Revue L'école des parents
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N°571 - avril / mai 2008 - L'école des parents

Actualité I Questions d'école

Nouveaux programmes de l’école primaire
Problème de méthode
Les nouveaux programmes de l’école primaire, moins précis, étaient-ils nécessaires ?

À la fin du mois de février, le ministre de l’Éducation nationale, Xavier Darcos, a présenté très officiellement les nouveaux programmes de l’école primaire (maternelle et élémentaire). La méthode montre à quel point il accorde de l’importance à ce changement: en effet, en temps ordinaire, un nouveau programme est discuté entre experts dans le cadre du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) et ne fait pas l’objet d’une présentation officielle.
On peut trouver différentes explications à cela. D’abord, sur le plan symbolique, du point de vue du ministre, il était sans doute important de remettre de l’ordre et de répondre aux récriminations et aux alertes régulières sur le niveau des jeunes français en lecture à la sortie de l’école élémentaire (voir par exemple le dernier rapport du Haut Conseil de l’éducation). La deuxième raison est sans doute liée à la cacophonie et à la perplexité qui avaient suivi les annonces de son prédécesseur, à propos des méthodes de lecture : beaucoup d’enseignants et d’inspecteurs n’avaient pas compris cette obstination à imposer une méthode alors que, pour eux, les raisons des difficultés rencontrées par certains élèves, et donc les solutions, se trouvent ailleurs.
Si l’on peut comprendre cette double nécessité, il n’est pas sûr que les réponses apportées soient de nature à rassurer.
Comme tous ses prédécesseurs depuis une vingtaine d’années, le ministre se trouve face à l’équation impossible d’une augmentation des savoirs à enseigner et d’une diminution du temps d’enseignement : d’un côté, la suppression annoncée des heures du samedi matin (qui ramène l’horaire hebdomadaire de 26 heures à 24 heures), de l’autre, l’introduction d’une discipline nouvelle, l’histoire des arts. Cette simple réalité impose de faire des choix, d’alléger ou même de supprimer d’autres enseignements.

Moins d’heures, plus de savoirs
La situation n’est pas nouvelle : la rédaction des programmes d’enseignement a toujours contraint leurs auteurs à retenir tel contenu et à exclure tel autre. Non, ce qui perturbe les professeurs des écoles et les inspecteurs c’est qu’ils croyaient que ces choix fondamentaux avaient déjà été faits en 2005, dans la loi (1) qui définissait le socle commun de connaissances et de compétences. Ils avaient cru que la question des fondamentaux avait été réglée, et ils découvrent dans ces projets de programmes d’autres fondamentaux, une autre hiérarchie ! Loin de rassurer les professionnels de l’éducation, en interne, cela va inciter à l’immobilisme et en externe, cela peut donner raison à ceux qui pensent que l’École est incapable d’évoluer et de se moderniser.
En 1985, Jean-Pierre Chevènement avait souhaité que les programmes puissent être compréhensibles par n’importe quel adulte.

Programmes courts
Reprenant vingt ans plus tard cette idée, les nouveaux programmes ont été considérablement raccourcis, prétendant ainsi ramener l’enseignement aux choses importantes et éliminer les fioritures inutiles. Ce choix peut faire croire que la brièveté d’un programme est synonyme d’une meilleure structuration autour de quelques aspects essentiels. Ce n’est pas si simple. Par exemple, inscrire la numération dans le programme de mathématiques est largement insuffisant pour orienter le travail des enseignants : en caricaturant à peine, cette question peut être traitée en quelques minutes ou être l’objet du travail de toute une vie. Il en est de même de la révolution française, de la géographie de la France ou de son territoire dans le cadre européen (2). Depuis une vingtaine d’années, pour éviter les risques d’interprétation (trop) personnelle de la part des enseignants, le maximum de précisions était donné dans les textes eux-mêmes, complétés avec des documents d’accompagnement : le projet actuel renonce à ces deux aspects qui apportaient une certaine garantie dans l’égalité de traitement des contenus. De 1991 à 2005, pratiquement tous les programmes ont été revus au moins une fois : ceux du primaire comme ceux du collège ou des lycées.

L’opacité des méthodes utilisées
Pour leur élaboration, la méthode était claire et connue de tous : des groupes d’experts constitués par la DGES dont la composition était publique ; des projets soumis à l’avis de l’inspection générale, du Conseil national des programmes (CNP) et de l’ensemble des enseignants ; une présentation au Conseil supérieur de l’éducation ; et enfin, le respect d’un délai de dix-huit mois, ramené en 2003 à quatorze mois, entre la date de publication et la date de mise en œuvre pour permettre d’organiser des stages de formation et de mettre au point des documents pédagogiques à l’attention des professeurs (manuels scolaires entre autres). De cet édifice patiemment mis en place, il ne reste que la consultation des enseignants : nul ne sait qui a rédigé les projets publiés en février, le CNP a été supprimé par la loi de 2005 et remplacé par le Haut Conseil de l’éducation qui n’a pas été consulté sur ces textes, l’inspection générale est laissée de côté, quant au délai des quatorze mois il n’a plus d’existence légale, ayant été supprimé en même temps que le CNP.
Sans parler ici du contenu du texte, l’attention portée par le Parlement aux problèmes d’enseignement dans la définition du socle commun avait suscité de nombreux espoirs : grâce à ce cadre fixé par la loi, le système allait pouvoir éviter ces changements de contenus trop rapides, souvent inexplicables et incompréhensibles par la plupart des acteurs du système. La publication réduit à néant cet espoir, dans les pires conditions : elle semble remettre en cause les choix du Parlement, ce qui est grave quand on prétend défendre l’instruction civique et morale (3) et elle brouille un peu plus le message des objectifs de l’école primaire. Le deuxième espoir que ces projets contribuent à voir s’envoler est la reconnaissance de la légitimité des choix opérés. Le Parlement est le reflet de la société comme dans toute démocratie : il fait des choix sur le plan social, énergétique, juridique… et curieusement n’en avait pas fait sur les contenus d’enseignement depuis les lois de Jules Ferry en 1882. Or, les programmes contribuent à forger l’image de la société de demain, et à cet égard, les parlementaires en 2005 avaient rempli leur mission : les programmes mis en consultation en février font revenir à une conception des contenus d’enseignement qui peut faire croire qu’ils ne peuvent relever de la compétence du Parlement, parce que trop sérieux sans doute (4) !

« Populisme scolaire (5) »
Ainsi, les acteurs du système, enseignants, inspecteurs et parents d’élèves en particulier, sont consternés par la méthode utilisée. L’analyse détaillée des contenus inquiète nombre d’entre eux. En prétendant ramener l’enseignement aux fondamentaux (les automatismes de base), l’école se dédouane de toute responsabilité dans l’acquisition d’une culture par les jeunes scolarisés en France : en 1947, Langevin et Wallon (6) l’appelaient de leurs vœux ; en 2005, le Parlement en avait fait l’une des cinq compétences du socle commun de connaissances et de compétences (7). Les intitulés de « culture scientifique et technologique » d’une part et de « culture humaniste » d’autre part, retenus dans les projets 2008, ne peuvent faire illusion : on ne retrouve que des programmes traditionnels de physique-chimie et de sciences de la vie et de la Terre d’une part ; d’histoire-géographie, de pratiques artistiques et d’histoire des arts – seule véritable nouveauté bien fragile – d’autre part. Le fait de renoncer au développement d’une culture commune risque de rendre officiel que les apprentissages culturels relèvent des familles, avec toutes les conséquences en termes d’inégalité que cela induit.
En conclusion, les programmes de 2002 n’étaient sans doute ni géniaux ni médiocres au point qu’on veuille en faire table rase. Leur évaluation, leur adaptation notamment pour les rendre conformes au socle commun de connaissances et de compétences auraient été sans doute mieux comprises et donc mieux acceptées par les acteurs du système éducatif.

Dominique Raulin

DGES : Direction générale de l’enseignement scolaire, auparavant Direction de l’enseignement scolaire (résultat de la fusion de la Direction des lycées et collèges et de la Direction des écoles).
(1) Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, du 23 avril 2005.
(2) Ce dernier intitulé est extrait du projet 2008.
(3) Nouvel intitulé dans le projet de février 2008.
(4) Dans différents pays européens, comme l’Italie ou les Pays-Bas, les programmes sont votés par le Parlement.
(5) Expression utilisée dans Le Nouvel Observateur n° 2262, semaine du 13 au 19 mars 200 : «Non aux nouveaux programmes de l’école primaire » par Luc Ferry et Jack Lang.
(6) Plan Langevin-Wallon, du nom du physicien Paul Langevin (1872, 1946) et du psychologue Henri Wallon (1879, 1962) qui lui succéda à la présidence de la Commission ministérielle d’études pour la réforme de l’enseignement, créée en 1944. Lorsque la commission rendra son rapport en 1947, le gouvernement aura été remanié ; les préconisations ne seront jamais appliquées. Le projet prévoyait un enseignement gratuit et obligatoire jusqu’à 18 ans, avec des classes de 25 élèves maximum, dont les horaires respectaient les rythmes biologiques. Tout en voulant revaloriser le travail manuel, il défendait l’accès de chacun à une solide culture, instaurant un tronc commun qui soulignait la démocratisation de l’enseignement.
(7) Un culture humaniste et scientifique permettant le libre exercice de la citoyenneté.

N°571  L'école des parents
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N°571 - avril / mai 2008 - L'école des parents

Terrain I
Reportage

Théâtre « Entrées de jeu »
L’art de parler pour agir

Ce théâtre original met en scène des situations souvent conflictuelles vécues par les jeunes et leurs parents.Ensuite, le meneur de jeu invite chacun à donner son propre point de vue, et à monter sur scène : un véritable travail de médiation.

« Tu ne vas tout de même pas aller au lycée dans cette tenue ? »
Une simple petite phrase lancée par un père excédé à sa fille, et c’est toute la complexité des relations entre parents et enfants adolescents qui apparaît ainsi, mise en scène par la compagnie Entrées de jeu. Les comédiens présentent, ce jour-là, deux spectacles devant un parterre de professionnels de l’éducation : quelques enseignants et infirmières scolaires, et en majorité des représentants d’associations venus assister et participer à ces débats théâtraux. Le premier intitulé « Vague Alarme » dépeint les changements de comportement et d’apparence à l’entrée dans l’adolescence. Provocations d’un côté, maladresses de l’autre : les échanges tournent à l’aigre et l’incompréhension s’installe. Chez les parents déconcertés, le questionnement est teinté d’inquiétude : s’agit-il de simples turbulences liées à l’âge ou des signes alarmants d’un réel mal de vivre. Avec une grande justesse, le scénario balaie les différentes manifestations qui peuvent émailler cet âge de l’entre-deux. Nouveau look par lequel le jeune, en quête d’une identité, s’efforce de marquer sa différence, influence des pairs jusqu’au mimétisme, décrochage du système scolaire et échanges autour de sujets morbides sur Internet, tout est pris en compte. Dans le grand amphithéâtre d’un lycée de banlieue, Camille, comédienne et meneur de jeu, présente le premier débat. Une courte introduction menée tambour battant donne le tempo et expose les règles de ce spectacle interactif ; et après un vigoureux « Alors, on y va ! », les comédiens entrent en scène. Les dialogues sont incisifs, sensibles, et pleins d’humour. De l’adolescente fragile qui se plaint auprès de ses parents : « vous n’aimez rien ce de ce que je fais, vous ne me faites pas confiance », à la énième tentative pour se parler et se comprendre qui tourne mal, chacun peut reconnaître une part de son expérience dans les situations dépeintes.

La représentation, espace de médiation
« Nous sommes ici pour mutualiser nos expériences et inventer ensemble des réponses » a annoncé Camille, au préalable. Après une première représentation d’une trentaine de minutes, le débat est lancé : les spectateurs donnent leur avis sur le comportement des protagonistes, leurs défauts et les difficultés qui conduisent à l’impasse dans les relations. Vague Alarme est joué une seconde fois, mais à présent, le public est sollicité pour intervenir. Il suffit qu’un spectateur lève la main pour que le jeu des comédiens s’interrompe : « Je ne pense pas que ce soit la bonne réponse, c’était le moment de positiver, il doit la rassurer tout en restant ferme », suggère quelqu’un dans la salle, à propos des échanges entre le père et sa fille. « Vous feriez différemment, et bien venez nous montrer ». Camille invite la personne à venir sur scène exprimer son point de vue. Cette fois, c’est Françoise qui endosse pour quelques répliques le rôle du père de famille. En face d’elle, les comédiens ajustent leur jeu en improvisant un texte adapté au nouveau propos. Les lignes bougent, les personnages sortent de l’engrenage dans lequel ils étaient pris. Pour clore le tout, le meneur de jeu laisse à l’intervenant le soin d’imaginer en quelques mots, le nouvel état d’esprit des personnages, après ce changement de cap. Dans la foulée, la compagnie présente un deuxième débat intitulé « Comment ça va ? ». À chacune de ses interventions, Entrées de jeu aborde une thématique destinée à un public spécifique. « Comment ça va ? » s’adresse aux jeunes, à partir de la classe de troisième. Il s’agit là, à travers quatre tableaux différents, d’aider les ados à reconnaître et nommer les états et les émotions qui les traversent. Le thème de la déprime à la suite d’une rupture affective est illustré par l’histoire de Fanny. Sammy, lui, est soumis à une pression scolaire tellement forte qu’elle l’inhibe. Quant à Tom, il ne trouve plus sa place, écartelé entre les deux foyers de ses parents divorcés. Plus dramatique est l’histoire de Mathieu, fasciné par l’image de « rebelle » d’un de ses pairs qui l’entraîne dans sa dérive.
Le plus souvent résultat d’une commande, c’est le cas de « Vague Alarme » créé à la demande d’une association de parents d’élèves engagée dans la prévention du suicide chez l’adolescent, le mode d’intervention de la compagnie ne varie pas : aborder de manière vivante et ludique un thème d’actualité, une question institutionnelle, un sujet de société ou s’attacher à la promotion de la santé. Pour son directeur, Bernard Grosjean, qui a fondé la compagnie voilà un peu plus de dix ans, l’enjeu de ces débats théâtraux est de libérer la parole : lorsqu’un spectateur intervient, il ne parle pas en son nom, mais s’exprime au moyen de la représentation qui tient lieu de médiation.

Un spectateur-acteur
Pendant sept ans, Bernard Grosjean a été l’assistant de Augusto Boal, au sein du Théâtre de l’opprimé. À partir de la connaissance de ce théâtre populaire né au Brésil, il cultive l’idée d’un théâtre qui met en scène des situations vécues et ressenties comme « bloquées » par les spectateurs. En modifiant le scénario par le changement de comportement des protagonistes, le spectateur-acteur apporte lui-même la preuve qu’il est possible de dénouer les fils d’une situation problématique. Théâtre-forum ou débat théâtral c’est selon, cette forme de fiction nécessite une grande maîtrise dans l’art de gérer une séance comme dans celui de l’improvisation. « Le meneur de jeu est lui-même un comédien qui a joué plusieurs années en étant formé de manière implicite par son meneur de jeu. Il existe un protocole écrit, d’une quarantaine de pages, véritable dispositif pour fixer les points forts de cette technique, confie Bernard Grosjean. En fonction de la manière dont on divise la séance, on atteint plus ou moins bien la libération de la parole. On est vigilant à laisser une certaine respiration au public : c’est la raison pour laquelle, le meneur de jeu prend le temps d’expliquer chaque scène qui vient de se dérouler. »
Un savoir-faire qui nécessite aussi d’assurer un cadre rigoureux à la participation du spectateur. Par un ensemble de détails implicites, les comédiens sont attentifs à conserver la maîtrise du temps et à ne pas laisser le spectateur déborder du rôle endossé sur scène. Pour un œil extérieur, bien qu’improvisé, le jeu de ces mêmes comédiens soumis à la nécessité d’ajuster le texte à l’intervention du public est un exercice de haute précision. « Il s’agit pour les comédiens de comprendre l’épreuve que s’impose le spectateur en venant sur scène, d’accepter la proposition qui leur est faite et de “jouer au bon niveau” pour favoriser une vraie rencontre avec cette personne », confirme Bernard Grosjean.

Bousculer le cadre des habitudes
Exigeante aussi est l’écriture de ces pièces bâties sur mesure, pour répondre à la demande des commanditaires engagés dans des actions de prévention : réseau d’éducation prioritaire d’une municipalité, service de promotion de la santé de la Mutualité, comité de pilotage contre la violence d’une inspection académique ; tous ont un cahier des charges précis. Bernard Grosjean écoute les attentes, interroge, se documente avant de proposer une première mouture de sa pièce, qui sera soumise à discussion. L’écriture se poursuivra ensuite avec les comédiens pour réaliser un spectacle qui ne cesse d’évoluer, enrichi par les interventions et les commentaires du public, ou les apports nouveaux des comédiens. Pour autant, ces pièces n’échappent pas à l’évaluation des spectateurs : « Vous a-t-on proposé des situations que vous rencontrez ? », « avec quelles idées fortes repartez vous ? », « Vous êtes-vous senti freiné dans votre expression ? » sont autant de questions qui leur sont destinées. Aujourd’hui, une trentaine de comédiens sont au service de l’intervention théâtrale au sein de la compagnie. Le public est large. De la communauté éducative à l’entreprise, en passant par les élèves des collèges et lycées et leurs parents, les thématiques elles aussi sont multiples. Entrées de jeu traite aussi bien du problème de l’alcool au travail que de la violence verbale en milieu scolaire. Mais l’objectif est toujours identique : offrir au spectateur la possibilité de percevoir différemment une situation donnée et d’agir en conséquence. Une façon d’adopter un nouveau point de vue, de bousculer le cadre des habitudes pour provoquer un changement salutaire.

Isabelle Lacheref

Entrées de jeu
35 villa d'Alésia 75014 Paris
Tél. : 01 45 41 03 43 - entreesdejeu@wanadoo.fr
www.entreesdejeu.com

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