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N°570-
Hors-série mars 2008
- L'école des parents
I
Passé, présent, ici et ailleurs : quel genre
d’autorité ? I
Fonction
en crise
Une autorité désincarnée
L’égalité homme-femme a ébranlé
la traditionnelle autorité du père.
Mais alors, comment penser une fonction qui ne s’incarnerait
plus ?
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Début de l'article
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Sous l’apparente provocation du titre de ce colloque,
« l’autorité a-t-elle un sexe ? »,
se cache un vrai débat. En effet si l’autorité
n’a probablement pas de sexe, en revanche l’idée
que chacun se fait de l’autorité, en a bel
et bien un. Quand on parle d’autorité, se pose
alors la question implicite de l’écart entre
l’essence de cette fonction et les représentations
effe ctives qu’en a chaque individu.
(…)
Ainsi, en nommant les personnes par leur sexe biologique,
le langage introduit une évidente différence
de valeur et un subtil mépris à l’égard
de ces « femelles ». C’est dire que, parlant
de la différence des sexes, il nous faut utiliser
des mots qui sont porteurs de valeurs culturelles de telle
sorte que nous sommes constamment piégés par
cette dimension implicite qui traverse toute société
et tout langage. Du point de vue du sexe, il n’y a
pas de langage neutre, encore moins en français :
le sexe est inscrit dans le langage et cette inscription
s’accompagne d’une différenciation presque
toujours hiérarchique : le «mâle»
l’emporte sur la «femelle» (il serait
d’ailleurs plus grammaticalement correct d’écrire
: le masculin l’emporte sur le féminin, énoncé
qui gomme la différence des sexes au profit du seul
«genre» masculin…).
Revenons au questionnement initial : peut-on penser une
fonction dans l’abstrait sans recourir à des
représentations, ou faut-il en passer par des figures
et des visages qui aident à se la représenter
? En d’autres termes, est-il possible de penser la
notion d’autorité sans lui donner une incarnation
? Peut-on penser une autorité qui ne s’incarnerait
pas ?
(…)
La
crise de l’autorité : trois piliers ébranlés
Dans sa version classique l’autorité reposait
sur trois piliers : l’immaturité de l’enfant
; la prééminence de la tradition (le passé)
et du lien social sur l’épanouissement de l’individu
; la hiérarchie homme-femme plaçant l’homme
au dessus. Ces trois piliers sont à terre !
• La notion d’immaturité d’abord.
Le regard sur l’enfant a radicalement changé
: dans l’enfant on ne voit plus comme jadis ce qui
lui manque pour être un adulte complet, achevé.
L’immaturité signe l’inachèvement
de l’enfant. Dans l’enfant, aujourd’hui,
on discerne les compétences à venir, le potentiel
de développement qui ne demande qu’à
se déployer. Il suffit pour cela de savoir stimuler
correctement ce bébé, cet enfant, il faut
se mettre à son service. Si elles ne sont pas stimulées
correctement, ces compétences menacent de s’étioler.
Terrible renversement de perspective pour les parents mis
désormais en demeure d’apporter au bébé
les stimulations adéquates pour que son potentiel
s’épanouisse au mieux !
• Second pilier, l’importance du lien social
ne prévaut plus sur la notion d’épanouissement
de chaque individu. En quelques décennies, le lien
social est même devenu le principal motif de l’aliénation
individuelle. Dans une société où chacun
est animé par l’injonction de s’épanouir,
la dépendance est devenue une pathologie et l’autonomie-indépendance
une vertu si ce n’est une obligation. Cette exigence
pèse de tout son poids sur l’éducation
: parents comme enfant travaillent activement à faire
de ce dernier, dès son plus jeune âge, un individu
autonome ; cette compétence étant un critère
de bonne éducation (la remarque de l’enseignant
: « il n’est pas autonome » vient comme
un constat d’échec cinglant).
• Enfin, troisième pilier, l’asymétrie
hiérarchique entre les hommes et les femmes n’est
plus acceptée dans une société fondée
sur l’égalité des individus. Les hommes
s’étaient appropriés par la force et
l’antériorité l’incarnation de
l’autorité, incarnation résumée
dans la figure du père qui, propriétaire de
cette légitimité, dit la loi. Certes dans
l’idéal le père est investi d’autorité,
attentif à ce que celle-ci ne s’exerce pas
à son seul profit et ne cherche pas à l’incarner.
Or, l’histoire montre combien fréquentes sont
les déviations ! Il est tentant pour celui qui a
de l’autorité de se mettre à incarner
cette fonction et de devenir autoritaire, justifiant ensuite
sa fonction par la hiérarchie inégalitaire
et asymétrique : femmes et enfants doivent se soumettre
à l’autorité du père et par extension
de l’homme.
Penser
une fonction qui ne s’incarne pas
Comment penser une fonction qui ne doit jamais s’incarner
? C’est le défi majeur, celui de penser une
égalité tout en reconnaissant une différence
qui ne s’inscrive pas dans la hiérarchie. Femme
et homme sont égaux en droit, c’est un acquis.
Pour autant, sont-ils identiques ? Comment penser une différence
sans introduire ni asymétrie ni hiérarchie,
étant entendu que la différence des sexes
est une valeur universelle qui traverse toutes les cultures
du monde (6).
Dans de nombreuses sociétés, la différence
entre homme et femme n’est pas tant fondée
sur l’inégalité que sur l’existence
de territoires différenciés, certains étant
interdits d’accès au sexe opposé. À
partir du moment où il y a des territoires d’hommes
et de femmes, la répartition des fonctions et des
rôles peut s’appuyer sur ces territoires, rendant
les choses relativement simples : ces territoires spécifiques
fonctionnent comme des espaces tiers. Dans les sociétés
occidentales et au nom de l’égalité,
les territoires spécifiques des hommes et des femmes
avec leurs occupations particulières ont été
supprimés. Hommes et femmes partagent un territoire
commun et la répartition de l’occupation de
ce territoire devient extrêmement aléatoire.
Elle dépend des émotions, des affects et du
bon vouloir de chacun. On voit bien là l’extraordinaire
fragilité de la chose. La société bute
actuellement sur cette fragilité
(7).
L’éducation des enfants est un de ces territoires
où la répartition sexuée des fonctions
a été radicalement modifiée. L’égalité
homme-femme a conduit à la suppression de la puissance
paternelle pour introduire l’autorité parentale
conjointe. Comment peut fonctionner cette autorité
désincarnée dans l’équilibre
entre homme et femme ? En l’absence de conflit père-mère,
la question reste en suspens. Mais quand les conflits surgissent,
ressortent alors les difficultés majeures d’organisation
de la vie, jusqu’au point, à défaut
de découper l’enfant, de découper les
territoires en instaurant une stricte égalité
temporelle (garde alternée), chaque parent devant
disposer du même temps de garde de l’enfant…
Face à cette revendication d’égalité
entre père et mère, chacun voulant tirer l’enfant
à soi, la justice est contrainte de prendre une décision
autoritaire qui apparait souvent comme un déni de
justice où le principe d’autorité est
bafouée.
(…)
L’autorité, un espace tiers entre soi
et l’autre
Il n’y a pas de véritable autorité sans
en référer à un espace intermédiaire
entre soi et l’autre : l’autorité, c’est
donc cet espace tiers qui s’interpose entre soi et
l’autre. Elle ne s’exerce jamais pour soi mais
pour un autre, pour un entre-deux. Et ce qui la caractérise,
c’est d’en appeler à cet entre-deux,
à cet intermédiaire. Le noyau de l’autorité
s’illustre, selon moi, par la capacité qu’ont
les êtres humains à se regarder les yeux dans
les yeux et à tenter de comprendre leurs intentions
lors d’un regard partagé (8).
C’est cette communauté d’intentions (la
loi) qui fait autorité pour interposer entre deux
êtres humains un espace, celui d’autorité
et d’autorisation. En ce sens, une autorité
qui ne fait que limiter et interdire est une autorité
hémiplégique. L’autorité commence
d’abord par autoriser.
(…)
Résumons-nous : dans l’autorité, il
y a d’abord le fait d’autoriser avant d’interdire
; il y a aussi l’ouverture à l’autre
: l’autorité ne ramène pas à
soi. Mais un des problèmes majeurs de cette situation
est de définir qui pilote la relation. Apparemment,
on pourrait croire que c’est le parent, d’autant
qu’il a le privilège de la parole («
l’infans » c’est précisément
celui qui ne parle pas). Or, si on est attentif non pas
au langage mais aux regards, l’enchaînement
est tout autre : c’est le regard de l’enfant
qui initie l’interaction, le parent répond
à sa demande, à sa quête de compréhension
du monde. Ce qui fait autorité, c’est le potentiel
de développement auquel, aussi bien l’enfant
que les parents sont assujettis.
Daniel
Marcelli
Pédopsychiatre,
professeur de faculté, chef de service de psychiatrie
infantojuvénile du CHU de Poitiers, président
du conseil scinetifique de la Fnepe.
(6)
Il n'est pas sans intérêt de constater que
précisément la société occidentale
cherche à gommer cette différence des sexes
par exemple au travers des revendications d'un mouvement
comme celui des Queers.
(7) On voit revenir cette exigence de différence
territoriale, par exemple pour les piscines où il
faudrait des heures d'accès différentes pour
les hommes et pour les femmes. cela choque mais les questions
soulevées n'en sont pas moins pertinentes.
(8) Marcelli Daniel, Les yeux dans
les yeux : l'énigme du regard, Albin Michel,
2006.
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N°570-
Hors-série mars 2008
- L'école des parents
I
De la puissance paternelle à l’autorité
parentale partagée :
malaise des pères, pouvoir des mères ? I
La fin
du pater familias
«
Au nom du père »
La société évolue, la toute-puissance
paternelle a cédé la place à l’autorité
parentale partagée. Les Pères sont fragilisés
et doivent inventer avec les mères leur nouvelle
place.
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Début de l'article
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Une patiente me confie que, rentrant chez elle après
sa journée de travail et trouvant son conjoint collé
à leur fils préadolescent sur le canapé
du salon, gloussant et se faisant des chatouilles, elle
intervient fermement pour signaler que l’heure n’est
pas à la rigolade et qu’il est temps de faire
les devoirs. Fatiguée et en colère, elle se
murmure à elle-même : « Pourquoi est-ce
toujours à moi de jouer à l’homme dans
cette famille ? »
En trente ans de pratique de thérapie familiale,
j’ai pu observer à quel point certaines représentations
s’étaient inversées : il y a encore
une quinzaine d’années, lorsque la famille
allait mal, que les enfants montraient des difficultés
ou des signes de souffrance, la mère en endossait
la responsabilité, de manière tacite ou même
carrément explicite. Au point, par exemple, d’accuser
des générations de mères d’avoir
rendu leurs enfants autistes, ou anorexiques, sans que personne
n’y trouve rien à redire !
Le père, lui, avait en charge la transmission et
la séparation : l’autorité. La plupart
des discours sur l’affaiblissement des hommes et la
dégradation de leur virilité s’appuient
aujourd’hui sur le « déclin des pères
» associé à la montée du pouvoir
redoutable des mères, à une « maternisation
» de la société responsable de tous
nos maux.
(…)
Les papas…
Le papa est facilement reconnaissable : il s’agit
de l’individu incarné qui élève
un enfant et l’accompagne dans sa vie quotidienne.
Depuis une ou deux générations, en plus d’exiger
fermement que cette chambre soit enfin rangée, et
plus vite que ça, il pousse aussi la poussette, change
les couches, mouche le nez, donne le bain… Ce père-là
est un parent qui exerce une fonction parentale, qu’il
soit relié à l’enfant par un lien biologique,
adoptif ou de recomposition. Sa place se fonde sur un lien
affectif reconnu par l’enfant.
Le processus de parentalisation, sociale et psychologique,
vient bouleverser la notion même de parenté,
puisqu’il s’agit de prendre en compte l’influence
qu’exerce le bébé ou l’environnement
social sur la « sensation d’être parent
» qu’éprouve une personne. L’un
des résultats les plus importants des observations
bouleverse une fois encore les idées établies,
puisqu’on peut en conclure que les parents n’ont
pas de sexe ! S’il est besoin d’un père
et d’une mère pour faire un enfant, il n’est
pas besoin de sexe pour être parent. On est à
la fois mère et parent, père et parent ; la
parentalité n’est pas une affaire de sexe,
encore moins de choix sexuel !
Pour autant, la paternalité n’est pas l’équivalent
de la maternalité. Plus les papas prennent en charge
les soins corporels du petit enfant, plus ils développent
des capacités analogues à celles des mères,
ce qui ne signifie en aucun cas que les pères se
féminisent ! Ils acquièrent juste des compétences
supplémentaires. Même si elle n’est pas
acquise dans tous les milieux, l’aspiration à
l’égalité entre les sexes va de pair
avec une volonté de partager les rôles et les
décisions (…)
À cette réalité quotidienne se superpose
une autre réalité, qui nous met immanquablement
en situation de conflit : nous avons conservé nos
systèmes de représentations sur la place de
l’homme et de la femme, du père et de la mère,
et cela crée des tiraillements intérieurs
particulièrement insupportables parce qu’ils
touchent à une vision contradictoire des rôles
sexués. Nous portons en nous des aspirations modernes
qui se frottent à des représentations archaïques.
Ce qui fait de nous des sortes de poupées russes,
comme s’il y avait plusieurs personnes en chacun de
nous. Le tout est de savoir laquelle parle et à qui
elle s’adresse !
… et les Pères
On sait toujours du ventre de quelle mère sort un
enfant, même si, depuis peu, les avancées de
la procréation assistée peuvent laisser planer
un doute sur l’origine de l’ovule dont il provient.
Mais son père ? Qui est son père ? Il y a
très, très peu de temps que la science est
capable de répondre à coup sûr à
cette question : en ce sens, le test ADN qui permet de déterminer
sans contestation possible l’origine génétique
de chaque individu n’a sans doute pas fini de bouleverser
les questions de paternité.
(…)
En haut de la pyramide de notre ordre symbolique trônait
le Père. Au point qu’il est devenu, pour les
hommes, la définition même de leur nature :
un « vrai » homme, c’est celui qui tranche
et qui transmet. Mettre en doute cette « vérité
» depuis si longtemps incontestable ; ébranler,
même très très lentement cette organisation
symbolique suscite des peurs immenses. C’est la raison
pour laquelle certains crient à la catastrophe, à
la dévirilisation des hommes. En acceptant de faire
évoluer l’architecture de la société,
on la précipiterait vers le chaos, l’indifférenciation,
la fin des temps.
(...)
Des hommes déstabilisés, dépossédés,
fragilisés
Plus sérieusement, même s’ils ne risquent
rien d’autre que de changer de place, et donc de devoir
s’adapter à une nouvelle donne, ces interactions
douloureuses entre l’ancien et le nouveau sont une
très grande source de conflit interne pour bien des
hommes, souvent lorsqu’ils deviennent pères.
D’autant qu’elles génèrent immanquablement
exaspération et positions accusatrices chez leurs
compagnes, également déstabilisées
par la situation. Chacun, homme et femme, se retrouve écartelé
dans des conflits sur lesquels plane l’ombre persistante
du pater familias, sans qu’aucun d’entre eux
ne s’en rende vraiment compte.
Bien sûr, c’est impressionnant, une société
qui bouge. Bien sûr, c’est douloureux et déstabilisant,
pour les pères plus que pour les mères, pour
les hommes plus que pour les femmes, d’inventer de
nouvelles règles.
En quelques années, les hommes sont passés
d’une virilité qui s’appuyait sur une
paternité conçue comme un acte volontaire,
symbolique, fort, inattaquable, plaçant l’homme
à la place de père et chef de famille incontesté,
à une paternité beaucoup plus fragile, contestable
et contestée, qui peut ne pas être volontaire
et qui peut leur être retirée pratiquement
du jour au lendemain. Et, pour couronner le tout, la loi,
qui n’est que le reflet de la société
qu’elle régit, tâtonne et donne «
naturellement » bien vite raison aux mères,
en attendant de trouver un nouvel équilibre. Cette
nouvelle forme de « matrivirilité » donne
aux mères les mêmes pouvoirs injustement démesurés
si longtemps réservés aux pères, comme
dans un violent retour de balancier.
Comment les hommes peuvent-ils, dans ces conditions, ne
pas se sentir dépossédés de leur paternité,
et de ce fait profondément fragilisés ?
Année après année, apparait un arsenal
de mesures chargées de rétablir l’égalité
des droits parentaux, et en particulier ceux du père
: gardes alternées (qui ne représentent toujours
que 10 % des solutions choisies par les couples qui se séparent
en France, contre 75 % dans les pays nordiques !), allocations
partagées, livrets de paternité, congés
de paternité… Une fois encore, après
des siècles et des siècles d’une stable
domination où nul ne songeait à leur poser
ce genre de questions, les hommes se retrouvent exposés,
parfois violemment, à des situations pénibles
et douloureuses où ils doivent se battre pour défendre
leur droit à la paternité. Parfois, ils se
trouvent même réduits au simple rang d’objet
procréateur, dont on a « volé »
le sperme presque contre leur gré.
Qui est le père ? Celui qui insémine et donne
le patrimoine génétique ? Celui qui reconnaît
et qui donne le nom ? Celui qui élève, aime
et prend soin de l’enfant ? Et si, finalement, le
plus important était la consistance parentale qui
entoure un enfant ? Ce qui se passe dans la réalité
est bien plus capital que toutes ces visions très
fortement idéologisées qui s’affrontent
pour savoir à qui va échoir le pouvoir. En
attendant que la loi prenne en compte toutes ces nouvelles
donnes, et y rétablisse une forme de justice, des
couples et des familles se constituent, des enfants naissent,
des hommes deviennent pères. Ce qui m’intéresse,
que ce soit dans le domaine de la conjugalité ou
de la parentalité, c’est comment les individus,
hommes ou femmes, pères ou mères, gagnent
en liberté sur toutes leurs croyances et leurs représentations
pour s’offrir le luxe d’inventer, et de réinventer,
chaque fois que c’est nécessaire, ce qu’ils
ont envie de faire ensemble et les moyens qu’ils se
donnent pour y arriver.
Serge
Hefez
Psychiatre
et psychanalyste, responsable de l'unité de thérapie
familiale dans le service de psychiatrie de l'enfant et
de l'adolescent à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière
à Paris.
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N°570-
Hors-série mars 2008
- L'école des parents
I
Homoparentalité : les rôles mis à l’épreuve
I
Mères
non statutaires
Les illégitimes
Les « deuxièmes mères », sans
nom, souffrent d’une absence de reconnaissance qui
les déstabilise et les soumet aux représentations
classiques des rôles parentaux.
---
Extrait de l'article
---
(…)
Un rôle sans reconnaissance sociale
Il existe deux configurations des familles lesbiennes :
dans la première, les deux conjointes ont un statut
légal de mères, chacune étant la mère
biologique et/ou légale d’au moins un enfant.
Dans la seconde, seule une des conjointes est mère
légalement, l’autre n’a pas de lien juridique
avec l’enfant dont elle se réclame la parente.
J’ai nommé ces femmes les « mères
non statutaires ».
J’ai choisi de m’intéresser au rôle
parental du point de vue de ces mères qui se définissent
comme telles mais qui n’en ont pas le statut officiel.
Il m’a semblé que ces femmes revêtaient
une spécificité en ce sens que la place qu’elles
occupent dans la famille permet d’interroger les notions
de rôle et de statut, éminemment liées,
sous l’angle du juridique, du social et de l’intime.
Le rôle que ces femmes occupent ne recouvre aucune
définition. Si le fait d’être mère
peut revêtir un titre (filiation), une fonction (parentale),
un lien biologique, celles-ci ne sont jamais décrites
comme mères à part entière, mais toujours
en relation avec ce qui leur manque au regard de ce terme,
et souvent de manière hiérarchisée
: on les nomme ainsi « la deuxième mère
», « l’autre mère », «
la co-mère » etc., ou en référence
à « la mère biologique », pour
souligner qu’elles n’ont pas de lien de procréation
ou de naissance avec l’enfant.
La question de l’identité statutaire est éminemment
sociale dans la mesure où sa reconnaissance légale
passe par une attribution officielle de l’État.
Néanmoins il peut y avoir reconnaissance sociale
d’un statut sans que celui-ci recouvre une dimension
juridique. Ainsi, nommer « mères non statutaires
» ces femmes dont la dimension parentale (ne) recouvre
(que) le travail parental ne veut pas dire, qu’à
certains moments, elles ne puissent détenir un statut
social de mères. Par exemple, au travers de l’éventuelle
reconnaissance de l’institution.
La reconnaissance de ce statut se fait également
(ou pas) à un niveau plus intime, en fonction et
vis-à-vis de l’autre parente, la mère
légale. Enfin, la question du lien biologique avec
l’enfant peut aussi, dans certains cas, jouer de manière
prépondérante dans la constitution d’une
légitimité parentale.
Cependant, du point de vue social/légal qui ne prend
en compte qu’un seul registre de parentalité
– celui de la filiation –, ces femmes ne jouissent
d’aucune reconnaissance officielle, d’où
cette appellation de « mères non statutaires
».
Les mères non statutaires assurent autant que leur
conjointe un rôle parental auprès de leur(s)
enfant(s). Dans la vie quotidienne, elles ne se défaussent
pas de leur travail de parente, mais la difficulté
à se positionner réside précisément
dans la non définition sociale de la place de cet
« autre parent » qui n’est ni «
tout à fait » une mère, ni un père.
Pour certaines d’entre elles, ne pas pouvoir être
nommées statutairement leur dénie toute légitimité
à s’approprier un lien quelconque de parenté
avec l’enfant qu’elles élèvent.
Plus frappant encore, si elles insistent parfois : «
ce n’est pas ma fille-mon fils », c’est
pour échapper à ce qui est vécu comme
une imposture, une usurpation de la place de la «
vraie mère ».
Muriel, mère non statutaire d’une petite fille
de 2 ans, Angela, conçue grâce à un
donneur connu, évoque sa fierté quand elle
se promène seule avec la fillette dans la rue, lorsque
les gens pensent qu’elle est sa mère –
sous entendue biologique –, mais elle précise
d’emblée que l’échange ne doit
pas se prolonger. Elle exprime ainsi la crainte de se voir
démasquée par la trahison des traits de l’enfant,
qui seraient immédiatement perçus par l’observateur
comme ne ressemblant pas à ceux de sa co-mère.
– « Le souci, je pense, c’est que la place
que j’occupe, elle n’a pas de nom, et c’est
ça le sentiment d’usurpation : les gens me
pensent être à la place où je ne suis
pas, quoi et heu… Je ne suis pas la mère biologique
d’Angela. »
Ce décalage entre leur rôle parental effectif
et l’invisibilité de leur statut est lié
à deux principaux facteurs qui s’imbriquent
l’un dans l’autre. D’une part les mères
non statutaires siègent à une place qui, n’étant
ni définie socialement ni reconnue officiellement,
est perçue comme non acquise, ce qui accroît
leur sentiment d’illégitimité vis-à-vis
de l’enfant dont elles sont pourtant « à
l’origine » ; d’autre part, confrontées
socialement au modèle dominant de la famille, elles
n’ont pour décrire leur place que la référence
à des rôles parentaux sexués ne correspondant
pas à leur propre situation. Elles font ainsi référence
tantôt au rôle de la mère tantôt
à celui du père.
(…)
L’épreuve du statut biologique
Il est difficile de connaître la place ou la valeur
qu’occupe le statut biologique vis-à-vis de
l’enfant dans le sentiment de légitimité
à se sentir parent. On peut simplement postuler ici
qu’il renforce le sentiment d’illégitimité
déjà ou aussi présent dans la non reconnaissance
officielle d’un statut légal de parent : «
En gros oui, ce qui m’énerve c’est que
Andrea (le père) a cette filiation avec Angela que
moi je n’ai pas et que j’aurais aimé
avoir heu… Filiation biologique : elle lui ressemble,
heu… y’a pas de filiation officielle, juridique…
mais il lui ressemble quoi, et puis il se trouve qu’Andrea
a un contact super facile avec les bébés ;
il a énormément de contact physique avec Angela
mais… c’est pas sa fille [sérieusement]
», poursuit Muriel.
Le trouble est à tous les niveaux : la difficulté
de se nommer mère de l’enfant, la jalousie
provoquée par la ressemblance de l’enfant à
son donneur, et donc le rappel que l’enfant n’est
pas issu de sa chair (« filiation biologique, elle
lui ressemble ») et, parallèlement, l’affirmation
que l’enfant n’est pas la fille du donneur,
exprimant ainsi le fait que les liens biologiques ne suffisent
pas à faire de soi un père ou une mère
(« Angela, c’est pas sa fille »).
Il faut ainsi souligner que le lien juridique ne résout
pas à lui seul la question du statut : l’octroi
d’un statut juridique n’évacuerait peut-être
en rien la question de la légitimité, aussi
perçue dans le lien biologique avec l’enfant.
Le trouble ne porte pas tant sur le rôle parental
en tant que tel, que sur le fait qu’il n’y a
pas de reconnaissance officielle d’un statut de parente
qu’elles estiment avoir et qui est palpable à
travers les responsabilités engagées vis-à-vis
de l’enfant. « Avec Angela je suis… heu,
je me nomme parent, je suis nommée parent par Léa
[sa conjointe] et je me nomme parent face à la société.
Après, la société elle me reconnaît
ou pas. »
Lorsque je retourne la question, à savoir si les
mères non statutaires se considèrent comme
parentes, il n’y a aucun doute dans la réponse.
Commence alors une énumération de tâches,
de soins, d’inquiétudes, visant à rendre
compte à l’enquêtrice de leur rôle
parental concret : « Pour moi, le fait d’être
parent, c’est le fait d’être là
au quotidien auprès d’un enfant et de l’aimer.
» « Non, je ne suis pas sa mère, mais
[…] je suis là tous les jours et toutes les
nuits, et j’ai toujours été là.
Et donc pour ça, c’est moi qui décide
[…] » Voilà ce qu’explique Véronique,
la mère non statutaire d’Agathe.
(…)
Virginie
Descoutures
Sociologue,
doctorante, université Paris-Descartes, Cerlis.
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Hors-série mars 2008
- L'école des parents
I
Idées reçues sur les familles immigrées,
familles populaires :
trop autoritaires, pas assez ? I
Maroc-France
L’autorité sapée
Les nouvelles conditions sociales ébranlent la traditionnelle
autorité paternelle.
---
Début de l'article
---
À la question posée par le colloque, ce texte
répond résolument non, en y ajoutant que l’autorité
n’est pas non plus liée à des «
cultures » qui lui seraient plus ou moins propices,
même si elle exige, pour exister, certaines conditions.
La définition même de l’autorité
comme rapport d’obéissance sans violence ou
contrainte (Max Weber)(1)
fait qu’elle peut être exercée aussi
bien par les hommes que par les femmes, par les pères
que par les mères ; elle implique aussi de réunir
un certain nombre de conditions sociales, qui sont à
la fois culturelles (normes et valeurs, traditions et coutumes),
religieuses (place de la religion par rapport à l’État),
juridiques (lois qui soutiennent ou non les formes d’autorité
traditionnelles), mais aussi politiques (type d’État
qui domine, soutenant ou non l’autorité du
seul père ou l’autorité parentale) et
économiques (qui « nourrit » la famille
?). L’obéissance sans violence implique en
effet que l’autorité repose sur un rapport
de reconnaissance de sa légitimité, et c’est
cette légitimité qui n’est pas «
donnée » naturellement, qui a besoin de la
réunion de certaines conditions sociales pour fonctionner.
Selon le type d’autorité concernée,
ces conditions sont différentes (...)
(…)
Dans
les coulisses de l’exercice de l’autorité
En reprenant une idée de François de Singly
(1976)(3),
je dirai d’abord que l’autorité dans
le couple, dans la famille, au Maroc comme en France, est
une affaire à plusieurs : trois (mari, femme, État)
voire quatre : en y ajoutant la religion. Autrement dit,
ce n’est pas une affaire de personnes, mais de conditions
sociales dans lesquelles ces personnes sont ensemble, mariées,
en famille, dans un pays comme le Maroc où certaines
conditions sociales de soutien de l’autorité
traditionnelle sont encore réunies, ou dans un pays
comme la France où elles le sont moins. L’autorité
n’est ni un face-à-face entre deux personnes
(par exemple rapport du mari à son épouse,
de la mère à ses enfants), ni même seulement
une affaire familiale, car en dehors de l’organisation
sociale de l’institution familiale, bien d’autres
institutions s’en mêlent et renforcent ou au
contraire sapent les autorités paternelle, maternelle,
parentale existantes.
Pour comprendre ce problème, il faut faire une distinction
entre ce qu’affirment officiellement la loi, la religion,
la tradition… et ce qui se passe « dans les
coulisses ».
Officiellement, c’est le père qui est chef
et responsable de la famille, qui autorise et qui interdit
(les sorties par exemple ou le travail des filles-femmes
ou les voyages, etc.). Mais cette autorité a ses
limites, ou du moins est soumise à conditions :
– il faut que le père puisse assumer son rôle
en ayant de l’argent : s’il est au chômage,
ou s’il perd son argent en jouant aux courses, il
peut ne plus y arriver ; cela n’a bien sûr rien
d’automatique, cela dépend aussi des autres
conditions de l’exercice de l’autorité
;
– les enfants sont eux-mêmes dans des univers
qui obéissent à des logiques qui ne sont pas
forcément celles de l’autorité traditionnelle,
même au Maroc, par exemple l’école et
le rapport au travail. Si les enfants deviennent par le
biais de l’école plus instruits que leur père,
apprennent des choses que ce dernier ne connaît ou
ne comprend pas, il peut y avoir là un élément
qui « sape » une partie de son autorité
; de même quand, pour des raisons liées à
leur réussite scolaire et aux nécessités
économiques, les filles se mettent à travailler,
certaines des bases de la traditionnelle autorité
du père sur elles, peuvent s’effriter.
Au Maroc comme en France (voir Christian Baudelot et Roger
Establet)(4),
les filles travaillent mieux à l’école
que les garçons. Et le chômage, beaucoup plus
élevé qu’en France, touche surtout les
garçons, alors que les filles arrivent à trouver
du travail (leur docilité est aussi un atout pour
les employeurs). Ainsi les filles auparavant dévalorisées
(à leur naissance on parle d’une « crotte
») sont maintenant plus valorisées dans certaines
familles que les garçons, car elles apportent de
l’argent à la maison.
Mais le travail lui-même, le travail salarié
surtout, a des règles (l’échange supposé
juste entre travail et salaire) qui entraînent avec
elles des valeurs susceptibles de discréditer l’autorité
paternelle traditionnelle. L’une des femmes que j’ai
interviewées, qui avait immigré en France
contre la volonté de son père, était
auparavant la comptable de l’entreprise dirigée
par son père ; celui-ci avait donc tout l’argent
et le prestige social allant de pair avec son autorité.
Néanmoins, comme il ne payait pas sa fille à
la hauteur des salaires pratiqués dans les entreprises
environnantes, sa fille s’est sentie de plus en plus
« exploitée », et ce sentiment a progressivement
miné l’autorité paternelle. Ce fut le
début de la légitimation d’une «
révolte » soutenue par la mère, qui
a incité son frère (fonctionnaire à
la préfecture) à établir un passeport
à l’insu du père.
De
l’autorité des mères
En France, bien plus de conditions sont réunies pour
discréditer cette autorité, victime d’une
véritable crise, ce qui ne signifie pas pour autant
que toute autorité des parents disparaît. Et
contrairement à certains stéréotypes,
la mère a toujours été un support d’autorité
dans la famille, aussi important, voire parfois davantage,
que le père.
Il faut aussi rappeler que le père est souvent absent
de la maison du fait de son travail. Ce sont donc les femmes
qui s’approprient les tâches et les responsabilités
domestiques (bien plus larges qu’en France, car encore
en grande partie « artisanales » – moins
d’appareils électroménagers ou de repas
« tout faits ») et également l’autorité.
Cette autorité des mères n’est pas un
phénomène propre à l’immigration,
elle existe aussi au Maroc, elle fait partie des coulisses
du pouvoir domestique : les femmes sont bien moins soumises
et ont plus de pouvoir qu’on ne l’imagine.
Elles ne sont pas uniquement exécutrices et soumises
à l’autorité du mari – ou du père
pour des filles. Le rôle que jouent les mères
dans le mariage des enfants est un exemple concret et visible
de leur autorité. Aussi la dépendance affective
et matérielle (préparer les repas, laver le
linge, faire les courses, et être en constante discussion-intervention
orale avec les enfants) contribue à renforcer peu
à peu l’autorité des mères. Car
pour qu’il y ait une véritable autorité,
il faut que celle-ci ait une certaine « prise »
sur ceux qui y sont soumis, il faut que les ordres donnés
(« fais ton travail », « fais la vaisselle
» etc.) « collent » avec les activités
qu’il s’agit d’effectuer, et il faut donc
les connaître au moins un peu. C’est, en matière
de ménage, plus le cas pour les mères que
pour les pères.
Il faut souligner aussi que, dans le contexte migratoire,
l’implication et l’investissement dans le suivi
scolaire (même sous forme rudimentaire, comme le fait
de se mettre à table avec les enfants et les regarder
faire leurs devoirs en les encourageant ou d’avoir
recours à des supports externes comme des associations
de quartier, des voisines, etc.) est à la fois affectif,
matériel et symbolique (créer une atmosphère
favorable pour les études). Et cela vaut même
pour les mères analphabètes, dont certaines,
en faisant appel à de l’aide extérieure,
« poussent » certains enfants (souvent des filles)
à « bien travailler » à l’école
(Bernard Lahire(5)).
Cette situation joue en faveur des femmes-mères et
crée une « absence du père » voire
une faiblesse et une certaine « inefficacité
» du père dans son rôle d’exemple.
Smaïn Laacher rejoint et conforte ici certaines approches
de Bernard Lahire en affirmant que « la distance du
père par rapport à l’univers scolaire
réduit terriblement son champ d’action »6.
(…)
Hakima
Mounir
Docteure
en sociologie, enseignante à l'Université
Paris XII, Centre d'étude des discours, images, textes,
écrits, communications (Céditec).
(1)
Weber Max (1864-1920), Economie et société,
1921 ; traduction, T.1, Paris, Plon, 1971.
(3) Singly François de, "La
lutte conjugale pour le pouvoir domestique", Revue
française de sociologie, XVII, 1976, pp. 88-100.
(4) Baudelot Christain, Establet Roger,
Allez les filles !, Seuil, 1992.
(5) Lahire Bernard, "Les raisons de
l'improbable : les formes populaires de le "réussite"
à l'école élémentaire, dans
Vincent Guy, L'Education prisonnière de la forme
scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés
industrielles, Presses universitaires de Lyon, 1994.
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N°570-
Hors-série mars 2008
- L'école des parents
I
A l’école : enseignants, parents et jeunes
recherchent respect désespérément I
Enseignants
Les visages de l’autorité
Puisque l’autorité n’est plus livrée
avec l’habit de l’enseignant, charge à
lui de s’appuyer sur ses qualités personnelles
qui lui permettront de construire sa propre autorité.
---
Extraits de l'article
---
(…)
Problèmes d’autorité
Mais que disent sur la question les nombreuses enquêtes
officielles faites sur le métier d’enseignant
? Le sexe, s’il est sollicité dans des questions
sur la motivation d’entrée dans le métier,
ne l’est pas sur les difficultés ou les conditions
concrètes d’exercice du métier.
En revanche, deux enquêtes menées conjointement
par le Snes et la Sofres en 2001 et 2002(4)
montrent que les enseignantes déclarent effectivement
légèrement plus que les enseignants connaître
des problèmes d’autorité. 67 % des enseignantes
femmes, contre 55 % des enseignants hommes interrogés
en 2002, considéraient que la principale difficulté
du métier provenait du changement, en négatif,
du comportement et de la motivation des élèves
– précisément les deux préoccupations
majeures de la gestion de classe. L’enquête
de 2001, quant à elle, portait uniquement sur les
jeunes enseignants, de moins de dix ans d’expérience.
73 % des hommes, mais 78 % des femmes, y disaient avoir
souvent, ou de temps à autre, des problèmes
de discipline. Si on compare cet écart avec d’autres,
qui ont trait aux conditions d’exercice et de discipline,
on constate qu’il est moins important que celui qui
sépare les enseignants de lycée de ceux de
collège (70 % contre 80 %) ou même les enseignants
de technologie des enseignants de langue (70 % contre 79
%), l’écart le plus élevé étant
celui qui sépare les enseignants classiques de ceux
qui travaillent dans les Réseaux d’éducation
prioritaire (Rep) (14 points d’écart).
Par ailleurs, le pourcentage moyen très élevé
de problèmes de discipline déclarés
par les jeunes enseignants mérite aussi d’être
commenté, d’autant plus qu’il contraste
avec certaines sous-déclarations patentes. Dans une
enquête réalisée par la DEPP en 1996,
seulement 5 % des enseignants déclaraient avoir des
problèmes d’autorité.
En reprenant le fil de notre raisonnement, nous arrivons
devant une autre caractéristique liée à
la personnalisation actuelle de l’autorité
: son côté incommunicable, qui renforce les
tabous sur l’indiscipline ordinaire, au point que
l’on a pu dire que la violence scolaire, problématique
légitime et médiatique, en venait à
légitimer leur expression ! En ce sens, les jeunes
enseignants se sentiraient plus légitimes ou moins
culpabilisés à faire état de ces problèmes,
dans la mesure où ceux-ci peuvent être imputés
à leur inexpérience. Mais du coup, ce type
de résultats est plus difficile à interpréter.
Les femmes ont-elles effectivement davantage de problèmes
ou les reconnaissent-elles plus volontiers que les hommes
?
Christophe Dejours, dans Souffrance en France (1998)(5)
parlait, dans d’autres contextes de travail, du déni
viril des problèmes (qui passe souvent pour du courage)
et de la reconnaissance féminine des risques professionnels
(qui passe souvent pour de la faiblesse). Il est clair que,
justement parce qu’ils sont fortement personnalisés,
les problèmes d’autorité peuvent donner
lieu à des stratégies différentes d’explicitation,
voire d’aveu, face à ce qui, malgré
son aspect collectif, est perçu comme un déficit,
voire un défaut individuel.
Face
aux problèmes d’autorité : les compétences
relationnelles
Les problèmes d’autorité, tels qu’ils
sont vécus dans les classes, débordent le
rapport social qu’est le rapport pédagogique.
Dans ces excès relationnels surindividualisés,
que les enseignants appellent souvent des incidents –
un terme que la compatibilité institutionnelle de
la violence a contribué à populariser –,
toute caractéristique comme le sexe, l’âge,
tel ou tel aspect d’apparence ou de caractère,
peut faire sens.
Ces incidents sont de trois grands types : les incidents
du verdict scolaire, à l’heure où les
trajectoires à l’école ont un poids
très important sur les trajectoires sociales ; les
incidents juvéniles liés à des conflits
entre élèves que les enseignants doivent malgré
tout gérer… et les incidents liés à
l’exercice de l’autorité lui-même.
À cet égard, l’autorité traditionnelle,
verticale et sans contractualisation possible peut être
source d’incidents et contestée pour «
manque de respect », là où une autorité
qui prend en compte une inflexion plus horizontale du terme,
le fameux « je le respecte s’il me respecte
» exprimé par les élèves mais
aussi par certains enseignants, a sans doute des chances
d’être mieux acceptée. Face aux incidents,
ce sont là encore des ressources personnelles et
biographiques qui sont sollicitées. Une enseignante
âgée se plaignait de la méchanceté
des élèves à son propos, puisqu’ils
faisaient des remarques blessantes sur son âge, alors
qu’une autre disait avoir trouvé un grand bénéfice
à interpréter les comportements de ses élèves
en les rapprochant de ceux de ses petits-enfants. Être
grand-mère lui était professionnellement très
utile !
Dans l’enquête qualitative menée sur
les enseignants, j’avais essayé d’identifier
ces ressources que j’avais appelées compétences
relationnelles et, comme on va le voir, elles étaient
largement transversales aux genres :
– d’abord il y a le tact, surtout en matière
de gestion du verdict scolaire. C’est ce dont avait
manqué de toute évidence l’enseignant
de maths annonçant un verdict d’orientation
négatif. Dans une classe en grave échec scolaire,
une enseignante d’allemand avait inventé un
exercice où on ne pouvait jamais se tromper, puisqu’il
suffisait de déplacer les éléments
des phrases mis sur des papiers amovibles ;
– ensuite, et peut-être surtout, il y a l’humour,
très différent de l’ironie professorale
verticale. L’humour est utile en toutes circonstances
mais surtout face aux provocations obscènes dont
certains adolescents sont spécialistes. À
cet égard, certaines enseignantes ne se laissent
absolument pas démonter et savent faire d’audacieuses
surenchères qui peuvent parfois mettre les rieurs
de leur côté (les exemples sont un peu trop
salaces pour être précisés !). Il s’agit
d’ailleurs d’une différenciation pédagogique
dont on ne parle pas beaucoup en sciences de l’éducation,
mais qui est pourtant bien réelle sur le terrain
: certains enseignants jouent – et gagnent –
avec la culture juvénile de la provocation et du
défi verbal (Lepoutre, 1998)(6)
là où d’autres ne s’y risqueraient
surtout pas !
– il y a aussi la capacité d’interpréter
langage et situations sociales… Que faire face à
un adolescent qui écrit tout d’un coup en lettres
énormes au tableau ? (Incident raconté dans
l’enquête par un homme…) Que faire face
un adolescent qui se met à parler de manière
complètement saccadée, en séparant
toutes les syllabes à l’oral ? (Incident raconté,
par une femme). Que signifient ces comportements ? Un élève
qui n’enlève pas son manteau au début
d’un cours sera aujourd’hui vu comme incivil
ou frileux, selon les classes, les établissements,
et la teneur de la relation pédagogique.
– enfin, on trouve la capacité de maîtrise
de soi. Un enseignant, pour éviter d’exploser
contre une classe difficile à 5 heures moins le quart
de l’après-midi, avait en tête un petit
scénario d’auto-refroidissement qui consistait
en gros à se dire à lui-même : «
Dans quinze minutes, tu rentres dans un endroit calme, agréable,
c’est loin d’être leur cas ; ils rentrent
dans un décor terrible, ils retrouvent d’autres
problèmes, et d’ailleurs, c’est un miracle
qu’il n’y ait pas finalement plus de problèmes,
plus d’opposition à l’école, donc,
tu attends que ça passe et voilà… »
Toutes ces compétences relationnelles se dérobent,
comme on le voit, à une stricte caractérisation
par sexe. Mais on y retrouve une dialectique subtile, souvent
difficile à bâtir, entre rôle et personne.
Il faut parfois savoir protéger la seconde par le
premier, et considérer que c’est l’institution
et son fonctionnement qui sont visés par les reproches
ou les injustices des élèves. Mais dans d’autres
cas, il faut parfois au contraire savoir se montrer une
personne, sous le rôle, comme cet enseignant âgé
qui après avoir exclu manu militari une élève
de cours, s’était trouvé tout essoufflé
et avait choisi de mettre bas les masques, montrant sa fatigue
au groupe et arrivant à faire taire les protestations
contre cette exclusion. Cette dialectique subtile est évidemment
souvent difficile à bâtir, d’autant plus
qu’il s’agit de le faire dans l’urgence.
À l’école, l’autorité est
souvent abordée sur le terrain des valeurs ou des
grandes déclarations de principe, alors qu’elle
est aussi et surtout un travail quotidien, délicat
et envahissant dans beaucoup de contextes scolaires. Si
tout le monde, et au premier chef les enseignants, se préoccupent
de l’ordre et de la paix scolaire, et si les jeunes
eux-mêmes répondent bien plus que dans des
enquêtes datant d’une vingtaine d’années
que l’autorité est importante (Galland, Roudet,
2005)(7),
il ne semble pas que cela cache – ni du côté
des enseignants ni du côté des élèves
– un appel à la restauration d’une autorité
traditionnelle et verticale – «obersturmführer»
comme dit une enseignante de mon enquête.
En revanche, le fait que l’autorité soit à
la fois aussi personnalisée dans les problèmes
qu’elle pose et dans la manière de s’en
acquitter va de pair avec une responsabilisation parfois
écrasante des enseignants. C’est aussi parce
qu’une femme ne construira pas son autorité
de la même manière qu’un homme, un jeune
enseignant qu’un plus ancien, que l’autorité
divise les enseignants alors même qu’elle est
une épreuve pour tous. Les pistes à étudier
vont donc, de manière claire, du côté
d’une réflexion à la fois plus pragmatique
et professionnelle sur ces tâches que certains qualifieraient
de «sale boulot», et qui le sont d’autant
plus qu’on y fait face seul.
En revanche, l’adossement du rôle à l’institution,
le fait de retrouver des cadres collectifs qui simplifient
la construction de l’autorité et protègent
en tout cas davantage la personne, apparaissent aujourd’hui
comme de réels chantiers, à l’intérieur
de l’école, mais aussi dans ses relations avec
les familles.
Anne
Barrère
Sociologue,
professeur en science de l'éducation, Université
Lille III, Profeor.
(4)
Snes-Sofres, Evocations spontanées par les enseignants
de leur métier, février 2002. Snes-Sofres,
Les conditions de travail des jeunes enseignants,
2001.
(5) Dejours Christophe, Souffrance en France, Seuil,
1998.
(6) Lepoutre Didier, Coeur de banlieue, odile Jacob,
1998.
(7) Galland O., Roudet B., Les valeurs des jeunes,
Paris, L'Harmattan, 2005.
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