Culture Jeunesse | Cinéma | Découvrir des articles | Dossiers en ligne

Cette rubrique vous propose de consulter quelques débuts d’articles parus dans L’école des parents.
Pour lire la suite, n’hésitez pas à vous abonner ou à commander un numéro.


N° 560 - octobre / novembre 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I Entretien avec Agnès Fine I
 
«La filiation biologique est plus résistante chez les femmes»
La famille amorce un tournant : doit-elle choisir entre liens biologiques et liens électifs ?
 
Vous avez souligné les changements majeurs intervenus depuis 30 ans concernant notamment le statut des femmes. Elles peuvent décider de leur grossesse, du nombre d’enfants qu’elles souhaitent, mais aussi d’être mères, même si elles sont stériles ou homosexuelles. La maternité est-elle encore, plus qu’avant, constitutive de l’identité féminine ?
Agnès Fine : C’est assez complexe car aujourd’hui, l’identité professionnelle est aussi importante pour les femmes. Néanmoins, la maternité reste un des fondements majeurs de l’identité féminine. On voit proliférer la littérature autour de la naissance, du bébé, de la petite enfance. Être enceinte, accoucher et même désormais allaiter, sont des expériences que les femmes veulent vivre pour s’épanouir ; y renoncer est difficile. C’est pourquoi on voit se manifester une forme d’acharnement pour être mère, aussi bien dans le domaine de l’AMP que de l’adoption.
(...)
L’homoparentalité est aussi plus facile pour deux femmes que pour deux hommes, et lorsqu’une personne seule adopte, c’est le plus souvent une femme.
Agnès Fine : C’est, certes, beaucoup plus facile pour une femme d’adopter. On retrouve encore cette forte envie d’avoir des enfants qui est plutôt féminine. L’APGL est majoritairement composée de femmes. Il y a une asymétrie entre les sexes. Il est facile pour une femme d’être inséminée. Et, chez ceux qui accordent l’agrément, l’idée court toujours qu’un homme est incompétent pour s’occuper de petits enfants. Même en milieu homosexuel, les couples de femmes sont parfois réticents à l’idée de laisser à l’homme (géniteur) des responsabilités concernant l’enfant. Éternel décalage entre l’idéal et la pratique !
(...)

Vous précisez bien que la pluriparentalité n’est pas la multiplication du nombre de parents légaux d’un enfant, mais recouvre les relations parents/enfants.
Agnès Fine : Oui, il ne faut pas confondre filiation et parentalité. Reconnaître la pluriparentalité, ce pourrait être reconnaître la place sociale, et pas forcément légale, des personnes adultes dans la mise au monde et dans l’éducation d’un enfant. Ce qui peut représenter aussi bien l’attention quotidienne que le don de son sperme.
(...)

Comment faire en sorte que ces filiations additionnelles ne soient pas révocables ?
Agnès Fine :
La loi peut le prévoir, mais on peut peut-être aussi faire signer des chartes, des sortes de contrat où il soit écrit qu’on s’engage, où chacun explique ses positions ; ce serait utile par exemple dans les couples de femmes homosexuelles qui ont recours au sperme d’un donneur. La co-mère (compagne de la mère) n’a pas de statut reconnu. Souvent elle vit le père biologique comme un rival, et vice versa. Les mères en couple éprouvent souvent une réelle difficulté à donner leur enfant à son père, ce qui évidemment embarrasse les pères potentiels homosexuels qui ressentent parfois un fort désir de paternité. (...)
Propos recueillis par Colette Barroux-Chabanol

ACTUALITE I Questions d'école I
 
Malaises d'école
Pourquoi les incivilités se sont-elles développées à l'Ecole ?
 
Ministre de l’Éducation nationale en 1995, François Bayrou, rêvait d’une « école sanctuaire », dans laquelle, dès le porche passé, les excès et les réalités du monde n’auraient pu pénétrer. Nostalgie des écoles de la IIIème république et de ses hussards noirs qui formaient à l’idéal républicain, à ses règles et à ses contraintes. L’École était un monde à part, elle devait résister, voire s’opposer à la place jugée trop importante de la religion.
(...)
Progressivement, sans qu’on puisse véritablement le dater et en trouver un responsable, les professeurs ont donc renoncé à transmettre des valeurs, celles de la République dont ils sont les fonctionnaires. Exemple récent de cet état d’esprit : en 2005, le ministre François Fillon a inscrit dans
les contenus d’enseignement de l’école, l’apprentissage de la Marseillaise ; certains enseignants ont déclaré publiquement qu’ils refusaient de faire apprendre cet « hymne guerrier »… Sous couvert de tolérance, parfois de laïcité mal comprise, l’École a failli à une partie de sa mission.
(...)
Une première ségrégation s’est établie entre les établissements, renforcée rapidement par les innombrables classements ; d’abord conçus par des officines privées et très vite récupérés et développés par le ministère lui-même, qui pensait trouver là un instrument de pilotage. Régulièrement, des sociologues notamment, ont tenté d’alerter les pouvoirs publics sur les risques encourus : de la fracture sociale qui avait été au centre de la campagne présidentielle de 1995, une fracture scolaire, encore plus grave, était en train de se creuser.
(...)
Le tableau est noir d’autant que la même situation se retrouve dans la plupart des pays occidentaux. Ce n’est plus une question d’École, mais celle de la société occidentale et de l’héritage qu’elle laisse aux générations futures qui est en jeu. Certains directement confrontés aux dérives des jeunes – juges pour enfants, éducateurs – réclament depuis plusieurs années un retour à une éducation qui prenne en compte la loi et les valeurs. C’est d’abord bien mal connaître les programmes actuels qui intègrent ces deux aspects. C’est surtout nier le décalage qui existe dans l’attitude de beaucoup de parents d’élèves entre un discours général qui va dans ce sens et leur réticence à le voir appliquer par les enseignants de leurs propres enfants.(...)
Dominique Raulin

FRERES ET FAUX FRERES
DOSSIER I Enquête I
Si ce n'est moi, c'est donc mon frère
Mon frère est celui qui me pousse à prendre conscinece de moi-même,
en sortant de l'exclusivité
 
(…) Méconnus parce qu’idéalisés, figés hors réalité dans une fraternité de marbre comme celle de notre devise républicaine gravée sur les frontons. Dire d’un ami qu’il est « comme un frère », n’est-ce pas, dans le langage courant, lui ajouter de la valeur, le hisser à un rang supérieur ? Alors que c’est sans doute l’inverse qui est vrai. « L’affection dans les fratries n’est pas exclue, mais elle n’est ni naturelle ni imposable, précise le psychiatre Robert Neuburger. L’idée de bonne entente dans la fratrie est illusoire ; le mot fratrie se réfère à des groupes de jeunes de l’Antiquité réunis autour d’un totem commun pour ne pas s’entretuer. Pour désigner les frères de sang, on utilisait le terme frater germanus, qui a donné hermano en espagnol et germain en français.
(…)
Au demeurant, plus qu’un « semblable », le frère serait plutôt cet « autre » qui nous oblige à sortir de l’exclusivité et de la toute-puissance. Le frère (ou la sœur) sont pourtant présentés dans le discours social et familial comme des « semblables ». Ils partagent a priori des parents (au moins un), un espace puisqu’ils vivent sous le même toit (constamment, épisodiquement ?) Mais de quelle similitude parle-t-on ? (…)
« Le frère est l’un des signes de mon humanité ; il indique que le petit humain ne peut rien faire sans l’autre, précise Régine Scelles, psychologue clinicienne, professeur d’université. Le frère est celui qui m’empêche de penser que je suis unique. Il est le signe du lien à l’autre. Il me rend service. Faire du frère un mauvais objet est parfois structurant, car je m’oppose à lui sans le détruire. Je l’attaque, mais il reste mon frère. Je ne peux pas décider qu’il n’est pas mon frère, lui non plus. Je dois faire avec ou le tuer. » Et encore, à relire Victor Hugo, on reste persuadé qu’il ne suffit pas de le tuer pour s’en débarrasser, car la conscience veille. Après sa mort, « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » (la conscience ; La Légende des siècles, 1859.)
(…)
La maladie mentale pose encore d’autres problèmes. Jusque-là, la fratrie avait peu voix au chapitre et la famille des malades mentaux semblait se limiter à leurs parents. Pourtant, la fratrie est au premier rang - et ceci durablement - lorsqu’un enfant est frappé de psychose. Pour mieux comprendre les difficultés et attentes de frères et sœurs souffrant de troubles psychiques, l’UNAFAM a réalisé une enquête en 2003 sur la base d’un questionnaire adressé à 600 personnes de 10 à 79 ans, frères et sœurs de personnes souffrant de troubles psychotiques. Toutes ont dit le séisme que représente pour une famille la manifestation de ces troubles chez un des enfants. Cette maladie qui affecte les comportements peut avoir des conséquences dramatiques pour la fratrie. Hélène Davtian, psychologue à l’UNAFAM, a fait paraître sous le titre Frères et sœurs face aux troubles psychotiques un livre qui analyse les répercussions de ces troubles mentaux et souligne la nécessité d’un accompagnement.
(…)
On rêve d’une famille idéale dans laquelle tous les enfants cohabitent et s’aiment, mais cela n’a rien de naturel : ils n’ont pas le même passé et leur existence signale au contraire l’impossibilité pour leurs parents d’un retour en arrière et rend le divorce plus définitif. De plus, cela fait cohabiter deux groupes d’enfants qui ne se sont pas choisis. La réalité est donc complexe et on ne doit pas négliger le nombre d’abus sexuels intrafamiliaux entre « demi » ou « quasi » frères et sœurs. Les enfants sont très peu protégés du fait de cet aveuglement parental sur les vraies relations qui se tissent entre eux.
(…)
« Il ne faut pas exagérer les conflits ; les règles de vie s’harmonisent, reprend la sociologue. Quand les conflits surviennent, c’est plutôt entre les parents, car les enfants ramènent les ex-conjoints sur le devant de la scène. La jalousie entre enfants n’est pas dite, mais plutôt la revendication par rapport à l’adulte. La particularité des relations fraternelles dans les familles recomposées, c’est qu’il n’y a pas de succession des naissances. Les autres s’intercalent en provoquant des bouleversements statutaires symboliques ; des enfants uniques se trouvent détrônés, des aînés ou des petits derniers supplantés ; on voit des grands prendre en charge les petits et surtout se nouer des relations de « compères » partageant des activités, des loisirs… le lien se tisse par rapprochements divers entre alter ego. Tout est bien sûr relatif… et dépend notamment de la durée de phase de monoparentalité, de la taille du logement, de l’âge, du caractère… cela fait du mouvement, du sang neuf. Les fratries recomposées font famille sous le même toit mais ne cultivent pas le mythe de la tribu, comme le font leurs parents. Elles ont leurs propres hiérarchies, préférences « lui je l’aime ; elle je la déteste ». Les liens sont affinitaires, affichés comme tels et assumés. » (…)
Colette Barroux-Chabanol

TERRAIN I Paroles de professionnels I
 

Assistant social de secteur
Agents de paix sociale

Les assistants sociaux de secteur sont un maillon indispensable de la chaîne de solidarité publique.

 
La polyvalence de secteur consiste en l’accueil des personnes en situation de difficultés variées. Une mission sous la responsabilité des Conseils généraux depuis la loi de décentralisation de 1982 qui a découpé le territoire en secteurs géographiques. Des A.S. (Assistantes Sociales) « de secteur » sont chargées de cet accueil, lequel peut proposer un hébergement dans différentes structures.
(...)
Une expérience riche permettant de se frotter rapidement à la réalité du terrain et à sa diversité. Trois à quatre demi-journées par semaine, ces professionnels tiennent une permanence en accueil libre ou sur rendez-vous. Les cas qu’ils rencontrent sont d’une extrême variété : mission de protection de l’enfance, recherche d’hébergement pour quelqu’un qui sort de l’hôpital, aide pour une personne en situation irrégulière en attente de papiers, suivi d’un sortant de prison, recherche de solutions pour une personne âgée autour des questions d’autonomie… Des dossiers qui demandent beaucoup de recherche et une connaissance des partenaires, afin que chacun ne travaille pas inutilement, isolément : « Ce qui me plaît, c’est d’être en questionnement, d’apprendre sans cesse, d’avoir un quotidien varié, des projets à monter, des personnes à mobiliser.
(...)
À l’instar des pompiers, les A.S. de secteur rencontrent parfois des situations incongrues : un monsieur qui nourrit les pigeons et gêne ses voisins… qui invoquent son isolement social pour justifier leur appel. « J’ai choisi la polyvalence parce qu’on y applique des règles de service public auxquelles je suis attachée : égalité de traitement, obligation de recevoir le public, tous les publics, explique Zoulikha Zeggar. Je suis parfois débordée, mais ne sais pas poser un rendez-vous au-delà de 15 jours, sauf pour des suivis que je connais bien. Quand les gens ont besoin de nous rencontrer, j’estime qu’il faut se mettre à leur disposition. La moitié de mon temps de travail doit être consacrée aux entretiens. Je reçois beaucoup, en dehors de mes plages fixes d’accueil. »
(...)
Si l’entrée de plain-pied sur le terrain est enrichissante, l’expérience du secteur peut aussi se révéler traumatisante pour un(e) A.S., surtout jeune. Parfois peu encadré, disposant de peu d’appuis techniques, le débutant perd parfois rapidement ses illusions. Céline Fouré a exercé sur un secteur rural et pauvre, où les populations se déplacent peu. Elle a donc fréquemment effectué des visites à domicile, une pratique un peu en perte de vitesse, tant l’administratif et l’accueil en service ont pris de l’importance. Dans les petites communes, les A.S. interviennent souvent à la suite d’un appel de la mairie signalant une famille en difficulté : « Les représentations sur notre profession, chez certaines familles agricultrices ou rurales, demeures très connotées, un peu comme dans les films de Ken Loach. Je me revois “bébé assistante sociale”, avec ma mallette et mes petites chaussures, cherchant une ferme isolée… et devant ensuite assurer l’entretien face au récit de situations terribles et d’une hostilité affichée. Cela refroidit rapidement. »
(...)
De l’avis général, la mallette à outils de l’A.S. s’est considérablement réduite : « Voici 10 ans, on pouvait encore permettre à une famille d’obtenir des financements pour se reloger et avoir du secours pour rebondir. Maintenant, on rame. » Des quotients familiaux aberrants au regard de l’augmentation du coût de la vie, des contrats d’insertion signés malgré des perspectives d’accès à l’emploi plus que minces, une disparité géographique importante des mesures d’actions collectives et d’accompagnement… « On est entre le marteau et l’enclume. Les personnes viennent parce qu’elles ne s’en sortent pas, mais l’administration n’est pas en adéquation avec les problématiques. » La relation d’aide, l’écoute,
si précieuses, se révèlent actuellement insuffisantes : « Nous sommes le “bitoniot” de la cocotte-minute : si on n’est plus là, ça explose ! On permet la paix sociale mais on pose des pansements sur des plaies sales » estime Céline Fouré.
(...)
Isabelle Guardiola

PRATIQUE I Info alimentation I
 
De l'assiette aux copains
Que mangent les enfants à l'école, et quel soin est porté au choix des repas ?
 
Que mangent les enfants à la cantine ? En ces temps de post-rentrée scolaire, le sujet passionne. «Doit mieux faire !», constatent les nutritionnistes, tandis que les enfants y voient d’abord un temps à partager avec les copains.
(…)
La dernière en date, publiée par l’UFC Que choisir en février 2005, a fait quelque bruit… L’Union de consommateurs a étudié 2 000 menus dans 100 cantines scolaires. Résultats ? Une cantine sur deux ne respecte pas les consignes nutritionnelles posées par la circulaire de 2001 et une cantine sur deux ne sert aucun légume frais ! Du point de vue qualitatif, le classement de l’UFC ne départage pas sociétés de restauration et cantine en gestion directe (en France, les deux systèmes cohabitent).
(…)
Pas équilibré, le repas à la cantine ? C’est le constat fait également par M6. Postulant que le sujet devrait passionner les parents, la chaîne a délégué les médiatiques Cyril Lignac (le chef) et Jean-Michel Cohen (le nutritionniste) au secours des cantinières de France, dans plusieurs cantines autogérées.
(…)
Son étude a également le mérite de pointer un autre enjeu : « Ce qui se joue dans la fréquentation de la cantine est bien le rapport à l’institution. Si bien que ceux qui se sentent le mieux dans l’univers scolaire, ceux qui y réussissent, sont aussi ceux qui se montrent les plus enclins à apprécier ce que propose la cantine. »
(…)
Marlies Gaillard
N° 558 - juin / septembre 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot I

Crise de l'âge adulte : philosophons !
Quel rôle peut tenir la science de la sagesse dans nos vies modernes ?

Le deuxième numéro du bimestriel Philosophie magazine vient de paraître. Les conférences, cafés philo et livres pour enfants se multiplient. Est-ce un signe de la vulgarisation de la philosophie ou un nouveau gadget commercial ?
Pierre-Henri Tavoillot : Nous sommes sortis de l'effet de mode. La qualité du magazine Philosophie en témoigne. La science de la sagesse a retrouvé sa place en France après une parenthèse marquée
par une forte concurrence des sciences humaines et sociales. Le retour des interrogations religieuses y a été pour beaucoup. Il me semble que la collaboration est désormais plus équilibrée, même avec les sciences dures : la philosophie n'a plus de prétention systématique ou dominatrice. Ce qui explique aussi qu'elle paraisse éclatée entre différents courants
antagonistes ou indifférents les uns aux autres.
(...)
Il semble que, dans les discours et l'édition, on confonde philosophie et développement personnel, ou philosophie et spiritualité.
PHT : La philosophie n'a pas pour vocation de rendre heureux. Personne, à ma connaissance n'a atteint la béatitude par la lecture de l'Éthique de Spinoza ni le Savoir Absolu grâce à la Phénoménologie de l'esprit de Hegel. Elle permet, en revanche, de comprendre pourquoi on l'est si rarement, ou pourquoi notre bonheur est si fragile. Et, d'une certaine manière, cela va déjà mieux ainsi. Je vois le travail philosophique de la manière suivante : la tradition nous permet de disposer de modèles de sagesse très puissants et très cohérents ; grâce à eux, nous pouvons mettre nos interrogations contemporaines en perspective et en relief ; la clarification des oppositions permet enfin d'apporter des réponses, car le philosophe ne saurait se contenter du beau rôle de poseur de questions. Il faut aussi prendre quelques risques...
(...)
Vous rappelez que l'homme est construit avec une part de nature et une part de culture, auxquelles s'ajoute la possibilité de s'affranchir des deux. Est-ce une façon de dire qu'il n'est jamais prisonnier de son destin ?
PHT : La définition de l'homme, qui apparaît au siècle des Lumières, consiste, en effet, à refuser qu'il soit enfermé dans un « code », quel qu'il soit : historique, social, génétique ... Comme dit Sartre, la situation n'est pas une détermination, il peut toujours s'arracher. Mais cet arrachement peut se faire pour le meilleur comme pour le pire. La liberté se paie du prix fort d'une précarisation, comme on dit aujourd'hui : l'individu plus autonome est aussi plus fragile que jamais.
(...)
À propos de la question de la laïcité, vous soulignez la particularité de la France.
PHT : Il y a plusieurs façons d'examiner la laïcité : sous l'angle du « désenchantement du monde » comme Marcel Gauchet, cela signifie que la religion ne structure plus notre vie quotidienne et notre vision du monde : c'est un phénomène général de la modernité, qui ne signifie nullement fin des religions. Au contraire, la foi, c'est-à-dire cette manière très contemporaine et individuelle d'être religieux, n'est possible que dans ce contexte. Ensuite : en Europe, le politique s'est séparé du religieux. L'identité européenne se joue sans doute dans l'histoire de cette séparation : c'est la forme européenne de la laïcité. Mais au sein de l'Europe, il y a eu plusieurs modalités de séparation. Grosso modo, les pays protestants ont vécu une sécularisation, c'est-à-dire une séparation par la société, tandis que les pays catholiques ont plutôt vécu une laïcisation au sens strict, à savoir une séparation par l'État. Le modèle français n'est qu'une des modalités parmi d'autres de ce processus : cela surprend d'ailleurs les étrangers, qui ne s'attendent pas à voir en France, pays de laïcité, autant de signes religieux présents partout : les églises, les jours fériés... La laïcité française est traditionnellement tolérante, sauf à l'égard du prosélytisme.
(...)
Alors, c'est quoi l'âge adulte ?
PHT : D'un côté, c'est donc un âge qui fait peur : celui de la sclérose, de la banalité et de l'épuisement des possibles. Mais, d'un autre côté, on peut dessiner un autre portrait, celui d'un idéal exigeant. À lire les enquêtes réalisées sur la question, trois traits ressortent. D'abord, l'authenticité : l'âge adulte, c'est quand je sais qui je suis. Ensuite, l'expérience : je suis adulte quand j'ai assez vécu pour faire face au nouveau. Enfin, la responsabilité : je sais gérer mon rapport aux autres. De ce point de vue, l'âge adulte désigne davantage un horizon qu'un statut : on n'a jamais fini d'être authentique, expérimenté ou responsable. Claudine Attias-Donfut a créé le magnifique mot de « maturescence » pour désigner cette nouvelle figure de l'adulte. Nous ne vivons donc pas le crépuscule de l'âge adulte. Il s'agit plutôt d'une reconfiguration. Elle permet, du même coup, de redéfinir tous les autres âges, notamment la vieillesse, si difficile à concevoir dans nos temps hypermodernes, et qui n'est rien d'autre que l'élargissement infini de ces trois dimensions.
Propos recueillis
par Colette Barroux-Chabanol

 

ACTUALITE I Questions d'école I

Accompagnement scolaire
Pourquoi veut-on des cours particuliers ?
Individualisée et tarifée, l'école après l'école met en lumière les carences du système public.

La discussion du budget de l'Éducation nationale par le Parlement est régulièrement l'occasion de montrer le niveau des dépenses pour l'éducation dans le budget national (voir encadré). Le nombre moyen d'élèves par classe n'a cessé de baisser depuis plusieurs décennies, les outils pour adapter la pédagogie à la diversité des élèves se sont multipliés... Bref, tout est théoriquement réuni pour que le système fonctionne le mieux possible, ce qui est d'ailleurs le cas ! On ne pourrait que se réjouir de cette situation si, parallèlement, on n'avait pas vu se développer des officines ou des organismes privés (donc payants) de soutien et d'accompagnement scolaire.
(...)
Où est passé le collège unique ?
On touche là l'une des dérives les plus graves de notre système éducatif : la comparaison, les classements annuels. Pour qu'un établissement du second degré ait bonne réputation, il faut qu'on y travaille beaucoup et que les résultats y soient bons. Partant du principe que « qui peut le plus, peut le moins », les enseignants ont donc tendance à surévaluer les exigences. D'ailleurs, les parents y sont souvent favorables, jusqu'au moment où leur progéniture perd pied... alors, au lieu de renoncer, ils peuvent avoir recours à des solutions complémentaires comme l'accompagnement extrascolaire.
(...)
Comme certains hauts responsables du ministère pensent que les moyens d'enseignement pourraient être répartis sur ces bases, on ne peut reprocher aux enseignants de chercher à avoir les meilleurs résultats pour avoir le plus de moyens ! Mais, au fond, cette concurrence entre établissements n'a aucun sens quant à la qualité de ce qu'apprennent les élèves, sauf peut-être dans une perspective d'exclusion et de ghettoïsation d'une certaine partie de la population scolaire. Par ailleurs, ces habitudes mettent en évidence une situation paradoxale : les enseignants seraient plus performants en dehors de l'École que dans l'École. Explications avancées : le nombre d'élèves, éventuellement leur motivation, les contraintes imposées par les programmes... Et le dogme de l'égalité de traitement, argument de poids : en classe, les enseignants se permettent rarement de ne pas faire faire la même chose à toute une classe. Or, c'est le principe de base de l'accompagnement : il est individualisé.
(...)
L'État a réagi depuis longtemps à cette situation (voir encadré) : la première charte pour l'accompagnement scolaire date de 1992 ; une nouvelle version a été signée en 2001 (Charte nationale de l'accompagnement à la scolarité). Il faut respecter cette démarche car, en s'interrogeant sur l'accompagnement scolaire, l'institution reconnaît une forme d'échec de sa part. La situation actuelle n'est pas irrémédiable. Il incombe en priorité aux parents de refuser la compétition permanente, et aux enseignants de revoir leurs exigences en les limitant strictement à celles fixées par les programmes. (...)
Dominique Raulin


VACANCES DES JEUNES : UN TEMPS POUR VIVRE ENSEMBLE
DOSSIER I Enquête I

Partir libres et ensemble
Tandis que les parents, confrontés à une multiplicité d'offres, cherchent pour leurs enfants des vacances « utiles », ceux-ci espèrent surtout y trouver la tranquillité et des rencontres.

Parler des vacances des jeunes soulève chez les adultes (parents, éducateurs, animateurs, sociologues...) des vagues successives de préjugés, de mises en garde, de souhaits, de regrets, de recommandations. Visiblement, le temps libre des jeunes est un sujet sensible qui cristallise à la fois les angoisses et les rumeurs, et souligne le décalage entre l'imaginaire et la réalité.
(…)
Le temps n'est plus où les seules préoccupations hygiénistes présidaient au choix des vacances des enfants, il n'est pas non plus à l'acceptation du désœuvrement ; un enfant oisif n'est pas perçu comme un enfant rêveur mais comme un enfant qui traîne, et donc qui est « en risque »...
(…)
Isabelle Monforté, psychosociologue et chef de projet à l'OVLEJ, confirme la baisse de fréquentation des séjours de vacances depuis 1994 : « Les loisirs de proximité sont devenus facteurs d'intégration, mais on peut déplorer le manque d'information des parents et l'opacité sur les organisations de séjours. Maintenant que l'école ne sert plus de relais, beaucoup d'adultes - surtout s'ils ne sont jamais partis étant enfants - expriment leurs inquiétudes à l'égard de ces structures. Ce flou fait resurgir les craintes qui ne sont pas corroborées par les dires des enfants, heureux de se retrouver entre copains et satisfaits de ces moments où ils se sentent autonomes. »
(…)
Chargé de mission national pour les vacances et les loisirs aux CEMEA et rédacteur en chef des Cahiers de l'animation, Alain Ghéno évalue globalement la baisse de fréquentation des centres de vacances à 15% en 10 ans. Mais cette baisse (1 250 000 jeunes en 2005 contre 1 500 000 en 1995) est à mettre en rapport avec la hausse exponentielle des CLSH : 4 500 000 en 2005. Alain Ghéno analyse ce développement sous deux angles : l'effet du coût (bien moindre en CLSH du fait des aides apportées par la CAF), et choix des parents de ne pas se séparer de leurs enfants et de préférer la proximité, quitte à sacrifier le changement d'air. « L'environnement sur-sécuritaire dans lequel nous vivons a un poids considérable. La question des accidents (très médiatisés, mais à tort puisqu'ils sont rarissimes en vacances collectives, beaucoup moins fréquents que pendant les séjours avec les parents) et celle des craintes de pédophilie (encore plus fantasmée quand on sait que 92% des actes pédophiles sont le fait des proches de l'enfant). Ce sont les 8/12 ans qui sont les plus présents en CLSH et dont le nombre a fortement baissé dans les centres de vacances. Quant aux 12/16 ans, ils restent en ville, entre eux, au pied des immeubles, ou partent avec leurs parents en espérant qu'ils bénéficieront d'une assez grande liberté.
(…)
« Si les adultes se situent dans un schéma d'encadrement des temporalités, craignant l'inactivité, les ados sont au contraire dans une oscillation permanente entre leurs désirs contradictoires : de liberté et de construction de soi avec les autres ». Spécialiste de la sociabilité des jeunes, Olivier Galland, sociologue au CNRS, rappelle l'immense place de l'amitié : « À l'adolescence, "être avec" est plus important que "faire avec". Nous, les adultes, ne cessons de leur faire des propositions commerciales de loisirs centrés sur les activités, alors que ce n'est pour eux qu'un support ayant pour seul intérêt d'être avec des amis. L'autonomie relationnelle des jeunes est beaucoup plus précoce et se manifeste dans nombre de comportements qui échappent au contrôle des parents : portables, textos, chats sur Internet... Autonomie qui d'ailleurs ne va pas sans tension, car les relations des jeunes entre eux - notamment entre sexes - se sont durcies. L'importance du culte de l'apparence et celle du groupe d'appartenance sont des signes d'une emprise normative. Le contrôle des pères a été remplacé par le contrôle des pairs, avec le conformisme et les discriminations pesantes qui y sont associés. On retrouve cela au moment des choix de vacances. L'essentiel, pour des adolescents, étant de ne pas être embrigadés dans des cadres contraignants, de pouvoir choisir et changer. »(…)
Colette Barroux-Chabanol


DOSSIER
I
Point de vue I

Histoire des vacances
Et l'homme inventa le temps libre
Avant, toute sa vie, on se tuait à la tâche. Aujourd'hui la société des loisirs essaie de faire une place au travail.

Soixante-dix ans après 1936, le Front populaire et, donc, pour nous, ici, les quarante heures, la semaine de cinq jours et les congés payés, il n'est pas inutile de s'arrêter un instant sur cette commémoration. Surtout un mois après de puissantes manifestations qui ont montré que les luttes pouvaient payer et que la politique existait toujours. Sauf qu'en 1936, il s'agissait pour les manifestants de pousser le gouvernement à l'action, alors qu'hier la rue a d'abord bloqué une réforme qu'elle refusait. Il n'empêche. Le besoin de protection des salariés, la défense du temps de la famille, l'initiation des jeunes, le droit au loisir et à la culture, aux vacances et au voyage, ne sont pas de vieille lune. Plus même, ces rêves de 36 sont devenus le quotidien d'une majorité... à l'exception de près d'un tiers d'entre nous : les 35 % qui ne partiront pas en vacances cet été, personnes âgées, familles de milieux modestes, mamans élevant seules leurs enfants et, surtout, ces enfants et ces jeunes de banlieues populaires (maintenant on dit « quartiers sensibles ») qui vont battre le béton tout l'été. Dans certains quartiers, presque 1 jeune sur 2. Il faudrait pourtant comprendre que les fenêtres ouvertes par 1936 - après plus d'un siècle de luttes - sont devenues la base de nos sociétés modernes. Aujourd'hui, on travaille 67 000 heures (42 années à 35 heures hebdomadaires), dans des vies de 700 000 heures ; avant 36, on travaillait couramment 120 000 heures dans des vies de 600 000 heures.
(…)
En même temps, cette société émergente a du mal à comprendre sa propre transformation. Elle n'investit pas assez dans la formation, l'université, la recherche, les loisirs. Elle réduit un peu la durée du travail sans politique de temps libre et débat de la valeur travail sans enregistrer que, pas plus qu'en 1936, là n'est plus l'enjeu. Les Français sont travailleurs, productifs, engagés dans leurs métiers, mais ils ne travaillent plus que 10 % de leur existence contre 40 % il y a un siècle.
(…)
Notre rythme de vie, et celui de la société, nos normes et nos valeurs ne découlent plus d'abord du monde du travail. À l'inverse même, de nombreux métiers se créent à partir des savoir-faire et des savoir-être issus des temps libres. C'est pourquoi le travail doit réinventer sa place dans une société aux valeurs multiples. Les jeunes arrivent sur le « marché du travail » après avoir découvert les études, les voyages, l'amour, voire le logement indépendant ; les seniors tirent l'économie avec les dépenses d'un temps libre immense qu'ils découvrent, les femmes mènent des « doubles vies » avec un sentiment de manque de temps et des carrières souvent limitées, les immigrés servent de volant de régulation, les salariés des PME-PMI vivent dans un stress du risque souvent inconnu des autres travailleurs...
(...)
Ce n'est pas la richesse commune qui est en question, ni en 1936 ni aujourd'hui, mais sa répartition et la compréhension des mécanismes de son renouvellement. Les politiques du Front populaire, puis celles de la Libération, ont porté les Trente glorieuses, y compris en développant les temps libres et les vacances. À nous de trouver des politiques qui, avec les mêmes valeurs, mais dans notre société mobile, pourront porter elles aussi du mieux-être et de la confiance.
(...)
Nous devons comprendre et accepter que partir n'est plus un rêve ou un cadeau, mais que c'est devenu la norme commune et bien souvent, l'exclusion commence par le non-départ en vacances et la non-sortie de son « quartier sensible ». Si en 1936, partir permettait des découvertes, « un plus », aujourd'hui, ne pas partir exclut radicalement. Aussi est-il temps que les communes s'occupent du départ des écoliers, les départements de celui des collégiens, les régions de celui des lycéens et l'État des jeunes universitaires ou post-écoles... Il serait bien plus utile socialement que les jeunes qui vont jusqu'à brûler des voitures puissent monter dedans pour aller à la mer ! (...)
Jean Viard, sociologue


DOSSIER I Reportage I

Premiers départs
« Sac ados », ou l'apprentissage de l'autonomie
Depuis 1990, Vacances Ouvertes favorise l'accès aux vacances à des publics qui en sont privés. Avec Sac ados, les plus jeunes ont les moyens de bâtir un projet de congés.

Les statistiques montrent que les personnes habitant sur les côtes partent moins souvent en vacances que les autres. Peut-être parce qu'elles considèrent que la mer leur procure déjà le délassement propre aux congés. Mais lorsqu'on est jeune et que l'on n'a pas assez d'argent pour partir, c'est l'apprentissage de l'autonomie, dans le droit aux loisirs inhérent au droit à l'éducation pour tous, qui est menacé. Grâce au dispositif Sac ados, 2 060 exclus des vacances ont pu partir l'an passé.
(...)
Les adolescents sont libres de choisir leur destination. Dans les faits, 99 % d'entre eux restent en France. « Il arrive que l'attente des jeunes soit déçue, explique Sylvain Taboury, chargé du dispositif Sac ados chez Vacances ouvertes. Des destinations comme le Cap d'Agde, par exemple, sont très valorisées par le groupe. Mais les jeunes se rendent vite compte que tout est plus cher que dans la ville d'à côté. Le rôle du professionnel est de leur ouvrir les yeux sur la faisabilité du projet.»
(...)
Camille et Melinda, 19 ans, ont rencontré au moins 4 fois Stéphanie Desnos, animatrice au foyer Marie Lachambre de Saint-Malo, pour préparer leurs vacances. Avec elle, elles ont surfé sur Internet pour trouver leur camping. « Les deux filles voulaient partir à Quiberon avec leur petit ami du moment, se souvient Stéphanie Desnos. Mais les choses ne se mettaient pas en place et les petits amis tardaient à fournir les papiers nécessaires. Camille et Melinda se sont rendues compte d'elles-mêmes que les choses s'organisaient mal. Elles ont donc décidé de partir avec leurs sœurs respectives. »(...)
Katia Horeau


TERRAIN I Paroles de professionnels I

Samu social
Les maraudeurs au secours de la rue
Tous les soirs vers 20 heures 30, les camions du Samu Social de Paris quittent le centre pour aller à la rencontre des personnes les plus exclues : celles qui ne demandent plus rien.

Les représentations du clochard ont évolué : la moyenne d'âge des personnes à la rue est de 40 ans, les plus jeunes portent des "Nike", ont un portable... Ils forment des collectifs, on trouve beaucoup de gens venus de l'Est. Mais d'autres, les isolés, n'ont que la rue, ne vont pas en centre d'hébergement, ne composent pas le 1151. Pleins de puces, ils se tiennent à l'écart, se terrent. C'est à cette population très marginalisée que nous nous intéressons le plus. C'est auprès d'eux que le travail se fait plus délicat et que l'écoute doit être plus fine. » Ambulancier de formation, Richard Blampain a travaillé chez les pompiers puis au SMUR avant de rejoindre le Samu Social de Paris à sa création (1993) d'abord comme chauffeur, puis régulateur, coordinateur et à présent comme responsable des EMA.
(...)
Chaque nuit, environ 7 équipes mobiles tournent, selon deux méthodes : le signalement et la maraude. Elles interviennent soit à la suite d'un appel d'association, d'institution (commissariats, pompiers, hôpitaux) ou d'un particulier signalant une personne en difficulté ; soit en sillonnant lentement et librement un secteur prédéfini (1 à 3 arrondissements par équipe). Pour des raisons de sécurité, les équipes évoluent en surface et ne vont pas dans les rues et parkings souterrains, quais de Seine, métro...C'est le principe de la « maraude », terme s'appliquant aux chauffeurs de taxi circulant à vide, à la recherche d'un client, mais dont on ne retient que la deuxième acception qui désigne le chapardage de rue... Les EMA sont gérées par un coordinateur présent à la base, qui suit l'activité de la nuit. Sous son contrôle, deux régulateurs suivent en temps réel les mouvements des véhicules et distribuent les places d'hébergement disponibles.
(...)
Les équipes fonctionnent en trinôme : une infirmière, un travailleur social et un chauffeur. L'infirmière effectue un diagnostic de l'état somatique et psychique de la personne rencontrée ; elle prend les constantes (pouls, tension, température) et, si nécessaire, décide en lien avec le médecin d'astreinte de l'orientation vers les urgences hospitalières ou vers un CHUSI, ces structures créées par l'organisme pour pallier l'absence d'hébergement ; il en existe 5 actuellement à Paris. Il s'agit de lits d'hébergement provisoire où l'on peut recevoir des soins légers, soit l'équivalent de soins à domicile. La personne peut s'y reposer quelques temps et n'est pas contrainte, comme dans les centres d'hébergement, à déménager chaque matin : « La durée de séjour est variable, observe Magalie, infirmière. Certaines personnes sont restées très longtemps, parfois des années, faute de structures de suite : maisons de retraite ou de moyen séjour. »
(...)
L'infirmière apprécie les relations qu'elle entretient avec ces hommes et ces femmes qu'elle rencontre au fil des maraudes : « On apprend l'humilité. Ce que je trouve particulièrement compliqué, c'est que les personnes refusent souvent les soins. Il faut pouvoir l'accepter, s'agenouiller en face d'une personne sans pouvoir la toucher ou soigner un ulcère. On met parfois des mois avant de toucher quelqu'un. J'aime appliquer des soins sanitaires simples, un déparasitage (poux de tête ou poux de corps) ou un traitement de gale. J'ai vécu de grands moments d'émotion à aider un SDF à prendre une douche ou un bain, à le voir réapprécier la sensation de l'eau sur son corps. Quand je le vois se regarder dans une glace et se redécouvrir, c'est un moment magique. »
(...)
Ils sont près de 600 salariés à travailler au Samu social parisien, constitué en GIP. Les salariés bénéficient d'un statut d' « agent non titulaire de la fonction publique territoriale » et donc de CDD à répétition. Une fragilité statutaire étonnante pour un organisme luttant contre la précarité. Il y a quelques mois, les salariés ont d'ailleurs protesté contre ces conditions d'emploi. Le turn over des professionnels est important, les salariés restent 2 ou 3 ans en moyenne. «C'est une expérience particulière qui me plaît beaucoup, conclut Magalie. Je me demande parfois ce que je ferai ensuite. C'est difficile de raconter ce que l'on fait, difficile de faire comprendre aux gens ce qu'est un SDF. Souvent les gens ont peur de les approcher comme s'ils n'étaient plus humains, des bêtes sauvages.»
Isabelle Guardiola


PRATIQUE
I Droit I

Patrimoine
Le contrat de mariage
Il fixe la règle du jeu entre les époux, pendant et après l'union.

Seul 1 couple sur 10 signe un contrat de mariage pour définir son régime matrimonial. Mais tout couple marié est soumis à un régime, qu'il ait choisi un contrat chez un notaire («séparation de biens», «communauté universelle», ou «participation aux acquêts» pour les plus usités) ou que la loi lui impose par défaut le régime légal de la «communauté réduite aux acquêts». Le notaire peut inclure dans le contrat des clauses personnalisées.
(...)
Depuis le 1er février 1966, sans contrat de mariage, les époux sont automatiquement soumis au régime légal de la communauté de biens réduite aux acquêts. Ce régime concerne plus de 80 % des couples mariés. Chaque époux conserve la propriété des biens propres possédés avant le mariage et gère ceux-ci en toute indépendance. En revanche, les biens créés ou acquis pendant le mariage, autrement que par donation ou héritage, sont communs et supposés appartenir aux deux époux. Il en va de même des revenus des époux durant le mariage, tirés de leur activité professionnelle.
(...)
Il n'y a donc pas de bien commun, sauf si les conjoints décident d'acheter un bien à deux mais en indivision, chacun étant propriétaire d'une quote-part en fonction de ce qu'il a réglé. Ce régime implique que chacun reste seul tenu des dettes qu'il a contractées avant et pendant le mariage, sauf si le conjoint s'est porté caution ou co-emprunteur, ou si la dette a été contractée pour l'entretien du ménage ou l'éducation des enfants. Dans la pratique, c'est un contrat qui est souvent choisi lorsque l'un des époux exerce une profession dite «à risque financier» : commerçant, profession libérale... car il permet de protéger le patrimoine de son conjoint.
(...)
Chaque époux garde l'administration, la libre disposition et la jouissance de ses biens personnels sans faire de différence entre ceux qui lui appartenaient avant le mariage, qu'il a acquis par la suite ou qu'il a reçus par donation ou héritage. Lors de la dissolution, c'est l'idée du partage des bénéfices réalisés qui prévaut : les époux restent propriétaires des biens qu'ils ont acquis à leur nom durant le mariage, comme de ceux qu'ils possédaient en se mariant ou qu'ils ont touchés par succession.
Christophe Petit

 

N° 557 - avril / mai 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I TENDANCES DE LA RECHERCHE I

Politique de la famille (2ème partie)
Quelle réforme pour notre protection sociale ?
Face au système, obsolète, Le monde de la recherche pense des solutions pour demain.

Les observateurs économiques s’accordent à pronostiquer, pour les années à venir, que la paupérisation d’une frange de la population (travailleurs occasionnels, jeunes non diplômés) s’accentuera encore. (…)
En France, l’histoire de la politique familiale a toujours pris en compte les inégalités économiques. Des mesures comme la loi de 1948 – qui instaure l’allocation logement – le montrent, même si « la politique de la famille ne veut pas être une politique sociale et souhaite garder son identité », souligne Claude Martin 1. Cependant, une part des prestations est soumise aux conditions de ressources, et les revenus minima (allocation handicapé, allocation parent isolé) reflètent la prise en compte des inégalités. « En revanche, note Claude Martin, la politique de la famille n’est pas sociale sur la question des services. On a besoin de nombreux services publics dans la prise en charge de la petite enfance, et l’idée qu’ils doivent être universels et accessibles à tous est très forte. » Les comparaisons avec d’autres pays européens permettent aux chercheurs d’envisager différemment nos propres organisation, idéologie et contexte familiaux.(…)
Ces propositions sont générales, et pas directement applicables aux différents pays de l’Union, mais offrent des pistes de réflexion pertinentes. Ainsi développe-t-on la nécessité d’investir dans l’enfance une politique à la fois préventive et transversale : une prise en charge collective dès la petite enfance permet aux enfants naissant dans des familles démunies d’échapper aux stigmates de la pauvreté, en luttant notamment contre l’illettrisme. Une enquête du CERC, alors présidé par Jacques Delors, montrait qu’en France, en 2000, un million d’enfants (moins de 18 ans) vivaient sous le seuil de pauvreté, soit près de 8 % de l’ensemble des enfants. Les auteurs prônaient alors le lancement d’un « programme national » de lutte contre la pauvreté des enfants. Les crèches sont également nécessaires pour les mères souhaitant travailler, surtout en Allemagne, Espagne et Italie (où la prise en charge des personnes dépendantes repose sur les familles… qui ne font plus d’enfants). (…)
Chargé de recherche au CNRS, enseignant en IEP, Bruno Palier, spécialiste de l’analyse et de la comparaison des réformes des systèmes de protection sociale en Europe, estime que ce rapport est sans doute l’un des plus importants sur la question : « Ce sont des perspectives originales qui soulignent le besoin de réformes reposant sur les trajectoires de vie, pour une plus grande équité sociale. Il prône moins l’égalité des situations que l’égalité des chances. On s’acheminerait moins vers des prestations en espèces mais plus en services : formation professionnelle, prise en charge des personnes dépendantes… » (…)
Imaginer le système de protection sociale de demain, c’est peut-être aussi replacer la question de la famille au cœur du débat démocratique : « Les mouvements féministes et, à leur suite, les mouvements homosexuels, ont montré la voie : la famille est une affaire politique ! affirme Jacques Commaille 2. Elle n’est pas l’apanage des mouvements familiaux et des administrations, mais doit être réappropriée par la société civile. » (…)

Par Isabelle Guardiola

ACTUALITE I BILLET D'HUMEUR I

Expertise INSERM
L’impasse sur la souffrance du sujet

On ne peut ignorer la récente enquête de l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) sur les troubles des conduites des enfants et des adolescents. Ce rapport a fait couler beaucoup d’encre, a suscité – et suscite encore – nombre de commentaires. Il vient à point nommé pour cautionner l’idée si répandue de la violence « des jeunes », pour justifier l’appréhension que notre société semble développer envers ceux-ci : verra-t-on la lutte des classes d’âge se substituer à la lutte des classes sociales ? (…)
Voici en quelques lignes mon impression subjective, celle d’un clinicien expérimenté, du moins je le pense, mais isolé et parlant de sa pratique ! D’abord je suis très gêné par l’obsédant singulier utilisé tout au long de ce rapport : « le » trouble des conduites, « le » trouble oppositionnel, « le » trouble de l’attention… Quand on connaît la multiplicité, l’hétérogénéité, la variabilité des symptômes et des conduites incriminées, ce singulier semble terriblement factice : de quoi s’agit-il ? D’un artefact de réduction pour faire entrer la complexité clinique dans la simplicité des chiffres : on peut alors dénombrer, compter, statistiquer, pronostiquer en toute aisance. Ainsi repéré, « le » trouble devient une réalité qui prend le pas sur l’enfant, les parents, la dynamique familiale, environnementale, sociale. Il est identifié, repéré, isolé, extrait de son contexte : entreprise de stigmatisation aucunement soucieuse de ses effets rétroactifs. De la souffrance du sujet, il n’est pas une seule fois question dans tout le rapport. (…)
Justement encore, de la résistance il n’est jamais question dans ce rapport, pas plus que de la nécessité de développer une alliance de soin (aussi bien avec l’enfant qu’avec la famille) pour avoir l’espoir d’une action thérapeutique possible. Il s’agit simplement d’éradiquer « le » trouble comme on extrait la pierre de la folie ou comme, appuyant sur la touche Del, le statisticien corrige l’erreur de frappe sur l’écran de son ordinateur. Réduction, stigmatisation, éradication, tels me semblent être les principes qui, sans jamais être clairement énoncés, animent ce rapport et en constituent l’armature. (…)

Par Daniel Marcelli

DOSSIER : PARENTS MALGRE TOUT
DOSSIER I ENQUETE I

Face au «contrat de responsabilité parentale»
Parents sur la sellette
Élever un enfant serait-il devenu «?impossible?»? Soupçonnés de défaillance, évoluant dans un contexte social fragilisé, les familles ont plus que jamais besoin d’être soutenues dans l’exercice de leur parentalité.

Avec 807 400 naissances en 2005, (+ 0,9 % en un an) 1, dans un pays où la contraception est largement répandue, les Français ne semblent pas angoissés à l’idée d’enfanter. Pourtant il y aurait de quoi être découragés : les enfants et les adolescents sont souvent présentés comme des
victimes de maltraitances, ou des êtres à problèmes, hyperactifs, incivils, violents, des « sauvageons » susceptibles de déborder des ?parents qualifiés de « démissionnaires ». (…)
Certes, la défiance et le soupçon imprègnent les discours sur les parents. Qui dit « démissionnaires » et « incompétents » évoque abandon, négligence, absence d’autorité, difficulté à fixer des limites. On est allé plus loin en les suspectant même de maltraitance et d’abus. Dans L’enfant, l’adulte, la loi : l’ère du soupçon, Françoise Petitot, psychanalyste, interroge : « Le soupçon serait-il la caractéristique nouvelle qui régit la relation des enfants et des adultes ? (…)
L’émergence de la notion des droits de l’enfant, avalisée par une convention internationale (Convention Internationale des Droits de l’enfant du 20 novembre 1989), a profondément modifié le regard que nous portons sur les rapports des enfants et des adultes. Les parents potentiellement dangereux, soupçonnés d’abus, de maltraitance, d’abandon sont souvent désorientés et présumés coupables. » L’allégation de « carence généralisée de l’autorité parentale » conduit à un soutien de la fonction parentale « qui ne sollicite pas toujours la dimension désirante d’un père ou d’une mère ». Où donc est passée la conviction qu’un parent peut être aimant ? (…)
C’est dans les années 90 que diverses voix s’élèvent en faveur des parents et du « soutien » à leur prodiguer. L’ensemble s’ajoute aux initiatives existantes : maisons ouvertes, ludothèques, groupes de parole, mouvement des crèches parentales (l’ACEPP est reconnue officiellement depuis 1981), l’APE depuis 1985, les initiatives CAF, l’action ces centres sociaux, les programmes enfance de la Fondation de France, les lieux d’accueil parents/enfants, de médiation parents/école… (…)
Les Écoles des parents et des éducateurs sont particulièrement impliquées dans ces actions, elles qui cultivent l’idée de co-éducation et dont la démarche a toujours été de ne pas se placer en « position haute » par rapport aux parents mais plutôt de les accompagner dans leurs tâches éducatives, en reconnaissant leurs compétences et en laissant s’exprimer leur parole. Dans le Rapport rendu en 1998 au ministère de l’Emploi et de la solidarité par le groupe de travail « Un avenir pour la paternité » dirigé par le juge Alain Bruel, l’accent était mis sur la nécessité de soutenir la fonction parentale, de faire des père et mère les premiers acteurs du progrès en éducation, et donc de moins s’appuyer sur leurs manques que sur leurs capacités. Le résultat fut la décision de privilégier la co-parentalité (autorité parentale partagée qui sera affirmée dans les textes dans la loi de mars 2002) et de mettre en place des réseaux susceptibles de l’accompagner.
(…)

Par Colette Barroux-Chabanol

DOSSIER I POINT DE VUE I

Dans l’ « intérêt de l’enfant »…
Que signifie être parent aujourd’hui ?
Face aux désirs des uns et aux injonctions des autres, un nouveau line est à inventer.

Quand, faute de référence autre, le désir du parent pour l’enfant devient le principe organisateur de la famille, alors les parents sont exposés à de grandes déconvenues, et l’enfant à de grands dangers. (…)
Le bonheur de l’enfant – forme idéale de la satisfaction du parent prisonnier de son désir d’enfant – est un leurre bien trop néfaste pour laisser les parents ne l’avoir que comme seule référence, au risque qu’ils s’épuisent dans une vaine course à l’excellence ou au plaisir partagé, dont ils ne peuvent sortir que déçus d’eux-mêmes et de leur enfant.(…)
La légitimité du parent – en tant qu’elle confère une autorité socialement reconnue, donc soutenue – compte donc autant que son désir et l’amour auquel celui-ci donne lieu. Car, non seulement l’amour ne suffit pas, mais il serait bien qu’il soit trompeur. (…)
Nous voyons, par exemple, dans l’association des enfants aux décisions qui les concernent au nom du principe de la prise en compte de leur parole, une noble cause pour autant qu’il s’agisse, comme dans les conseils communaux d’enfants entre autres, de les initier, à la faveur de mises en situation, à des usages sociaux fondés sur les principes éthiques de l’affirmation de soi et de la prise en compte de l’autre. (…)
La contradiction des aspirations entre pairs – à l’intérieur du couple par exemple – à l’égard de l’enfant nous semble constituer actuellement un point de butée minimal à la toute-puissance du désir de l’un des parents. Le partage de l’enfant impose une négociation a minima entre parents, professionnels et autres co-éducateurs qui garantit à l’enfant, finalement, d’échapper à l’arbitraire du désir d’un seul sur lui. La triangulation du rapport à l’enfant est donc requise comme dernier rempart à l’hégémonie du désir et du pouvoir de l’un à l’exclusion de l’autre. (…)
Les parents sont aujourd’hui – et les professionnels avec eux – à la croisée d’un chemin. L’insécurité existentielle à laquelle les confronte la mutation de la famille, pourrait bien nous faire succomber à la tentation d’une réassurance à bon compte, en croyant remplir le gouffre de notre incertitude que la perte du « bon sens » dévoile en s’en remettant à quelque savoir de circonstance. Le risque en serait nul, n’était l’enjeu, qui est aussi celui du lien familial,
à savoir une certaine conception de l’humain, des conditions de possibilité de sa naissance et de sa survivance ! (…)

Par Daniel Coum

DOSSIER I APPROCHES TRANSCULTURELLES I

Familles issues de l’immigration
Retrouver une parentalité solidaire
Habitués à une structure éducative soutenue par un lien social collectif, ils sont nombreux à ne pas se retrouver dans le dispositif socio-éducatif qui leur est proposé.

Il est fréquent d’entendre évoquer le « difficile métier de parents », comme si cette fonction, inhérente à l’espèce humaine, relevait d’une sorte de sacerdoce impliquant souffrances et privations. Cela semble avoir été une rengaine audible en tous les temps et en tous les lieux, et pas seulement dans nos sociétés développées contemporaines où l’enfant, étant dit-on devenu roi, ses parents seraient logiquement devenus ses premiers serviteurs. Toutefois, aujourd’hui présente une situation inédite. On voit se multiplier les initiatives visant à réfléchir à la fonction parentale, augmenter le nombre des colloques, publications diverses et ouvrages consacrés à ces questions, et surtout apparaître des dynamiques associatives d’appui à la « parentalité ». Ce dernier concept (d’émergence récente) est en lui-même révélateur d’une crise de la fonction parentale. Il ne s’agit plus seulement, comme dans les années 80, d’une interrogation limitée à des milieux plutôt privilégiés, ces fameux parents «doltomaniaques » (savoureusement mis en scène dans les dessins de Claire Brétecher) qui dissertaient de manière naïvement narcissique sur la complexité de leurs rapports avec leurs rejetons.(…)
Enfin, les immigrés qui ont été les derniers à bénéficier du regroupement familial viennent de cultures dans lesquelles les structures familiales et l’éducation parentale sont très différentes de ce qu’elles sont dans les sociétés occidentales. Si l’on y ajoute le contexte de précarité économique et de concentration résidentielle dans lesquels vivent nombre d’entre elles, il ne faut pas s’étonner des difficultés que rencontrent les parents pour éduquer des enfants de plus en plus rétifs à l’autorité, et par ailleurs profondément perturbés par des interrogations identitaires et une conscience floue de (faibles) perspectives d’avenir dans ce pays qui est malgré tout devenu le leur. La présence de nombreux enfants d’immigrés appartenant aux dernières vagues d’arrivées, en particulier à celles en provenance d’Afrique subsaharienne, a été notée dans les quelques observations sérieuses faites à propos des violences urbaines qui ont touché plusieurs banlieues françaises en octobre et novembre 2005. D’aucuns en ont un peu vite conclu à un laxisme généralisé des parents ou à une inadaptation totale des structures familiales schématiquement réduites à la seule polygamie.(…)
Dans les familles africaines en particulier, l’attitude initiale des parents était plutôt d’imposer une stricte discipline par des moyens jugés inappropriés du point de vue de nos sociétés occidentales contemporaines, c’est-à-dire souvent par des châtiments corporels brutaux. Pourtant, de telles attitudes éducatives se révèlent aujourd’hui inefficientes. Les parents immigrés mettent en cause les intrusions de la société d’accueil dans leurs pratiques éducatives. Ils colportent quelquefois jusque dans leur pays d’origine des rumeurs selon lesquelles une simple gifle donnée à un enfant, ou parfois seulement une remontrance, entraînerait immédiatement, pour le protéger de la violence parentale, l’intervention des travailleurs sociaux, l’interpellation des parents par la police et le placement subséquent en institution spécialisée. Il y a bien sûr eu des interventions maladroites de professionnels du secteur socio-éducatif dans les affaires internes de certaines familles, mais ce genre de propos quelque peu caricatural exprime surtout le désarroi des familles face à des situations qui leur échappent.(…)
Plutôt que de prendre le risque de tels retours à la case départ, il serait préférable de tenter de constituer autour de ces parents en grande difficulté un autre type de collectif solidaire, une forme de parentalité dans laquelle les professionnels de l’éducation, les voisins et d’autres partenaires s’engageraient dans une relation d’appui qui soit conçue comme une relation parentale au sens large, plutôt que comme une relation d’institution à usagers.

Par Jacques Barou

TERRAIN I Réseau des Écoles des Parents et des Éducateurs I

Reportage sur un projet fédérateur
D’une culture à l’autre…
Quand l'interculturel s'invite dans le travail social... Une journée de réflexion partagée.


L’interculturalité est à l’honneur ce samedi 18 avril à Echirolles, près de Grenoble (38), où l’EPE de l’Isère co-organise, avec la FNEPE, un colloque autour du thème D’une culture à l’autre : dans le couple, la famille, l’école, les lieux d’accueil… L’auditoire est varié : travailleurs sociaux, enseignants, ATSEM, éducateurs spécialisés, psychologues… ce qui correspond à la volonté de Jean-Marc Gamba, président de l’EPE 38 : « Je souhaite que cette journée soit un moment de partage et d’échange entre professionnels d’horizons divers ». Claire Jodry, directrice de la FNEPE, rappelle pour introduire la journée qu’« il y a interculturalité dès lors qu’il y a rencontre avec un autre », et souligne la complexité de l’identité en citant Amin Maalouf (…)
Un « malentendu » est vite arrivé… tout comme un « conflit de loyauté » entre la culture d’origine et celle que la société d’accueil attend de lui. N’oublions pas que nous sommes tous « dépositaires d’une histoire séculaire ». Vouloir réduire la culture d’autrui à un seul élément (sa religion par exemple) est un « viol vis-à-vis de la complexité de la pensée humaine », résume-t-il. À son tour, Jacqueline Costa-Lascoux, politologue et présidente de la FNEPE, se demande d’où vient « cette amnésie de l’Histoire ». Elle développe les liens que la chose politique a entretenus depuis des décennies avec l’interculturel : «Si la diversité culturelle est une réalité, le multiculturalisme est un mode de gestion institutionnel.» (…)
C’est ce mécanisme, généré par le système et étendu aux domaines sociaux et éducatifs, qui explique pourquoi aujourd’hui, dans les écoles, les élèves élisent des délégués de classe qui leur ressemblent. Pour qui voteront-ils plus tard ?
Dans une démarche différente, les Écoles des Parents ne mènent « aucune action en faveur de publics spécifiques, atteste Olivier Grandpré, chargé de coordination et de développement associatif à l’EPE 38. C’est une tradition. Ce qui est intéressant est d’appréhender la personne dans sa globalité. L’interculturalité s’invite dans chaque activité. »(…)
Jean-Marc Gamba ayant pronostiqué qu’on aurait « envie de débattre sur le sujet », l’assistance se sépare en 4 groupes pour aborder la question de l’interculturel dans les structures d’accueil petite enfance, à l’école, en famille et dans le couple. Olivier Grandpré propose des pistes pour ce temps consacré à l’échange de pratiques : « Quelle attitude les professionnels adoptent-ils dans leur travail de relation d’aide ? Les familles se sentent-elles enfermées, stigmatisées ? Parfois, elles peuvent penser que l’on focalise sur la dimension culturelle. Est-ce une idée reçue ou une idée qui traduit un fait réel ? » Au travail !(…)
La synthèse est riche d’enseignements pour tous. La centaine de participants est attentive : objectif atteint pour l’équipe de l’EPE grenobloise, qui préparait le colloque depuis l’été dernier. Cette structure, qui compte une quarantaine de collaborateurs, a aussi « la fierté » d’inaugurer le premier colloque en région, concrétisant ainsi le souhait de la fédération de décentraliser une partie de ses actions hors de la capitale. «Travailler sur un projet commun est fédérateur pour l’équipe», s’enthousiasment Fabienne Prince, éducatrice de jeunes enfants, et Christel Blanchart, responsable de l’écoute téléphonique, qui accueillaient les participants avec un dossier de présentation dans le grand amphithéâtre de l’IFTS (Institut de Formation des Travailleurs Sociaux) d’Echirolles, non loin de l’EPE.

Par Éléonore de Narbonne

TERRAIN I PAROLES DE PROFESSIONNELS I

Éducation Physique et Sportive
Profs tout terrain
Inquiets quant à l'avenir de leur profession, qu'ils craignent de voir réduite à l'état d'option, les enseignants d'EPS, souvent proches de leurs élèves, assument pleinement leur mission éducative.

Ils sont loin, les clichés de l’entraîneur casquetté et cheveux ras, planté au bord du terrain, sifflet autour du cou, hurlant ses consignes, et celui de la vieille fille, bandeau blanc et verres fumés, invectivant une grappe de garçons occupés à reluquer les filles en short en pleine séance de gymnastique… Le prof d’EPS est désormais coopératif car sans cesse appelé à collaborer, inventif parce que soucieux d’adapter son enseignement, attentif parce qu’à l’écoute de l’élève pour le faire progresser.(…)
Le collège de Saint-Fons (69), où travaille Laurence est classé ZEP et « plan violence » ; il attend de recevoir le nouveau label « ambition réussite ». Les élèves peinent à se concentrer et à se discipliner sur une longue durée. Leurs représentations du sport sont stéréotypées : «Ils imaginent le sport comme un clip télévisé, pas forcément comme de l’éducation physique. Nous ne sommes pas formés à cela et sur le terrain, à nous de chercher nos propres recettes.» (…)
Après avoir longtemps enseigné en ZEP, Pascale Brisseau intègre un collège parisien. Elle reconnaît sa satisfaction de travailler dans une ambiance apa