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N°577- Hors-série mars 2009 - L'école des parents
Adolescents : Confidences sur Internet

Du journal intime au blog
La quête des clics
Si le blog, à l’origine, est sous-tendu par un véritable désir d’expression de soi, il est vite perverti par le format qu’il impose et la pression exercée pour obtenir des commentaires.

Orian Deseilligny
Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université Paris 13. Ses travaux portent sur les journaux personnels en ligne, l’interaction entre formes textuelles et supports de diffusion, les mutations des pratiques d’écriture liées aux médias informatisés.

Si les écritures de soi remontent à l’antiquité, le journal intime, daté, fragmenté, remonte au XVIIIe siècle, à une époque où le rapport à soi se modifie. Dans la lignée de Jean-Jacques Rousseau.
À regarder les blogs d’aujourd’hui, ces pages où s’imbriquent textes et images de soi, de ses amis, de ses groupes de musique préférés, on est bien dans la définition que propose Philippe Lejeune, le grand spécialiste du journal intime : « une série de traces datées ». Mais la similitude, pour Oriane Deseilligny, s’arrête là : le blog n’est pas un journal intime, c’est un format. Un format qui a certes puisé dans les tout premiers journaux personnels qu’on a vu apparaître en ligne, autour de 2003-2004, mais qui a surtout, en facilitant à l’extrême cette démarche, standardisé cette expression de soi.
D’ailleurs, il ne s’agit plus, selon elle, d’un discours spontané, mais d’une mise en scène de soi, contrainte de s’adapter à des outils imposés, formatés, qui induisent une uniformisation du langage et des formes d’expression. Les blogs, surtout investis par les filles, sont extrêmement faciles et rapides à construire ; du coup, les jeunes peuvent en avoir plusieurs, comme autant d’images d’eux-mêmes. Ils développent de nombreuses astuces qu’ils s’échangent pour bidouiller les photos, aller en chercher… Dans cet univers, tout doit aller vite. Les opérateurs l’ont compris qui proposent des profils prédéfinis, l’internaute n’ayant plus qu’à remplir son questionnaire, tout prêt, qu’il peut alors envoyer aux autres pour gagner un clic. Car le blog, bien loin du journal intime qu’on ferme à clé, n’a de valeur que s’il est visité, et commenté.
Même s’il a pu trouver son origine dans un réel désir d’expression de soi, ces mini-sites personnels sont donc surtout utilisés comme chat ou SMS. Nous sommes dans une logique de l’entre-soi, affirme Oriane Deseilligny, où l’important est de s’adresser aux autres pour recevoir un commentaire ; comme autant de preuves de l’existence de soi, à l’aune de cette nouvelle popularité qu’on peut désormais comptabiliser.
D’ailleurs, il ne s’agit pas forcément de réagir, mais avant tout de signaler qu’on est là. Nous sommes au cœur de la fonction phatique du Net disent certains chercheurs, c’est-à-dire celle où il s’agit de parler juste pour parler, de s’exprimer juste pour s’exprimer. Un étude France télécom R&D met d’ailleurs en avant cette veille à la connexion en continu : la qualité de la relation étant évaluée à la mesure de la disponibilité de l’autre, nuit et jour. Dans un monde où l’on peut se joindre à tout moment, il s’agit maintenant de déceler à quel moment l’autre ne répond pas.
Dans cette quête de popularité, on trouve même des marchandages de commentaires, histoire de maintenir son score, « si tu me donnes un commentaire je t’en donne 10 ! ». Tels des hommes politiques, les jeunes vont à la pêche aux voix.
Et pour cela, ils sont tenus d’alimenter leur blog très régulièrement : ils ajoutent donc sans cesse des éléments, vidéos, gags, photos, chez les jeunes filles beaucoup de cœurs et de « bisous », source infinie de « Comment tu trouves ? » qui appellent des réponses. Ils sont dans une logique de don/contre-don et élaborent ainsi de véritables stratégies de communication.

Un univers conformiste
Mais cette attente de retour les oblige à une certaine bienveillance entre eux : ils ne peuvent pas être négatifs ni blessants, sous peine de perdre un « ami », une voix. Tout ne peut pas se dire. D’où l’impression d’une certaine standardisation, due à la fois au peu de richesse des objets convoqués, piochés dans des banques internes assez limitées et renforcé par des phénomènes de mode. L’ensemble en fin de compte peut sembler, contrairement à ce qui est annoncé, assez conformiste. Si un jour les commentaires viennent à faiblir, ouvrant parfois la voie à une blessure narcissique, l’auteur du blog, alors seulement, pourra peut-être prendre le temps de s’interroger, sur le contenu, sur l’image qu’il donne de lui.
Car dans cette « blogosphère », on est davantage dans le rite de passage que dans l’expression de soi. D’ailleurs, la plupart d’entre eux s’essoufflent rapidement et ont une vie relativement éphémère et les seuls qui résistent sont ceux portés par un réel projet d’écriture de soi. Avec un récit suivi.

Propos recueillis par Isabelle Magos

N°577 L'école des parents
68 pages

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N°577- Hors-série mars 2009 - L'école des parents
Adolescents : Confidences sur Internet

Skyblog
La grande secte molle
Alain Giffard dénonce le premier hébergeur de blogs qui, sous couvert de libre expression, propose aux jeunes un espace fermé, livré à la publicité, et des modèles préformatés.

Alain Giffard
A été directeur informatique de la Bibliothèque de France, il a conçu la bibliothèque numérique (Gallica). Il a participé à l’élaboration du Programme d’action du gouvernement pour la société de l’information et impulsé la politique des « espaces culture multimédia » sous Jospin (2000-2003). Il travaille sur la lecture numérique et a écrit avec le philosophe Bernard Stiegler et Christian Fauré : Face à la mécroissance - Des lectures industrielles. Flammarion (2009).Skyblog

Skyblog est le premier hébergeur de blogs de jeunes (1). Sa grande facilité d’accès et de maniabilité a favorisé son succès. Vous avez étudié ce phénomène…
J’ai passé beaucoup de temps notamment en 2005 sur les blogs, en analysant à la fois les aspects littéraires et technologiques et les contenus. J’ai exploré les blogs des jeunes et en particulier les skyblogs. Voici une plateforme créée par la radio Skyrock, dont les responsables ont, depuis le début, investi Internet et même avant, le minitel. Ma première découverte a été de me rendre compte que la réalité n’était conforme ni à la publicité que Skyblog faisait sur lui-même, ni à l’esprit du web. C’est une donnée que l’on retrouve aussi sur MSN : il s’agit de médias numériques tournés vers les jeunes mais coupés du reste du web. Très concrètement, il n’existe pas de liens vers l’extérieur. On peut l’analyser comme l’envie de privatiser une partie de l’Internet ; cependant il s’agit d’une contradiction, puisque ce qui caractérise le développement du web est le lien hypertextuel. Même s’il s’avère qu’on ne trouve que 10 % du web sur Google, le moteur de recherche a toujours affiché son parti pris de s’ouvrir et de rendre compte de ce qui existe. Sur Skyblog, on recherche l’inverse : on met les jeunes à l’écart. On les sépare de l’ensemble du web en les empêchant de se mettre en relation avec cet espace.

Quel est l’esprit de Skyblog ?
La logique affichée par Skyblog, conforme aussi à celle de la radio et reprise dans les discours de son président Pierre Bellanger, consiste à affirmer que l’épanouissement des jeunes passe par leur libre expression. Et ce, y compris sur un mode transgressif, souvent prisé par les adolescents… Skyrock relaie l’idée qu’encourager l’expression des jeunes favorise leur bien-être : « parler de tes problèmes avec les adultes et la société, exposer ton envie de ne pas respecter la règle, c’est bon pour toi… » Le principe devrait donc être celui de la libre expressivité ; or on fonctionne ici quasiment sur un mode d’anti-école dans l’esprit « Star Academy », dans laquelle on propose aux jeunes des modèles d’écriture présentés comme étant ceux à imiter… Ces modèles se déclinent à travers des « palmarès » ou « tops ». Dans un style en apparence spontané, on vous indique « la thématique qui marche », autrement dit, celle que les autres blogueurs plébiscitent. À l’époque de mon analyse, les palmarès pilotes étaient : beau gosse/belle fille, angels ( genre jeunes-filles dépressives…), top-models, rap, manga, gothic, gros cœur, ongles, Paris Hilton, Brice de Nice… Au fil des mois, sous prétexte d’établir le palmarès des blogs les plus regardés, on guide les jeunes. On les incite à se conformer à tel ou tel thème, en donnant des exemples de ce que les bons élèves de l’école Skyblog doivent accomplir. On insiste, par exemple, pour qu’ils adoptent un certain style, en encourageant l’utilisation de photos et de textes courts rédigés dans un langage courant. La forme album est très répandue et l’emporte de loin sur celle du journal intime.

Bien entendu, les jeunes étant devenus une cible commerciale, la stratégie marketing du groupe s’appuie sur cette philosophie de formatage ?
Des marques occupent sans vergogne le terrain. Skyblog est bourré de faux blogs pilotés par les agents de changement, décrits par Naomi Klein (2) que l’on voit ici en pleine action. Il ne s’agit pas de personnes mais de sociétés. Sous l’apparence d’un blog de jeune, un agent de changement raconte sa journée : il se lève, commence à enfiler son survet Adidas et ses baskets Nike…Une fois qu’on a lu 20 posts, on se rend compte qu’il passe sa journée à mettre ses tee-shirt de marques… Il s’agit du type même de la publicité clandestine en cours sur un grand nombre de plateformes commerciales, sujet difficile à travailler précisément à cause de sa clandestinité… Bien sûr, par ailleurs, ce que la création de ces millions de blogs apporte, c’est une abondance d’adresses mails que Skyblog peut ensuite revendre. Il s’agit d’un marketing quasi captif, un système qui peut servir de manière extraordinaire la publicité, puisqu’en tenant Skyblog, on peut décrypter les thématiques en vogue chez les jeunes actuellement et vendre les informations… Comme dans une sorte de méga loft d’une émission de télé-réalité, des adultes peuvent en permanence regarder ce qui se passe chez les jeunes.

Avez-vous fait le constat, vous aussi, d’une forte proportion de blogs morts-nés ?
Tout à fait. Beaucoup ne sont pas maintenus pour une raison évidente : puisqu’ils sont articulés sur un processus d’identification à l’esthétique et à la vision du monde de Skyrock et Skyblog, une minorité adhère mais beaucoup de jeunes, une fois qu’ils ont créé leur blog, se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir y raconter… Je vous cite ici l’un de mes passages préférés, trouvé à l’époque : « Voila c’est comme un journal intime, les articles ne seront pas extra intimes juste intimes mais je vous préviens que si vous n’avez pas que ça a faire d’écouter des histoires de collégiennes comme moi, vous n’avez rien a faire ici, désolée. Les autres, bonne lecture ». Cette jeune fille a ouvert son blog en débutant ainsi, et n’avait ensuite plus rien écrit ! Comme par réflexe, elle s’était arrêtée. D’autre part, j’ai été frappé par la tonalité plombante, désespérante se dégageant de ces espaces d’expression. J’ai lu des pages entières de jeunes tristes, faisant état de leurs problèmes, et qui semblaient, au fil du temps, plus mal encore…

Pourquoi ce constat selon vous ?
Ces jeunes restent sur un échec. Les sociologues qui ont étudié les blogs ont montré qu’ils n’avaient pas la fonction de libération des fantasmes mais servaient une mise en scène du groupe : les jeunes livrent par exemple, des commentaires assez insignifiants sur la soirée qu’ils ont passée avec leurs copains. Cela ne fonctionne donc pas comme un journal intime mais comme un retour, transversal, sur le groupe. En encourageant l’exposition de son intimité et de sa sexualité de manière extrêmement crue, en poussant sans cesse les jeunes à se questionner sur « pourquoi suis-je mignonne et plais-je aux garçons ? » ou en les ridiculisant lorsqu’ils ne décrivent pas leurs performances par le menu, on trouve au final un contenu très pauvre. La conséquence en est, pour des jeunes qui n’atteignent pas le haut des classements des palmarès, de se déprimer davantage.

On peut penser que s’ils ne s’exposent pas sur Skyblog, c’est qu’ils se protègent, font preuve de bon sens et ne sont pas naïfs… Et qu’ils ont tout de même la possibilité de s’exprimer, intimement, ailleurs…
Les jeunes peuvent aussi penser que les instruments que la société met à leur disposition ne sont pas efficients comme « techniques de soi ». Ils n’ont pas besoin de faire circuler leur journal intime ; en revanche on sait l’importance à cet âge d’écrire des poèmes, de cacher des journaux fermés à clé : parce que cela leur permet une distance face à eux-mêmes, de se confier à un support écrit, de le relire, de le revoir, de s’observer… Skyblog leur laisse à penser que la bonne manière de faire est la sienne, et lorsqu’ils s’y aventurent, cela ne fonctionne pas… Il s’agit d’un système pervers où on leur laisse penser que c’est cela l’intime, pour en fait contrarier le désir initial. Je pense que, de manière générale, les modes de faire qui sont tournés vers la culture de soi sont actuellement affectées et que les « native du numérique » (3) sont les plus touchés par cette dés-individuation. Skyblog ne permet aux jeunes ni de se raconter ni de s’approprier la technique. Selon moi, il est fondamental que les jeunes s’individuent seuls et en groupe en passant par ces médias… Or ici, on ne leur permet pas d’aiguiser leur regard critique par rapport à la technique : on est dans un circuit fermé, une logique de secte. J’ai eu le sentiment, en travaillant sur Skyblog, d’avoir affaire à une grande secte molle… Un espace sans interactivité de contenus puisque le média interactif qui distille des conseils, c’est la radio avec Doc gynéco et l’astrologue conseiller de Pierre Bellanger ! On créée ici une addiction aux modèles de consommation médiatique du site et de la radio

Propos recueillis par Isabelle Guardiola

(1) 22 millions de blogs, au moment de la rédaction de cet article… sur la page d’accueil de skyblog, un compteur indique la progression en temps réel .
(2) Naomi Klein, No Logo, 2000, livre de référence de l’altermondialisme.
(3) Par « native du numérique », Alain Giffard désigne la génération élevée aux médias télé + numérique, qui pensent y trouver les références des pratiques culturelles. Il situe la fracture numérique dans le fossé existant entre d’une part, des gens qui comprennent la nature de la lecture électronique et vont ensuite imprimer ou passer à la presse ou au livre et, d’autre part, ces jeunes persuadés que ce que l’on trouve dans les médias numériques constitue la référence culturelle.

GENÈSE DES BLOGS
« Les blogs ont commencé en 2000 aux États-Unis, leur origine étymologique est intéressante. Au début du web, se posait le problème de repérer ce qui existait : les navigateurs et les portails étaient déjà présents, les moteurs de recherche non. Des internautes vont alors créer un genre : web-log, le journal de bord du web. Il s’agit de sites web, aux pages truffées de renvois sur des sites. Peter Meyer Holtz propose le jeu de mots sur web-log : we-blog, pour exprimer l’idée que les personnes qui s’adonnent à cela forment une communauté… »

 

Au mois de juillet 2009, la société Skyblog a demandé un droit de réponse que nous publions ci-dessous :


Dans un entretien publié en mars dernier dans L’École des parents, intitulé « La grande secte molle », Alain Giffard conduisait une charge en règle contre Skyblog et dénonçait « le premier hébergeur de blogs qui, sous couvert de libre expression, propose aux jeunes un espace fermé, livré à la publicité, et des modèles préformatés ». Je regrette que ses points de vue n’aient été exprimés dans le cadre d’une discussion ouverte, car ils véhiculent des a priori et des approximations que l’on ne peut laisser sans réponse.


M. Giffard a analysé les « aspects littéraires et technologiques » des blogs ainsi que « les contenus ». Cependant, si l’on n’interroge pas les principaux intéressés, les « jeunes », on ne peut généralement aboutir qu’à une vision superficielle et extérieure à leurs usages sur Internet en général et Skyblog en particulier.
En désignant plusieurs fois la plateforme Skyblog comme sectaire, M. Giffard porte une accusation grave, qui constitue pour les parents peu rodés à Internet un épouvantail efficace, mais repose sur une confusion de fond : un espace communautaire n’est pas forcément sectaire.
« Sur Skyblog », nous dit encore M. Giffard, « on met les jeunes à l’écart. On les sépare de l’ensemble du web en les empêchant de se mettre en relation avec cet espace. » C’est à mon sens une vue de l’esprit totalement erronée car ces « jeunes » ne sont en rien « tenus à l’écart ». En effet, en ouvrant la porte de Skyblog, ils savent qu’ils accèdent à un espace communautaire spécifique. Ils ne sont pas sous l’emprise d’une logique sectaire, tout au plus d’une logique grégaire. Les « jeunes » ont déjà tendance à se « retrouver entre eux », en bande, entre amis, ils vont recréer exactement la même chose en ligne.
M. Giffard accuse également Skyblog de préformater et modéliser les contenus mis en ligne. Il s’agit d’une nouvelle confusion car ce qui est jugé ici n’est pas la plateforme Skyblog, mais bien la qualité des contenus produits par les adolescents. Contrairement à lui, ce que je vois dans la plateforme est le reflet des préoccupations de ses usagers.
Par ailleurs, je ne rentrerai pas dans le débat sur les adolescents pris comme cible commerciale. S’il existe sur Skyrock.com des blogs commerciaux officiels, il existe aussi des blogs institutionnels officiels et des partenariats, tels l’Inpes, E-Enfance ou Fil Santé Jeunes…
Nous assistons actuellement à une redéfinition totale des apprentissages constitutifs et des comportements. Nul doute que M. Giffard soit un représentant éclairé et un solide gardien de la culture « classique », mais nous avons tout à gagner à tenter de faire dialoguer ces deux mondes, plutôt que de les renvoyer dos à dos. Et pour ce faire, nous avons une responsabilité absolue : conduire nos réflexions avec intégrité, exigence et, autant que faire se peut, objectivité.


Mickaël Stora est psychologue, psychanalyste spécialiste des mondes numériques et psychologue consultant de Skyrock depuis un an.

N°577 L'école des parents
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