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N°581-
Hors-série novembre 2009
- L'école des parents
1949-2009
: L'Ecole des parents a 60 ans !
Education
des enfants
"Il
est permis d'obéir"
Les
parents depuis trente ans font tout pour l’épanouissement
de leur enfant. Mais la dérive permissive engendre
de nouvelles pathologies. Il faut redonner son sens à
l’autorité
| Daniel
Marcelli
Pédopsychiatre, chef de service
de psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers,
président du conseil scientifique de la Fnepe.
Auteur notamment de L’Enfant, chef de famille,
l’autorité de l’infantile,
Albin Michel, 2003 et Il est permis d’obéir,
Albin Michel, 2009.
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Début de l'article
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On n’a pas attendu Françoise Dolto
ou Bernard Martino pour affirmer que « l’enfant
est une personne ». Dans le premier numéro
de la revue (1949) il était fait allusion aux propos
de Madame Vérine, créatrice en 1929 de l’École
des parents, précisant que « l’enfant
devait être traité comme une personne ayant
son autonomie, ses possibilités propres, ses exigences
d’épanouissement particulières ».
On y citait les pédagogues John H. Pestalozzi (1746-1827)
et Maria Montessori (1870-1952) fervents défenseurs
du changement d’attitude vis-à-vis de l’enfant.
En effet, juste après la guerre, la revue l’École
des parents a témoigné de ce mouvement généreux
de reconnaissance de la valeur de l’enfant dans toutes
ses dimensions. La première moitié du siècle,
avec les misères causées par deux guerres
mondiales, avait eu son lot d’enfants placés
en pouponnières, orphelins ou maltraités.
Le baby boom des années 1950 a représenté
une ouverture à la modernité. L’influence
américaine commençait à se faire sentir
et l’idée se répandait qu’il fallait
aider l’être humain à s’épanouir.
L’École des parents s’est créée
sur cet élan de générosité sociale,
alors que deux conceptions sur l’éducation
de l’enfant s’affrontaient encore. L’une
tendait à valoriser tout ce qui en lui annonçait
l’être humain futur et préconisait de
préserver un naturel et une spontanéité
qu’il ne fallait pas gâcher… On retrouve
là les idées de Rousseau, de Freinet et celles
exposées en 1960 dans le livre culte d’Alexandre
S. Neill Libres enfants de Summerhill. En même temps,
une autre conception continuait de voir dans l’enfant
un sauvage à dompter, à contraindre pour grandir
« droit ».
L’idéal le plus généreux s’est
installé et l’enfant fut considéré
comme porteur d’avenir, méritant attention.
Cet esprit futuriste animait alors les Écoles des
parents mais force est de reconnaître que cette idéologie
reposait sur du sable. Il faudra attendre les années
1970 pour que les habitudes éducatives traditionnelles
soient sérieusement bousculées, notamment
avec l’avancée du modèle psychanalytique.
Dans
votre dernier ouvrage Il est permis d’obéir,
vous soulignez les effets pernicieux de l’éducation
traditionnelle : dressage, pouvoir, humiliation, soumission
(entraînant des pathologies : névroses de repli,
inhibition, honte, rébellion).
Au début de ma pratique professionnelle, j’ai
été confronté aux pathologies liées
à l’excès d’autoritarisme : névroses
graves, inhibition, repli sur soi, et notamment bégaiement
(j’en voyais deux cas par semaine alors qu’aujourd’hui
je n’en vois qu’un cas tous les deux ans !).
Le bégaiement était la conséquence
typique des modèles éducatifs contraignants.
Que disait-on alors aux enfants ? « Tais-toi ! »,
« Tourne ta langue sept fois dans ta bouche avant
de parler ». Pour ne pas bégayer, il fallait
de sérieuses compétences langagières
!!! Je recevais en consultation des enfants souffrant de
difficultés d’expression ou de maladresse (on
parlait de débilité motrice, aujourd’hui
de dyspraxies), enfants soumis à des exigences normatives
excessives. De nos jours, les enfants (…)
Un
changement s’amorce donc dans les années 1970.
La condition et la place de l’enfant se modifient.
Avant 1970, l’éducation avait pour objectif
de formater l’enfant pour qu’il soit conforme
aux normes de la société. Avec la rupture
de mai 68 puis après 1970, au moment où circulaient
des idées comme celles de T. Berry Brazelton, on
a répété que le bébé
avait des émotions, que l’enfant bénéficiait
d’un potentiel : le développer devenait le
rôle principal de l’éducation... Les
livres du fameux Dr. Spock, publiés à partir
de 1960, deviennent la bible des jeunes mères. Ses
conseils se démarquaient totalement des pratiques
éducatives antérieures. En somme, avant 1970,
l’enfant était un être inachevé,
un adulte imparfait ; après 1970, c’est l’adulte
qui était menacé d’apoptose1, ayant
perdu ce potentiel propre à l’enfance ! Les
parents ont alors été placés sous le
joug de ce potentiel, cette « autorité de l’infantile
», comme je l’ai écrit précédemment.
On commence à parler de parentalité, à
réfléchir sur cette fonction qui impose aux
parents de savoir se remettre en cause, de questionner leur
capacité à « bien » stimuler l’enfant.
Conséquence, c’est l’enfant en fait qui
fait la parentalité car la compétence parentale
se forge au contact de l’enfant. Depuis trente ans,
les parents s’évertuent à tout faire
pour (…)
Les
articles de la revue reflètent ces évolutions.
On trouve aussi bien les conseils du Dr Berge ou ceux du
Pr Heuyer que les interventions de Françoise Dolto
ou un dossier consacré à J. Korczak que des
articles pour alerter sur la maltraitance et les abus sexuels,
ou pour préconiser l’usage de la méthode
Gordon d’écoute active ou la prise en compte
très précoce du bébé (chapitre
I)…
Deux tendances sont perceptibles, à travers les articles
de la revue : on dénonce les méfaits de l’excès
d’autoritarisme, du pouvoir ou d’abus sur les
enfants (maltraitance, violence en tout genre) ; on prodigue
des conseils pour aider l’enfant à grandir,
à s’épanouir en prenant en compte ses
besoins d’accompagnement, d’écoute, d’autonomie.
(…)
La
revue souligne depuis toujours qu’il y a un équilibre
à trouver dans l’éducation : l’enfant
ne doit pas être livré à sa toute-puissance
et à ses pulsions.
Évidemment ! Il y a eu un retour du balancier : on
a vu apparaître des pathologies liées non plus
à ces excès d’interdiction dont on parlait
au début de cette interview mais à des excès
d’autorisation. La revue a fait preuve d’anticipation
et de bon sens en pointant les risques que fait courir à
l’enfant (et à la société !)
un trop grand laxisme. Mais ces premiers avertissements
n’ont pas été entendus. En effet, si
dans les années 1950, on critiquait l’éducation
de ces fameux « enfants gâtés »,
aujourd’hui (…)
Vous
insistez néanmoins dans votre dernier livre sur les
dérives de la permissivité et vous prônez
la nécessité d’une vraie autorité
qui autorise l’enfant à grandir, fondée
sur la parole, le regard et une acceptation de l’obéissance,
laquelle doit être bien distinguée de la soumission.
Pendant longtemps on a confondu obéissance et soumission.
Or, pour redonner à
(…)
Propos
recueillis par Colette Barroux-Chabanol
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N°581-
Hors-série novembre 2009
- L'école des parents
1949-2009
: L'Ecole des parents a 60 ans !
Education
des adolescents
Eloge de la règle
Les règles éducatives
se sont délitées, renvoyant chacun à
sa propre solitude. Pourtant, elles sont indispensables
pour grandir. À l’adulte de les réinventer,
en toute confiance.
| Philippe
Jeammet
Psychiatre, président de l’École
des parents Île-de-France depuis 2001, il est
entré dans l’association dans les années
90 et a animé des réunions de synthèse
et des conférences thématiques auprès
des écoutants des lignes téléphoniques.
Il est spécialiste de la prise en charge de
l’adolescent et nous l’avons interrogé,
à partir d’une sélection d’articles,
sur l’évolution du discours sur l’adolescent
à travers soixante ans de notre revue. |
---
Début de l'article
---
La plupart des premiers articles
parus dans l’École des Parents sont signés
par des médecins.
Tout le monde éducatif intervenait auprès
des adolescents. Cependant les ouvertures à la psychologie
individuelle, à la dimension de l’inconscient,
à l’importance de la subjectivité de
l’adolescent et à la construction de sa subjectivité
et de son identité sont venues par les psys très
influencés par la psychanalyse. On peut citer l’importance
de Georges Heuyer dans l’immédiat après
guerre qui a été le fondateur de la pédo-psychiatrie.
Sans être lui-même psychanalyste il fut le premier
à avoir introduit la psychanalyse en milieu hospitalier.
Ce mouvement se poursuit dans les années 1950, avec
des interventions de médecins, certains n’étant
pas psychanalystes mais portés par ce courant de
pensée. C’est un complet renouvellement et
une perspective développementale qui s’ouvre
sur la prise en compte des besoins affectifs et de la compréhension
de la psychologie de l’enfant et de l’adolescent
:
«
L’adolescent est un enfant qui dispose de moyens d’adulte
et qui, de ce fait, inquiète ses parents, comme inquiéterait
un peuple primitif qui disposerait d’armements ultra
modernes. Or, ici comme dans l’enfance, nous savons
que tout obstacle à ce déroulement de l’évolution
aboutit soit à une fixation à un stade qu’il
devient presque impossible de dépasser, soit même
à une sorte de régression, de retour en arrière.
» (« Comment les parents peuvent-ils aider l’adolescent
vers sa maturité affective », Dr André
Berge, 1955).
Les
médecins et les psys avaient l’expertise et
ont façonné le discours sur l’adolescent.
Ensuite les éducateurs ont été très
massivement influencés par ce courant. Un mouvement
qui a généré ses propres inconvénients
et limites d’un basculement du tout éducatif
au tout psychologique, la dimension éducative s’effaçant
devant l’importance de la compréhension de
la psychologie du jeune.
Cela
signifie-t-il que le monde éducatif ne réfléchissait
pas sur cette thématique ?
(…) Ce monde éducatif n’était
pas un bloc et dans un carcan nettement plus contraignant
et rigide, il y avait ce qui reste aujourd’hui le
fil rouge, des rencontres avec des adultes ouverts qui pouvaient
être fermes mais aidaient les sujets à se révéler
à eux mêmes. Je citerai ici l’article
de Louis François, inspecteur général
de l’instruction publique (« L’âge
ingrat », 1955) extrêmement bienveillant. Il
qualifie l’âge « d’ingrat »
simplement parce qu’on ne comprend pas l’adolescent
:
Cet âge est magnifique, mais il est aussi maladroit,
et ses multiples maladresses nous empêchent trop souvent
de découvrir ses admirables possibilités.
(...) Surtout, souvenons-nous que l’être n’est
jamais plus disponible pour tout que pendant l’âge
ingrat : disponible pour apprendre, pour comprendre, pour
sentir, pour se dévouer, pour faire les pires sottises
comme pour réaliser les plus grandes actions.
Cet âge est vulnérable parce que le monde entier
l’assaille, pénètre en lui, et que son
affectivité en pleine expansion le rend sensible
à tout, ce qui explique qu’il y ait des révoltes
ou que l’enfant se cuirasse artificiellement, lorsqu’il
est frappé par ses tendances profondes. (...) J’ajouterai
même qu’il faut aimer les enfants aussi odieux
soient-ils. Ce sont peut-être les plus odieux qu’il
faut le plus aimer. »
Trouvez-vous que le ton pour parler des adolescents et de
leurs difficultés ait changé ?
L’intérêt dans ces articles, c’est
de voir que les préoccupations restent les mêmes,
à savoir la crainte des adultes d’être
débordés, la peur de ne pas savoir répondre
et une interrogation sur les changements du monde. Ce qui
n’y apparaît pas, mais existait, est que le
contexte culturel restait jusque dans les années
1970 et 1980 assez contraignant. On s’interrogeait,
on doutait, on reconnaissait l’importance de l’enfant
en tant que personne mais l’organisation sociale se
fondait sur un modèle patriarcal qui s’est
très sensiblement effiloché depuis.
Les règles se sont massivement délitées
à partir (…)
Les
attentes éducatives ont-elles changé ?
Aujourd’hui, la nécéssité vis-à-vis
des adultes est de les aider à se décontracter
et à se montrer accueillants. Actuellement, un certain
nombre d’adultes partagent cette ouverture, en ont
bénéficié eux-mêmes, mais ont
du mal à se positionner pour poser des limites. Ce
qui relevait du bon sens : « pas besoin d’être
si sévère, calmons nous… » s’est
transformé en « jusqu’où va t-on
les abandonner ? Qu’est ce que la liberté ?
» Si elle est plus grande, ne confine-t-elle pas à
l’abandon ? (…)
Paradoxalement en laissant les enfants libres, on les parentifie
en leur demandant ce qui leur convient : « À
quelle heure veux-tu aller au lit ? Veux-tu aller à
ton activité ou pas ? » On oublie qu’on
est fondamentalement divisé, qu’on a envie
d’une chose et de son contraire et qu’on a besoin
à certains moments d’être poussé
à faire un certain nombre de choses pour mesurer
ce qu’elles vont nous apporter.
Propos recueillis par Isabelle Guardiola
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N°581-
Hors-série novembre 2009
- L'école des parents
1949-2009
: L'Ecole des parents a 60 ans !
Assistance
médicale à la procréation
La cuisine procréative
Le
système juridique français fait de la vérité
biologique de la procréation un secret. Or ce système
de l’anonymat commence à se fissurer.
Geneviève
Delaisi de Parseval
Psychanalyste, auteur notamment de Famille à
tout prix, Seuil, 2008. |
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Début de l'article
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Lorsqu’on réalise – non
sans un certain vertige – la grande variété
de « cuisine procréative » qu’offre
la médecine de la reproduction, l’AMP avec
dons de gamètes en particulier, le défi devient
celui de comprendre les modes d’acquisition de la
parenté que proposent les lois qui ont régi
l’AMP. Et devant le gigantesque marché de la
procréation, on ne peut éviter de se demander
où situer la limite de certaines stratégies
que tant spécialistes que patients « bricolent
» au décours de nombre de « figures libres
» de parentalité, parfois extraordinairement
inventives ou « réparatrices » mais non
dénuées de risques. Comment enfin ne pas s’interroger
sur la possibilité d’un « ordre juste
» pour une parenté bien pensée ? Car,
s’il y avait une norme de parenté équitable,
applicable partout dans le monde, elle devrait, somme toute,
correspondre à quelques détails près
au schéma – supposé universel –
de la famille occidentale composée d’un père-une
mère et d’un enfant né d’eux.
À cet égard, la France se targue d’ailleurs
de se référer à des « principes
éthiques universels dans le monde occidental »,
n’hésitant pas à se proclamer «
pays de référence » en matière
d’AMP.
On n’est cependant pas sans déchanter en se
rendant compte que nous sommes en réalité
relativement isolés, à la fois en Europe et
dans le monde, en matière de législation relative
à l’AMP. À l’examen des différentes
lois, on s’aperçoit de fait que le malaise
tient moins aux stratégies procréatives en
elles-mêmes qu’à l’extrême
diversité des systèmes de pensée et
des pratiques déontologiques qui agencent les liens
de filiation ici ou là. Qu’y a-t-il en arrière-plan
de ces divergences ?
Classiques
ou modernes : liens du sang ou volonté
Essayons de comprendre la nature de l’exception française.
Il existe dans notre culture deux manières de penser
la filiation, deux camps en présence, qui apparaissent
de manière particulièrement tranchée
dans le champ de l’AMP. Nous semblons pris en étau
entre deux courants juridiques – appelons les pour
simplifier les classiques et les modernes – qui entendent
chacun dire le vrai en matière de filiation. Le premier
camp, celui des classiques, entend fonder la filiation sur
les « liens du sang », c’est-à-dire,
dans le langage contemporain, sur la vérité
génétique. Le second, celui des modernes,
se veut le héraut d’un arrimage de la filiation
à la seule volonté. Ces deux points de vue
opposés ont « flambé » en 1972,
année de la révision du Code civil effectuée
sous la houlette du doyen Carbonnier. Extrêmement
importante pour l’AMP, cette profonde réforme
a donné lieu à une définition de la
filiation qui a pris en compte la – toute nouvelle
à l’époque – preuve génétique
de la filiation par l’ADN.
Mais il se trouve que l’année 1972 est aussi
celle qui (…)
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N°581-
Hors-série novembre 2009
- L'école des parents
1949-2009
: L'Ecole des parents a 60 ans !
Divorce
Du désastre à la médiation
Colette
Barroux-Chabanol
Rédactrice en chef de L’École des
parents
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Début de l'article
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La lecture d’un demi siècle
de publications révèle une profonde évolution
du discours sur le couple. Il y a manifestement un avant
et un après 1975, même si les changements s’opèrent
progressivement avec l’émergence de points
de vue assez avant-gardistes qui viennent se substituer
à des positions antérieurement assez conservatrices.
La tradition de conseil conjugal, centrée sur la
nécessaire préservation du couple, se voit
supplanter par la mise en place de la médiation familiale,
instituée pour éviter les dégâts
liés aux séparations et privilégier
le maintien du couple parental malgré la rupture
du couple conjugal. La revue reflète ces glissements
d’une époque où le divorce était
une exception particulièrement redoutable et dommageable
à une époque où il s’imposait
comme une réalité sociale dont il fallait
tenir compte.
Lorsqu’en juin 1960, un article du Dr. M.H. Revault
d’Allonnes est consacré aux « parents
séparés » c’est pour s’attarder
sur les causes de l’échec conjugal et «
éviter le désastre », c’est-à-dire
le divorce supposé engendrer chez les enfants les
effets les plus pernicieux : « enfants opposants,
coléreux, autoritaires ou apathiques, passifs, déprimés
» « souffrant “d’images des parents
détériorées” »… les
enfants en bref sont tellement bouleversés –
« se sentant responsables de cette calamité
», qu’ils sont incapables de se construire et
sont promis à la délinquance juvénile.
En décembre 1961, un article du même auteur
est toujours centré sur le même message. Titré
« L’amour conjugal et les enfants », il
pointe la nécessité d’élaborer
des relations différentes dans le couple à
l’arrivée de l’enfant, « il semble
très souhaitable que les parents aient résolu
leurs propres conflits internes avant de procréer
». Listant les raisons des difficultés : couples
infantiles, jaloux, trop hétérogènes,
elle fait une place à part à l’infidèlité
et insiste sur le « danger » de telles expériences
susceptibles d’entraîner la dissociation du
mariage. La préoccupation est encore de sauvegarder
à tout prix le couple : un remariage éventuel
est soupçonné d’aboutir à un
deuxième échec.
L’angle commence à être différent
en 1965. Sous la plume de Fernande Isambert, secrétaire
général de l’École des parents,
un article de juin, titré « l’École
des parents et les cas conjugaux » constate que les
« cas conjugaux » sont de plus en plus nombreux
dans les entretiens des consultants de l’École
des parents. L’analyse des causes de mésentente
est certes très poussée,mais toujours dans
une perspective de conseil conjugal ; le tiers consulté
doit aider les conjoints à « accepter l’autre
tel qu’il est », à renouer la confiance.
Il se positionne de façon neutre, sans a priori sexiste,
et commence à examiner les situations de séparation
non plus comme une « calamité » mais
comme une possibilité qu’il faut envisager
pour l’aménager au mieux. L’approche
du divorce devient moins culpabilisante. On ne dramatise
plus, on cherche des solutions pour l’enfant. On prend
acte du fait que le couple va se briser car l’amour
a disparu. Le partage des responsabilités est souhaité.
Si bien sûr l’objectif de l’École
des parents demeure d’éviter la séparation,
le point de vue de l’auteur n’est pas dogmatique
et à la question posée « que peut-on
faire pour ces couples ? » la réponse est la
suivante : d’abord les « écouter, sans
les juger, les laisser s’exprimer, montrer notre sympathie
; redonner le goût de vivre… il faut gagner
du temps et chercher des possibilités de dialogue
».
Retour sur un article du Dr. M.H. Revault d’Allonnes
cette fois en septembre 1968. Du temps a passé et
le ton a changé. « Conflit conjugal ou divorce
» titre l’article ; le mot autrefois fatal est
prononcé. Et dès l’introduction le «
la » est donné : il faut « répondre
à la demande de nombreux parents qui divorcent ou
qui sont divorcés ». Le propos demeure de mettre
en lumière les raisons de la mésentente conjugale
et de prôner une bonne préparation au mariage
pour éviter à terme les conséquences
des « erreurs de choix ». Suivent les descriptions
des points sur lesquels peut se focaliser la mésentente
: « Sentiments, goûts, opinions, union sexuelle
». Force est cependant de reconnaître qu’un
couple (d’alors) sur dix en vient à divorcer…
et que nombre de ces couples ont des enfants. L’auteur
met donc l’accent sur ces derniers, tout en n’occultant
pas les souffrances qui surviennent au moment des séparations.
Mais pour l’auteur, la réalité du divorce
et de l’écartèlement des enfants est
bien présente. Elle suggère alors quelques
attitudes pour protéger les enfants : les décharger
de toute culpabilité, prendre garde à l’importance
du tiers pour la construction psychique et affective du
tout petit enfant, maintenir une image positive du parent
éloigné. Si elle considère encore le
divorce comme un combat avec une victime et un bourreau,
elle admet que la « bonne entente » des parents,
indispensable pour le développement harmonieux de
l’enfant, n’est pas toujours au rendez-vous
« dans les foyers qui ne divorcent pas ». Le
mot d’ordre est donc : restez calmes, soyez vrais,
ne désorganisez pas trop la vie de l’enfant
qui a besoin de sécurité et voit sa «
maison éclater ».
Six ans plus tard, en janvier 1974, le nombre des divorces
ayant encore augmenté (un pour huit) le Dr. J. R.
Bertolus se penche sur ce phénomène qui devient
non pas banal mais déjà courant, et en particulier
chez des couples de plus de 40 ans. Alors que la loi n’est
pas encore votée et que le divorce est toujours prononcé
pour faute, l’auteur analyse le lien du mariage, en
rapport avec les concepts de liberté. Il constate
qu’il existe toujours une « angoisse sociale
à l’égard du divorce » et une
forte pression sociologique à son encontre, alors
que l’époque, marquée par une poussée
individualiste, rend justement difficile « la conciliation
entre deux désirs, d’engagement et d’autonomie,
de conformité sociale et de liberté ».
« Comment faire du divorce une reconnaissance véritable
de la liberté de l’autre ? », s’interroge-t-il.
Comment sortir d’une conception du mariage trop fermée
? Mai 68 est assurément passé par là
et les vieux modèles paraissent surannés…
L’auteur considère l’institution du mariage
comme appelée à évoluer. Concernant
les répercussions des problèmes conjugaux
sur les enfants, le Dr Bertolus tient des propos très
« modernes » : « ce qui marque les enfants,
les entrave dans leur équilibre et leur développement
affectif, ce n’est pas le divorce et la dissolution
conjugale, ce sont les dissensions, les difficultés
de relations des parents et la position d’enjeu que
les enfants détiennent entre les époux ».
11
juillet 1975 : le divorce par consentement mutuel
1975 est une année charnière avec le vote
de la loi du 11 juillet qui libéralise le divorce
et prévoit notamment le divorce par consentement
mutuel. L’École des parents ne reste pas à
l’écart et publie plusieurs articles et dossiers
sur le sujet (notamment en mars) avec des préoccupations
qui ne paraîtraient pas obsolètes aujourd’hui
: les « belles-mères du week-end, les pères
du dimanche, comment expliquer la situation aux enfants
? et comment aménager la “garde” et le
“droit de visite” ? Comment trouver le mode
de vie qui sera favorable aux besoins de chacun ? »
Toutes questions qui ne se posaient guère dans les
années précédentes où la mère
était automatiquement désignée pour
élever les enfants. La nette progression du divorce
en cinq ans est naturellement présentée comme
une situation nouvelle et à laquelle il faut faire
face. Monique Pelletier apporte son point de vue de juriste.
L’École des parents et des éducateurs
ayant été, en tant qu’organisme d’éducation
familiale, appelée à donner son avis sur la
loi sur le divorce, Monique Pelletier a constitué
un groupe de réflexion pluridisciplinaire dont elle
relaie les travaux dans la revue. Déjà elle
précise que le divorce « n’est pas qu’une
affaire légale » et que la présence
d’enfants oblige à rappeler que la responsabilité
parentale subsiste malgré la rupture du couple conjugal.
Si le propos est bien de dédramatiser le divorce,
il est cependant d’une grande prudence sur la question
de la « consultation des jeunes enfants » qui
leur fait courir le risque d’être manipulés
par l’un ou l’autre des parents.
De son côté, le Dr. Bertolus, expert près
la chambre de la famille de Paris, examine, dans une conférence
retranscrite pour la revue, les conséquences du divorce
pour les parents et pour les enfants. « L’enfant
est le lieu du conflit, prévient-il, il est angoissé,
avec un sentiment de culpabilité, en plein désarroi
devant une réalité qui est l’incertitude
de la condition humaine. » Observant avec beaucoup
de lucidité ce qui se passe dans les familles, il
met en garde contre un effacement du père et une
« surévaluation du rôle maternel »
en concluant sur la nécessité pour «
l’enfant de ne pas avoir l’image d’un
de ses parents désavoué ».
À partir de cette date, il est manifeste que le paysage
a changé. Les articles de la revue ont intégré
cette évolution. En novembre 1982, on minimise même
: « papa et maman divorcent… les enfants ne
sont pas forcément victimes… » Le balancier
est reparti dans l’autre sens ; on admet que, de toute
façon, l’enfant perçoit les tensions
du couple parental, il assiste aux pugilats, il n’est
donc pas surpris lorsque survient la rupture… et «
même certains enfants disent ouf ! ». La morale
de cette histoire est qu’il n’existe pas de
couples sans crises.
Cependant les familles vivent leurs vies et continuent à
interroger les Écoles des parents, et c’est
à un nouveau mouvement de recul qu’on assiste
au milieu des années 1980… Des cris d’alarme
sont perceptibles dans un numéro de février
1987 : le divorce est de nouveau associé au désordre
social, on s’affole des répercussions des divorces
sur les enfants, en insistant sur les troubles engendrés.
À partir de cette époque, et surtout après
la loi du 1er juillet 1983 sur l’exercice de l’autorité
parentale, c’est la médiation familiale que
l’on retrouve dans les colonnes de la revue. Le conseil
conjugal (assimilé à une consultation pour
éviter la séparation) est certes toujours
une activité d’écoute par une personne
neutre mais la médiation familiale fait l’objet
d’articles et de dossiers où l’on valorise
cette démarche volontaire des familles dans l’intérêt
des enfants devant un tiers médiateur spécialement
formé. Les numéros de février 1992
et décembre 1993 s’y intéressent et
surtout un hors-série de septembre 2002 sur la médiation
en général consacre 11 pages à la médiation
familiale en particulier. La professionnalisation du métier
est en marche, même si on a dû réfréner
un peu l’enthousiasme pour des pratiques finalement
trop peu choisies.
Du couple aux enfants puis des enfants au couple, on voit
régulièrement le pendule osciller dans un
mouvement permanent : mystère de la relation homme-femme
qui bute sur l’obstacle de sa durée et de l’usure,
et qui suscite une littérature intarissable et des
tentatives d’explication et de solution…
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Hors-série novembre 2009
- L'école des parents
1949-2009
: L'Ecole des parents a 60 ans !
Médiateurs
du champ social
Sous le regard du tiers
| Michel
Chauvière
Directeur de recherche au CNRS, membre
du Cersa, CNRS/Université Paris-II.
Ses travaux portent sur les politiques du social et
du familial. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages,
dont notamment Le Travail social dans l’action
publique. Sociologie d’une qualification controversée,
Dunod, 2004 et Trop de gestion tue le social.
Essai sur une discrète chalandisation,
La Découverte 2007.
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Les
parents ne sont pas en position duelle par rapport à
leurs enfants. De nombreux « tiers » interviennent
pour les observer, les contrôler, les aider, les soutenir.
Pouvez-vous faire un historique rapide de cette intervention
sociale ?
L’École des parents fait d’ailleurs partie
de ce mouvement de mobilisation pour éclairer ou
soutenir les parents ! Cependant, on peut dire qu’au
début du XXe siècle, une tension existe entre
deux façons d’agir : hors de la famille ou
dans et par la famille.
Hors de la famille, c’est d’abord le développement
de l’école (de la République), avec
l’idée qu’il faut offrir à chaque
enfant les chances d’accéder à l’instruction,
quelle que soit la situation sociale de ses parents. C’est
aussi un peu plus tard l’essor des mouvements de jeunesse,
de toute obédience : laïcs, catholiques, communistes,
scoutisme et auberges de jeunesse, etc., avec une professionnalisation
progressive des animateurs. Dans les deux cas, il y a une
responsabilité du collectif à l’égard
de chacun, hors la famille ou en suppléance.
À l’opposé, il existe un courant dominé
par l’idéal catholique qui n’entend pas
dessaisir les parents de leurs responsabilités fondamentales.
L’école privée catholique avec ses associations
de parents d’élèves (Apel) qui gèrent
les maîtres du primaire est un exemple de cet investissement,
qui n’a d’égal dans les années
1960 que les associations de parents d’enfants inadaptés.
L’École des parents en est un autre exemple
: dès sa création par Mme Vérine, elle
s’inscrit dans une modernisation de la « bienfaisance»,
laïcisant l’idée qu’être parent
c’est un métier. L’enfant n’existe
guère hors de la responsabilité de ses parents,
il faut donc les aider. Ces tendances sont certes plus présentes
dans les soixantes dernières années, mais
elles étaient déjà en place depuis
longtemps.
Quels
sont les domaines dans lesquels l’intervention sociale
s’est manifestée ? La pauvreté ? Le
logement ? La délinquance ?
La pauvreté et le logement accusent la question de
l’enfant, car ils portent atteinte à son bon
développement. Pour autant, la politique d’allocations
familiales – dont les sources remontent à la
fin du XIXe siècle – n’était pas
spécifiquement un dispositif de lutte contre la pauvreté
; c’était plutôt une compensation du
coût de l’enfant en même temps qu’une
façon de stabiliser conjointement la main-d’œuvre
et les familles. D’où le supplément
de salaire au père de famille. Puis après
1946, les allocations seront déconnectées
du salaire et versées pour tout enfant (de rang 2
et plus). Ce qui fait de l’enfant un sujet de droits,
même si seuls ses parents peuvent recevoir lesdites
allocations. Ce qui ouvre aussi la voie au contrôle
social de la famille, à la surveillance du bon usage
des allocations (qui notamment ne doivent pas être
« bues » au bistrot, mais dédiées
à l’enfant !) ; la tutelle administrative aux
prestations familiales est d’ailleurs instituée
en 1941, avant d’être judiciarisée en
1946. Ainsi, l’accent est mis sur la famille à
travers l’enfant. On trouve d’ailleurs, dans
les colonnes de L’École des parents des textes
assez moralisateurs des Drs Heuyer ou Revault d’Allonnes
sur les effets pernicieux de l’alcoolisme ou du divorce,
étant notamment des facteurs déterminants
de la délinquance juvénile. À cette
époque l’École des parents a certainement
contribué, avec d’autres, à accélérer
le mouvement de psychologisation des problèmes de
la socialisation.
À
qui revient le rôle d’aider ? À l’État
? Aux associations ? À la Justice ?
(…)
Soutenir la parentalité, intervenir comme tiers entre
les parents et l’enfant, s’effectue avec une
pluralité d’acteurs mais aussi de moyens, comme
nous l’a démontré la lecture des numéros
de L’École des parents.
Outre les acteurs traditionnels que sont les travailleurs
sociaux, les éducateurs, les médecins, les
juges, on peut relever quelques nouveaux médiateurs,
surgis depuis vingt ans avec l’essor des nouvelles
technologies. Il s’agit, entre autres, du phénomène
innovant qu’a représenté le développement
de la téléphonie sociale avec des services
comme SOS Amitié, Croix-Rouge Écoute, Sida
Info Service ou Fil santé jeunes, avec leur déclinaison
récente sur Internet, qui renforce l’anonymat
des consultations et permet à des tiers de jouer
leur partition sans même l’intercession de la
voix. Il faudrait d’ailleurs mieux évaluer
ce qu’il en est.
On a aussi assisté à la prolifération
des lieux d’écoute avec la sacralisation de
la parole dans le traitement des pathologies individuelles
et même sociales. Cette orientation a posé
question à certains chercheurs et il faut s’en
réjouir car ces innovations ont aussi leurs contradictions1.
De façon générale, on peut constater
que le recours aux psys (voir le dossier « Les dérives
du tout psy » 2005-n°5) est de plus en plus fréquent
; ces derniers sont devenus les nouveaux mentors, certaines
entreprises allant même jusqu’à faciliter
l’accès à leurs services par l’octroi
de « chèques-psy » ! On n’arrête
pas la marchandisation !
Quelles
sont les dérives qui empêchent aujourd’hui
le fonctionnement de l’action sociale ?
Ce qui est préoccupant et que j’ai dénoncé
dans mon livre Trop de gestion tue le social2 c’est
la nécessité pour les associations de se comporter
en entreprises bureaucratiques et performantes, qu’elles
soient sommées d’appliquer des normes de bonne
gestion dans tous les registres pour satisfaire in fine
au principe de concurrence. Avec l’objectif d’optimisation
des dépenses qui s’impose à tous les
acteurs bénéficiant de fond publics, il faut
désormais se plier à de nouvelles règles
comptables, se lancer dans la fabrication obsessionnelle
de dossiers d’évaluation, dans la mise en route
de démarches qualité souvent superficielles,
qui cumulées dévorent le temps et l’énergie
des petites structures, au détriment de leur objet
social. La philosophie du service public a du plomb dans
l’aile. D’ailleurs le mot est presque devenu
indécent, on lui préfère désormais
« service aux publics ». Ce qui n’entraîne
absolument pas la même perspective d’organisation
de la cité. Si on ajoute à cela le poids des
normes européennes, toutes sous-tendues par l’idée
que tout service est une activité économique,
même s’il est gratuit, on voit qu’un monde
est en train de basculer où le social ne sera plus
central. D’ailleurs, aujourd’hui, on ne peut
déjà plus que se battre à la marge,
pour négocier des exceptions à ces règles
drastiques et, par exemple, espérer figurer parmi
les rares services non-économiques d’intérêt
général.
Je crois que pour le social, comme pour l’ensemble
des activités relationnelles (« où des
humains rencontrent d’autres humains ») la solution
n’est pas dans la concurrence. Mais il nous manque
une nouvelle philosophie des services publics constituant
une vraie alternative à la concurrence pour le XIXe
siècle. L’État, loin de se désengager,
est en réalité en pleine révolution
managériale. Incidemment, il n’a plus de politique
vis-à-vis des associations, alors qu’elles
ont leur place dans la démocratie. Ni non plus en
direction des professions, abandonnées aux employeurs.
Le professionnel devient une « ressource humaine »,
avec DRH. Enfin, on est en train de fabriquer le «
citoyen-client » et d’oublier « le citoyen-usager
». C’est ce que j’appelle le processus
de chalandisation, qui transforme insidieusement les comportements
et les consciences.
Propos recueillis par Colette Barroux-Chabanol
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