurs des jeunes, Paris, L'Harmattan, 2005.

N°570-HS L'école des parents
84 pages

Sommaire


Commande

Renseignements
Fnepe secrétariat
Tél: 01 47 53 62 70


Haut de page