Revue L'école des parents
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I POUR EN SAVOIR + I

N°571 - avril / mai 2008 - L'école des parents

Actualité I Entretien avec Pierre Delion

Pierre Delion
Professeur de pédopsychiatrie à la faculté de médecine Lille 2, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille.

L’humaniste
Longtemps psychiatre pour adultes, il s’est tourné vers les enfants car, selon lui, c’est en amont, du côté de la prévention et de l’accompagnement des parents qu’il faut agir.

--- Début de l'article ---
Vous avez toujours prôné l’importance du repérage précoce et voulu pratiquer une psychiatrie de prévention. Aujourd’hui vous ajoutez un bémol : il faut veiller à préciser la visée et le contexte de cette prévention.
Pierre Delion : J’ai longtemps travaillé dans la psychiatrie adulte, soignant notamment des personnes schizophrènes dans des états graves. Je me suis vite demandé ce qu’on pouvait faire pour éviter qu’elles en arrivent là. Et j’ai vite compris qu’il fallait prendre les souffrances le plus en amont possible et s’intéresser aux enfants, puis aux bébés. En psychiatrie, à la différence de la médecine, la prévention se traduit déjà par des soins et consiste à regarder les symptômes de l’enfant comme des signes d’appel, des signes de souffrance qui doivent alerter ses proches. Or, la grande dérive de l’expertise Inserm (sur les troubles des conduites des enfants et adolescents 2005)(1) c’était, au nom de la prévention, de considérer les symptômes d’agitation du petit enfant comme des signes prédictifs. C’est une sorte de sophisme car si la plupart des délinquants ont eu des enfances agitées, en revanche on ne peut prédire que tous les enfants agités deviendront des adolescents délinquants.

Dans votre dernier ouvrage Tout ne se joue pas avant 3 ans, vous faites remarquer que l’enfant n’est pas figé à 3 ans !
P. D. : L’enfant n’est pas un adulte en miniature, il est en développement. Entre 2 et 7 ans, apparaissent la fonction symbolique, le langage, la maîtrise progressive des pulsions ; l’enfant emmagasine des expériences de mouvement, de déplacement, même excessives, qui lui sont nécessaires pour prendre possession de la maison corps. Pour un enfant, bouger c’est l’expression de son élan vital, sa bonne santé. Il expérimente ses potentialités dont certaines seront certes à canaliser en grandissant. Jusqu’à « l’âge de raison » il va passer du mouvement au jeu puis du jeu à la représentation psychique. Il va apprendre qu’il existe des limites et découvrir aussi son monde interne qui lui sera utile pour rencontrer les autres et pour vivre en société.

Vous y dénoncez les effets de ce que vous appelez « l’allaitement télévisuel » c’est-à-dire l’excès de temps passé devant les écrans, exposé à l’excitation des images.
P. D. : La télévision court-circuite le passage de la motricité à la parole. Les adultes vivent dans un monde de plus en plus agité et, de retour chez eux, ils s’anesthésient en regardant la TV. Les bébés tout petits engrangent ces images et surtout apprennent à se taire devant des émissions alors qu’un enfant a besoin… d’être un enfant, de s’exprimer, de remuer.
Il est également très vite soumis à la pression générale autour de la réussite scolaire. Il est bon de se rappeler que l’agressivité de l’enfant est normale, c’est une pulsion naturelle qu’il sublimera sans doute plus tard quand il en sera capable, c’est-à-dire quand il aura accumulé des expériences infantiles. On peut utiliser bien des moyens pour l’aider à canaliser sa violence, notamment le jeu et le conte. Les contes sont un matériau unique qui permet de tout dire, car la violence y est mise en forme et les méchants sont punis… l’adulte qui conte peut aussi regarder l’enfant et ce regard lui est précieux.

Vous vous élevez contre l’abus du terme hyperactivité et notamment contre la mode qui consiste à « classer » les enfants en stigmatisant leur hyper mouvement…
P. D. : Le violence du rapport Inserm était de faire passer pour de l’hyperactivité toutes sortes de conduites des enfants de moins de 3 ans que – sur le modèle américain – l’on devait « soigner » par des médicaments (Ritaline) et des traitements comportementaux. Alors que je pense que la majorité des consultations pour le motif d’hyperactivité de l’enfant ne justifient pas de traitement par médicaments mais devraient nous inciter à examiner ce que cette souffrance vient dire, nous pousser à nous occuper de l’enfant d’une autre manière et à poser un autre diagnostic. En effet, s’il existe des facteurs constitutifs, génétiques de l’hyperactivité, la cause la plus évidente (mais peut-être la plus dérangeante) me paraît être la dépression de l’enfant.

Il semblerait que la dépression du petit enfant soit un sujet un peu tabou, impensable en quelque sorte. Comme l’a été autrefois la douleur de l’enfant, insoupçonnée…
P. D. : L’enfant est au croisement de son environnement familial, social, trans-générationnel… La dépression du petit enfant est prise entre celle du bébé (traduite par des maladies psychosomatiques) et celle de l’enfant. Elle se manifeste par des traits qu’on interprète souvent mal car ils sont d’ordre psychomoteur. Le petit enfant déprimé s’agite pour ne pas tomber dans l’ennui puis la dépression. Il y a tant de formes de dépressions ! Cela ne se résume pas à de l’abattement mais cela se traduit souvent par des troubles psychomoteurs, de l’hypermouvement. Il est important de bien comprendre cela. L’enfant n’est pas une poupée, il a une vie psychique ; il ressent la douleur, le plaisir. On parle depuis plusieurs années des « compétences » du bébé et même du fœtus, prenant en compte ce qui se déroule au « chapitre premier » comme l’écrit Sylvain Missonnier, c’est-à-dire au cours de la vie intra-utérine. Les connaissances sur le bébé ont beaucoup évolué. La difficulté, c’est de les diffuser et de faire en sorte qu’elles passent dans les pratiques des professionnels et des parents. C’est comme s’il se manifestait une résistance à penser la souffrance des bébés, résistance liée à la culpabilité que cela induit, à la crainte d’en être la cause.
(…)

Propos recueillis par Colette Barroux-Chabanol

(1) L’expertise Inserm a été mise en question par la pétition « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans » et l’avis n° 95 du Comité consultatif national d’éthique.


 

N°571  L'école des parents
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N°571 - avril / mai 2008 - L'école des parents

Dossier LES DEFIS DU SPORT I Approches transculturelles

Sport et discrimination
Les Dessous du stade
L’idéal de gratuité du sport a disparu. Devenu spectacle de masse, il s’est transformé en un enjeu de discrimination sociale et ethnique.

--- Extrait de l'article ---
Initialement, le sport peut apparaître comme une activité de privilégiés. Considéré dès l’antiquité comme une composante de l’éducation, il a d’abord bénéficié à ceux qui pouvaient avoir accès à cette éducation, c’est-à-dire pendant longtemps aux seules élites. Les exercices physiques que propose le sport se veulent au départ de caractère gratuit et destiné en conséquence à ceux qui peuvent s’offrir la gratuité de l’effort. Le déploiement d’énergie musculaire lié à une activité de travail n’est pas considéré comme du sport, du fait qu’il n’est engagé que pour produire un gain immédiatement nécessaire à celui qui l’accomplit. Le livreur à vélo pédale aussi dur que le cyclotouriste mais, pour autant, personne n’admirera son effort ni ne viendra l’encourager. Son activité n’a pas plus de noblesse que le balayage ou n’importe quelle activité manœuvrière sans qualification. Ce qui fait la noblesse du sport, c’est sa dimension ludique et son détachement initial de toute contrainte. Ceux pour qui l’effort physique est lié à la nécessité de gagner leur vie ont parfois du mal à comprendre ceux qui s’imposent un semblable effort par jeu. Qui n’a jamais remarqué le hochement de tête désapprobateur des jardiniers des parcs publics quand ils voient passer les adeptes du jogging qui recherchent une pénibilité physique qui est pour eux le lot quotidien ?
La fondation du sport moderne reflète encore l’attachement aux valeurs de gratuité qui étaient celles des premiers pratiquants. La rénovation des Jeux olympiques par le baron de Coubertin, à la fin du XIXe siècle, s’est faite d’abord pour les élites des sociétés occidentales qui disposaient d’assez de temps et d’argent pour se consacrer à des compétitions qui ne faisaient qu’élargir leur champ habituel de loisirs et internationaliser celui-ci.

Un spectacle de masse
Mais cette internationalisation, avec les effets qu’elle pouvait avoir dans le contexte d’une Europe où s’affirmaient les divers sentiments patriotiques n’allait pas tarder à donner au sport une dimension de spectacle de masse et à lui faire perdre sa gratuité originelle.
Avant même que le professionnalisme ne fasse son apparition et ne transforme progressivement le sport en activité hautement lucrative, c’est l’intérêt que vont lui trouver les États modernes par rapport à leurs finalités propres qui va contribuer à porter atteinte à son caractère gratuit. Les États ne tarderont pas à prendre conscience que les événements sportifs se prêtent à merveille à la mise en scène des divers antagonismes identitaires et peuvent contribuer à renforcer les sentiments d’unité nationale qui sont nécessaires à leur développement. Tout comme dans la logique de la guerre où les hommes de troupe issus des classes modestes ne tardent pas à accompagner à la bataille les nobles chevaliers, les manifestations sportives s’ouvrent à l’ensemble des composantes de la société. Pour autant, certains clivages se mettent en place entre gens qui ne sont pas du même monde. Tout comme Durkheim, à la même époque découvrait la division sociale du travail, on peut percevoir l’émergence d’une sorte de « division sociale du sport » qui se maintient aujourd’hui encore sous des formes plus complexes.
Les palmarès des premiers jeux olympiques sont éloquents sous cet angle-là. Les vainqueurs des épreuves d’escrime, d’équitation ou de tir, voire de tennis, portent des titres aristocratiques et affichent souvent des grades d’officiers. Les lauréats des épreuves d’athlétisme sont nantis de patronymes manifestement plus populaires à l’image du premier vainqueur du marathon aux jeux d’Athènes, le grec Spiridon Louys qui est berger de son état.

Sport de riche, sport de pauvre
Si le sport devient accessible à tout le monde, sa « massification » et sa transformation en spectacle ne feront qu’accentuer la spécialisation sociale, voire ethnique qui apparaît avec les premières grandes manifestations publiques.
À une époque où la plupart des sports de haut niveau brassent des sommes considérables et où les revenus des stars du football ou du basket n’ont rien à envier à ceux des vedettes du golf ou du tennis, il peut paraître absurde de distinguer des sports de riches et des sports de pauvres. Pourtant, on observe de plus en plus une spécialisation sociale, voire ethnique au niveau de l’orientation vers certains sports. Si l’attrait des enfants pour certains sports semble être presque universel, comme l’atteste l’engouement pour le football que manifestent les jeunes garçons de tous milieux et de toutes origines, le fait de persister ou non dans la pratique avec l’espoir éventuel d’en vivre correspond à une forme de sélection sociale qui peut aussi avoir parfois une dimension ethno-culturelle.

(…)

La spécialisation ethnique : l’industrie du recrutement
Les processus sélectifs tendent de plus en plus à une spécialisation ethnique qui ne résulte plus seulement de l’opportunité que rencontrent certains jeunes de faire carrière dans le sport de haut niveau pour échapper à leur condition mais repose sur des entreprises de recrutement particulièrement ciblées. Depuis quelques années, le nombre de jeunes étrangers mineurs engagés dans des clubs professionnels européens a augmenté de façon considérable. Un rapport confidentiel remis au ministère français de la Jeunesse et des Sports en janvier 20001 identifiait près d’une centaine de cas de jeunes joueurs, pour la plupart mineurs, venus avec un simple visa pour être simplement testés par les clubs en vue d’une éventuelle embauche. Ceux qui ne donnaient pas satisfaction se retrouvaient vite largués dans la nature, rapidement en situation irrégulière et face à un échec qu’ils vivaient souvent de façon dramatique, tant leur famille avait placé d’espoirs en eux. Une véritable industrie du recrutement aux mains d’intermédiaires souvent peu scrupuleux, a ainsi amené de nombreux jeunes Africains à quitter leur pays. Pour quelques cas de brillante réussite, combien d’autres se retrouvent à végéter dans des équipes de seconde catégorie et surtout combien termineront précocement leur parcours, blessés, abandonnés par les agents recruteurs qui n’ont pas réussi à les « placer » et qui ont souvent gardé pour eux seuls les sommes versées par les clubs en quête de nouveaux talents ?
Ces processus de recrutement s’apparentent à une sorte de traite du muscle et certaines populations se voient ainsi poussées à se spécialiser dans la pratique de tel ou tel sport dans lequel certains des leurs sont réputés avoir brillé. Les agents recruteurs sillonnent aussi les banlieues et diffusent parfois de faux espoirs de réussite. Le fait que ce soient souvent les populations les plus pauvres et les plus discriminées qui se retrouvent majoritaires parmi les champions des sports les plus en vue devrait au moins amener à s’interroger sur les effets discriminants du sport qui se veut pourtant par ailleurs un espace de fraternité humaine. Les incidents racistes qui ont récemment émaillé certaines rencontres de football en France sont sans doute le symptôme d’un malaise qui ne se règlera pas seulement par la répression, par ailleurs tout à fait nécessaire et légitime, des quelques perturbateurs qui ont proféré des propos insultants à l’égard de joueurs étrangers.
La spécialisation à outrance de certaines populations qui n’ont que très peu de marge de choix en termes d’avenir dans des sports très exposés aux processus d’identification collective est sans doute la véritable cause d’un problème qui ne se limite pas à quelques aspects anecdotiques. C’est là une face des processus sournois de discrimination qui sont à l’œuvre dans des sociétés inégalitaires et qui ne peuvent qu’aggraver les tensions.

Jacques Barou


 

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