| N°
558 - juin / septembre 2006 - L'école des parents |
ACTUALITE
I
Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot
I
Crise
de l'âge adulte : philosophons !
Quel rôle peut tenir la science de la sagesse dans
nos vies modernes ?
Le
deuxième numéro du bimestriel Philosophie magazine
vient de paraître. Les conférences, cafés
philo et livres pour enfants se multiplient. Est-ce un signe de
la vulgarisation de la philosophie ou un nouveau gadget commercial
?
Pierre-Henri Tavoillot : Nous sommes sortis de
l'effet de mode. La qualité du magazine Philosophie en
témoigne. La science de la sagesse a retrouvé sa
place en France après une parenthèse marquée
par une forte concurrence des sciences humaines et sociales. Le
retour des interrogations religieuses y a été pour
beaucoup. Il me semble que la collaboration est désormais
plus équilibrée, même avec les sciences dures
: la philosophie n'a plus de prétention systématique
ou dominatrice. Ce qui explique aussi qu'elle paraisse éclatée
entre différents courants
antagonistes ou indifférents les uns aux autres.
(...)
Il semble que, dans les discours et
l'édition, on confonde philosophie et développement
personnel, ou philosophie et spiritualité.
PHT : La philosophie n'a pas pour vocation de
rendre heureux. Personne, à ma connaissance n'a atteint
la béatitude par la lecture de l'Éthique de Spinoza
ni le Savoir Absolu grâce à la Phénoménologie
de l'esprit de Hegel. Elle permet, en revanche, de comprendre
pourquoi on l'est si rarement, ou pourquoi notre bonheur est si
fragile. Et, d'une certaine manière, cela va déjà
mieux ainsi. Je vois le travail philosophique de la manière
suivante : la tradition nous permet de disposer de modèles
de sagesse très puissants et très cohérents
; grâce à eux, nous pouvons mettre nos interrogations
contemporaines en perspective et en relief ; la clarification
des oppositions permet enfin d'apporter des réponses, car
le philosophe ne saurait se contenter du beau rôle de poseur
de questions. Il faut aussi prendre quelques risques...
(...)
Vous rappelez que l'homme est construit
avec une part de nature et une part de culture, auxquelles s'ajoute
la possibilité de s'affranchir des deux. Est-ce une façon
de dire qu'il n'est jamais prisonnier de son destin ?
PHT : La définition de l'homme, qui apparaît
au siècle des Lumières, consiste, en effet, à
refuser qu'il soit enfermé dans un « code »,
quel qu'il soit : historique, social, génétique
... Comme dit Sartre, la situation n'est pas une détermination,
il peut toujours s'arracher. Mais cet arrachement peut se faire
pour le meilleur comme pour le pire. La liberté se paie
du prix fort d'une précarisation, comme on dit aujourd'hui
: l'individu plus autonome est aussi plus fragile que jamais.
(...)
À propos de la question de la
laïcité, vous soulignez la particularité de
la France.
PHT : Il y a plusieurs façons d'examiner
la laïcité : sous l'angle du « désenchantement
du monde » comme Marcel Gauchet, cela signifie que la religion
ne structure plus notre vie quotidienne et notre vision du monde
: c'est un phénomène général de la
modernité, qui ne signifie nullement fin des religions.
Au contraire, la foi, c'est-à-dire cette manière
très contemporaine et individuelle d'être religieux,
n'est possible que dans ce contexte. Ensuite : en Europe, le politique
s'est séparé du religieux. L'identité européenne
se joue sans doute dans l'histoire de cette séparation
: c'est la forme européenne de la laïcité.
Mais au sein de l'Europe, il y a eu plusieurs modalités
de séparation. Grosso modo, les pays protestants ont vécu
une sécularisation, c'est-à-dire une séparation
par la société, tandis que les pays catholiques
ont plutôt vécu une laïcisation au sens strict,
à savoir une séparation par l'État. Le modèle
français n'est qu'une des modalités parmi d'autres
de ce processus : cela surprend d'ailleurs les étrangers,
qui ne s'attendent pas à voir en France, pays de laïcité,
autant de signes religieux présents partout : les églises,
les jours fériés... La laïcité française
est traditionnellement tolérante, sauf à l'égard
du prosélytisme.
(...)
Alors, c'est quoi l'âge adulte
?
PHT : D'un côté, c'est donc un âge
qui fait peur : celui de la sclérose, de la banalité
et de l'épuisement des possibles. Mais, d'un autre côté,
on peut dessiner un autre portrait, celui d'un idéal exigeant.
À lire les enquêtes réalisées sur la
question, trois traits ressortent. D'abord, l'authenticité
: l'âge adulte, c'est quand je sais qui je suis. Ensuite,
l'expérience : je suis adulte quand j'ai assez vécu
pour faire face au nouveau. Enfin, la responsabilité :
je sais gérer mon rapport aux autres. De ce point de vue,
l'âge adulte désigne davantage un horizon qu'un statut
: on n'a jamais fini d'être authentique, expérimenté
ou responsable. Claudine Attias-Donfut a créé le
magnifique mot de « maturescence » pour désigner
cette nouvelle figure de l'adulte. Nous ne vivons donc pas le
crépuscule de l'âge adulte. Il s'agit plutôt
d'une reconfiguration. Elle permet, du même coup, de redéfinir
tous les autres âges, notamment la vieillesse, si difficile
à concevoir dans nos temps hypermodernes, et qui n'est
rien d'autre que l'élargissement infini de ces trois dimensions.
Propos
recueillis
par Colette Barroux-Chabanol |
ACTUALITE
I
Questions d'école I
Accompagnement
scolaire
Pourquoi veut-on des cours particuliers
?
Individualisée et tarifée, l'école
après l'école met en lumière les carences
du système public.
La
discussion du budget de l'Éducation nationale par le Parlement
est régulièrement l'occasion de montrer le niveau
des dépenses pour l'éducation dans le budget national
(voir encadré). Le nombre moyen d'élèves
par classe n'a cessé de baisser depuis plusieurs décennies,
les outils pour adapter la pédagogie à la diversité
des élèves se sont multipliés... Bref, tout
est théoriquement réuni pour que le système
fonctionne le mieux possible, ce qui est d'ailleurs le cas ! On
ne pourrait que se réjouir de cette situation si, parallèlement,
on n'avait pas vu se développer des officines ou des organismes
privés (donc payants) de soutien et d'accompagnement scolaire.
(...)
Où est passé le collège unique ?
On touche là l'une des dérives les plus graves de
notre système éducatif : la comparaison, les classements
annuels. Pour qu'un établissement du second degré
ait bonne réputation, il faut qu'on y travaille beaucoup
et que les résultats y soient bons. Partant du principe
que « qui peut le plus, peut le moins », les enseignants
ont donc tendance à surévaluer les exigences. D'ailleurs,
les parents y sont souvent favorables, jusqu'au moment où
leur progéniture perd pied... alors, au lieu de renoncer,
ils peuvent avoir recours à des solutions complémentaires
comme l'accompagnement extrascolaire.
(...)
Comme certains hauts responsables du ministère pensent
que les moyens d'enseignement pourraient être répartis
sur ces bases, on ne peut reprocher aux enseignants de chercher
à avoir les meilleurs résultats pour avoir le plus
de moyens ! Mais, au fond, cette concurrence entre établissements
n'a aucun sens quant à la qualité de ce qu'apprennent
les élèves, sauf peut-être dans une perspective
d'exclusion et de ghettoïsation d'une certaine partie de
la population scolaire. Par ailleurs, ces habitudes mettent en
évidence une situation paradoxale : les enseignants seraient
plus performants en dehors de l'École que dans l'École.
Explications avancées : le nombre d'élèves,
éventuellement leur motivation, les contraintes imposées
par les programmes... Et le dogme de l'égalité de
traitement, argument de poids : en classe, les enseignants se
permettent rarement de ne pas faire faire la même chose
à toute une classe. Or, c'est le principe de base de l'accompagnement
: il est individualisé.
(...)
L'État a réagi depuis longtemps à cette situation
(voir encadré) : la première charte pour l'accompagnement
scolaire date de 1992 ; une nouvelle version a été
signée en 2001 (Charte nationale de l'accompagnement à
la scolarité). Il faut respecter cette démarche
car, en s'interrogeant sur l'accompagnement scolaire, l'institution
reconnaît une forme d'échec de sa part. La situation
actuelle n'est pas irrémédiable. Il incombe en priorité
aux parents de refuser la compétition permanente, et aux
enseignants de revoir leurs exigences en les limitant strictement
à celles fixées par les programmes. (...)
VACANCES
DES JEUNES : UN TEMPS POUR VIVRE ENSEMBLE
DOSSIER
I Enquête
I
Partir
libres et ensemble
Tandis que les parents, confrontés à une
multiplicité d'offres, cherchent pour leurs enfants des
vacances « utiles », ceux-ci espèrent surtout
y trouver la tranquillité et des rencontres.
Parler
des vacances des jeunes soulève chez les adultes (parents,
éducateurs, animateurs, sociologues...) des vagues successives
de préjugés, de mises en garde, de souhaits, de
regrets, de recommandations. Visiblement, le temps libre des jeunes
est un sujet sensible qui cristallise à la fois les angoisses
et les rumeurs, et souligne le décalage entre l'imaginaire
et la réalité.
(…)
Le temps n'est plus où les seules préoccupations
hygiénistes présidaient au choix des vacances des
enfants, il n'est pas non plus à l'acceptation du désœuvrement
; un enfant oisif n'est pas perçu comme un enfant rêveur
mais comme un enfant qui traîne, et donc qui est «
en risque »...
(…)
Isabelle Monforté, psychosociologue et chef de projet à
l'OVLEJ, confirme la baisse de fréquentation des séjours
de vacances depuis 1994 : « Les loisirs de proximité
sont devenus facteurs d'intégration, mais on peut déplorer
le manque d'information des parents et l'opacité sur les
organisations de séjours. Maintenant que l'école
ne sert plus de relais, beaucoup d'adultes - surtout s'ils ne
sont jamais partis étant enfants - expriment leurs inquiétudes
à l'égard de ces structures. Ce flou fait resurgir
les craintes qui ne sont pas corroborées par les dires
des enfants, heureux de se retrouver entre copains et satisfaits
de ces moments où ils se sentent autonomes. »
(…)
Chargé de mission national pour les vacances et les loisirs
aux CEMEA et rédacteur en chef des Cahiers de l'animation,
Alain Ghéno évalue globalement la baisse de fréquentation
des centres de vacances à 15% en 10 ans. Mais cette baisse
(1 250 000 jeunes en 2005 contre 1 500 000 en 1995) est à
mettre en rapport avec la hausse exponentielle des CLSH : 4 500
000 en 2005. Alain Ghéno analyse ce développement
sous deux angles : l'effet du coût (bien moindre en CLSH
du fait des aides apportées par la CAF), et choix des parents
de ne pas se séparer de leurs enfants et de préférer
la proximité, quitte à sacrifier le changement d'air.
« L'environnement sur-sécuritaire dans lequel nous
vivons a un poids considérable. La question des accidents
(très médiatisés, mais à tort puisqu'ils
sont rarissimes en vacances collectives, beaucoup moins fréquents
que pendant les séjours avec les parents) et celle des
craintes de pédophilie (encore plus fantasmée quand
on sait que 92% des actes pédophiles sont le fait des proches
de l'enfant). Ce sont les 8/12 ans qui sont les plus présents
en CLSH et dont le nombre a fortement baissé dans les centres
de vacances. Quant aux 12/16 ans, ils restent en ville, entre
eux, au pied des immeubles, ou partent avec leurs parents en espérant
qu'ils bénéficieront d'une assez grande liberté.
(…)
« Si les adultes se situent dans un schéma d'encadrement
des temporalités, craignant l'inactivité, les ados
sont au contraire dans une oscillation permanente entre leurs
désirs contradictoires : de liberté et de construction
de soi avec les autres ». Spécialiste de la sociabilité
des jeunes, Olivier Galland, sociologue au CNRS, rappelle l'immense
place de l'amitié : « À l'adolescence, "être
avec" est plus important que "faire avec". Nous,
les adultes, ne cessons de leur faire des propositions commerciales
de loisirs centrés sur les activités, alors que
ce n'est pour eux qu'un support ayant pour seul intérêt
d'être avec des amis. L'autonomie relationnelle des jeunes
est beaucoup plus précoce et se manifeste dans nombre de
comportements qui échappent au contrôle des parents
: portables, textos, chats sur Internet... Autonomie qui d'ailleurs
ne va pas sans tension, car les relations des jeunes entre eux
- notamment entre sexes - se sont durcies. L'importance du culte
de l'apparence et celle du groupe d'appartenance sont des signes
d'une emprise normative. Le contrôle des pères a
été remplacé par le contrôle des pairs,
avec le conformisme et les discriminations pesantes qui y sont
associés. On retrouve cela au moment des choix de vacances.
L'essentiel, pour des adolescents, étant de ne pas être
embrigadés dans des cadres contraignants, de pouvoir choisir
et changer. »(…)
DOSSIER I
Point de vue I
Histoire
des vacances
Et l'homme inventa le temps libre
Avant, toute sa vie, on se tuait à la tâche.
Aujourd'hui la société des loisirs essaie de faire
une place au travail.
Soixante-dix
ans après 1936, le Front populaire et, donc, pour nous,
ici, les quarante heures, la semaine de cinq jours et les congés
payés, il n'est pas inutile de s'arrêter un instant
sur cette commémoration. Surtout un mois après de
puissantes manifestations qui ont montré que les luttes
pouvaient payer et que la politique existait toujours. Sauf qu'en
1936, il s'agissait pour les manifestants de pousser le gouvernement
à l'action, alors qu'hier la rue a d'abord bloqué
une réforme qu'elle refusait. Il n'empêche. Le besoin
de protection des salariés, la défense du temps
de la famille, l'initiation des jeunes, le droit au loisir et
à la culture, aux vacances et au voyage, ne sont pas de
vieille lune. Plus même, ces rêves de 36 sont devenus
le quotidien d'une majorité... à l'exception de
près d'un tiers d'entre nous : les 35 % qui ne partiront
pas en vacances cet été, personnes âgées,
familles de milieux modestes, mamans élevant seules leurs
enfants et, surtout, ces enfants et ces jeunes de banlieues populaires
(maintenant on dit « quartiers sensibles ») qui vont
battre le béton tout l'été. Dans certains
quartiers, presque 1 jeune sur 2. Il faudrait pourtant comprendre
que les fenêtres ouvertes par 1936 - après plus d'un
siècle de luttes - sont devenues la base de nos sociétés
modernes. Aujourd'hui, on travaille 67 000 heures (42 années
à 35 heures hebdomadaires), dans des vies de 700 000 heures
; avant 36, on travaillait couramment 120 000 heures dans des
vies de 600 000 heures.
(…)
En même temps, cette société émergente
a du mal à comprendre sa propre transformation. Elle n'investit
pas assez dans la formation, l'université, la recherche,
les loisirs. Elle réduit un peu la durée du travail
sans politique de temps libre et débat de la valeur travail
sans enregistrer que, pas plus qu'en 1936, là n'est plus
l'enjeu. Les Français sont travailleurs, productifs, engagés
dans leurs métiers, mais ils ne travaillent plus que 10
% de leur existence contre 40 % il y a un siècle.
(…)
Notre rythme de vie, et celui de la société, nos
normes et nos valeurs ne découlent plus d'abord du monde
du travail. À l'inverse même, de nombreux métiers
se créent à partir des savoir-faire et des savoir-être
issus des temps libres. C'est pourquoi le travail doit réinventer
sa place dans une société aux valeurs multiples.
Les jeunes arrivent sur le « marché du travail »
après avoir découvert les études, les voyages,
l'amour, voire le logement indépendant ; les seniors tirent
l'économie avec les dépenses d'un temps libre immense
qu'ils découvrent, les femmes mènent des «
doubles vies » avec un sentiment de manque de temps et des
carrières souvent limitées, les immigrés
servent de volant de régulation, les salariés des
PME-PMI vivent dans un stress du risque souvent inconnu des autres
travailleurs...
(...)
Ce n'est pas la richesse commune qui est en question, ni en 1936
ni aujourd'hui, mais sa répartition et la compréhension
des mécanismes de son renouvellement. Les politiques du
Front populaire, puis celles de la Libération, ont porté
les Trente glorieuses, y compris en développant les temps
libres et les vacances. À nous de trouver des politiques
qui, avec les mêmes valeurs, mais dans notre société
mobile, pourront porter elles aussi du mieux-être et de
la confiance.
(...)
Nous devons comprendre et accepter que partir n'est plus un rêve
ou un cadeau, mais que c'est devenu la norme commune et bien souvent,
l'exclusion commence par le non-départ en vacances et la
non-sortie de son « quartier sensible ». Si en 1936,
partir permettait des découvertes, « un plus »,
aujourd'hui, ne pas partir exclut radicalement. Aussi est-il temps
que les communes s'occupent du départ des écoliers,
les départements de celui des collégiens, les régions
de celui des lycéens et l'État des jeunes universitaires
ou post-écoles... Il serait bien plus utile socialement
que les jeunes qui vont jusqu'à brûler des voitures
puissent monter dedans pour aller à la mer ! (...)
DOSSIER
I Reportage
I
Premiers
départs
« Sac ados », ou l'apprentissage
de l'autonomie
Depuis 1990, Vacances Ouvertes favorise l'accès
aux vacances à des publics qui en sont privés. Avec
Sac ados, les plus jeunes ont les moyens de bâtir un projet
de congés.
Les
statistiques montrent que les personnes habitant sur les côtes
partent moins souvent en vacances que les autres. Peut-être
parce qu'elles considèrent que la mer leur procure déjà
le délassement propre aux congés. Mais lorsqu'on
est jeune et que l'on n'a pas assez d'argent pour partir, c'est
l'apprentissage de l'autonomie, dans le droit aux loisirs inhérent
au droit à l'éducation pour tous, qui est menacé.
Grâce au dispositif Sac ados, 2 060 exclus des vacances
ont pu partir l'an passé.
(...)
Les adolescents sont libres de choisir leur destination. Dans
les faits, 99 % d'entre eux restent en France. « Il arrive
que l'attente des jeunes soit déçue, explique Sylvain
Taboury, chargé du dispositif Sac ados chez Vacances ouvertes.
Des destinations comme le Cap d'Agde, par exemple, sont très
valorisées par le groupe. Mais les jeunes se rendent vite
compte que tout est plus cher que dans la ville d'à côté.
Le rôle du professionnel est de leur ouvrir les yeux sur
la faisabilité du projet.»
(...)
Camille et Melinda, 19 ans, ont rencontré au moins 4 fois
Stéphanie Desnos, animatrice au foyer Marie Lachambre de
Saint-Malo, pour préparer leurs vacances. Avec elle, elles
ont surfé sur Internet pour trouver leur camping. «
Les deux filles voulaient partir à Quiberon avec leur petit
ami du moment, se souvient Stéphanie Desnos. Mais les choses
ne se mettaient pas en place et les petits amis tardaient à
fournir les papiers nécessaires. Camille et Melinda se
sont rendues compte d'elles-mêmes que les choses s'organisaient
mal. Elles ont donc décidé de partir avec leurs
sœurs respectives. »(...)
TERRAIN
I Paroles de professionnels
I
Samu
social
Les maraudeurs au secours de la rue
Tous les soirs vers 20 heures 30, les camions du Samu
Social de Paris quittent le centre pour aller à la rencontre
des personnes les plus exclues : celles qui ne demandent plus
rien.
Les
représentations du clochard ont évolué :
la moyenne d'âge des personnes à la rue est de 40
ans, les plus jeunes portent des "Nike", ont un portable...
Ils forment des collectifs, on trouve beaucoup de gens venus de
l'Est. Mais d'autres, les isolés, n'ont que la rue, ne
vont pas en centre d'hébergement, ne composent pas le 1151.
Pleins de puces, ils se tiennent à l'écart, se terrent.
C'est à cette population très marginalisée
que nous nous intéressons le plus. C'est auprès
d'eux que le travail se fait plus délicat et que l'écoute
doit être plus fine. » Ambulancier de formation, Richard
Blampain a travaillé chez les pompiers puis au SMUR avant
de rejoindre le Samu Social de Paris à sa création
(1993) d'abord comme chauffeur, puis régulateur, coordinateur
et à présent comme responsable des EMA.
(...)
Chaque nuit, environ 7 équipes mobiles tournent, selon
deux méthodes : le signalement et la maraude. Elles interviennent
soit à la suite d'un appel d'association, d'institution
(commissariats, pompiers, hôpitaux) ou d'un particulier
signalant une personne en difficulté ; soit en sillonnant
lentement et librement un secteur prédéfini (1 à
3 arrondissements par équipe). Pour des raisons de sécurité,
les équipes évoluent en surface et ne vont pas dans
les rues et parkings souterrains, quais de Seine, métro...C'est
le principe de la « maraude », terme s'appliquant
aux chauffeurs de taxi circulant à vide, à la recherche
d'un client, mais dont on ne retient que la deuxième acception
qui désigne le chapardage de rue... Les EMA sont gérées
par un coordinateur présent à la base, qui suit
l'activité de la nuit. Sous son contrôle, deux régulateurs
suivent en temps réel les mouvements des véhicules
et distribuent les places d'hébergement disponibles.
(...)
Les équipes fonctionnent en trinôme : une infirmière,
un travailleur social et un chauffeur. L'infirmière effectue
un diagnostic de l'état somatique et psychique de la personne
rencontrée ; elle prend les constantes (pouls, tension,
température) et, si nécessaire, décide en
lien avec le médecin d'astreinte de l'orientation vers
les urgences hospitalières ou vers un CHUSI, ces structures
créées par l'organisme pour pallier l'absence d'hébergement
; il en existe 5 actuellement à Paris. Il s'agit de lits
d'hébergement provisoire où l'on peut recevoir des
soins légers, soit l'équivalent de soins à
domicile. La personne peut s'y reposer quelques temps et n'est
pas contrainte, comme dans les centres d'hébergement, à
déménager chaque matin : « La durée
de séjour est variable, observe Magalie, infirmière.
Certaines personnes sont restées très longtemps,
parfois des années, faute de structures de suite : maisons
de retraite ou de moyen séjour. »
(...)
L'infirmière apprécie les relations qu'elle entretient
avec ces hommes et ces femmes qu'elle rencontre au fil des maraudes
: « On apprend l'humilité. Ce que je trouve particulièrement
compliqué, c'est que les personnes refusent souvent les
soins. Il faut pouvoir l'accepter, s'agenouiller en face d'une
personne sans pouvoir la toucher ou soigner un ulcère.
On met parfois des mois avant de toucher quelqu'un. J'aime appliquer
des soins sanitaires simples, un déparasitage (poux de
tête ou poux de corps) ou un traitement de gale. J'ai vécu
de grands moments d'émotion à aider un SDF à
prendre une douche ou un bain, à le voir réapprécier
la sensation de l'eau sur son corps. Quand je le vois se regarder
dans une glace et se redécouvrir, c'est un moment magique.
»
(...)
Ils sont près de 600 salariés à travailler
au Samu social parisien, constitué en GIP. Les salariés
bénéficient d'un statut d' « agent non titulaire
de la fonction publique territoriale » et donc de CDD à
répétition. Une fragilité statutaire étonnante
pour un organisme luttant contre la précarité. Il
y a quelques mois, les salariés ont d'ailleurs protesté
contre ces conditions d'emploi. Le turn over des professionnels
est important, les salariés restent 2 ou 3 ans en moyenne.
«C'est une expérience particulière qui me
plaît beaucoup, conclut Magalie. Je me demande parfois ce
que je ferai ensuite. C'est difficile de raconter ce que l'on
fait, difficile de faire comprendre aux gens ce qu'est un SDF.
Souvent les gens ont peur de les approcher comme s'ils n'étaient
plus humains, des bêtes sauvages.»
PRATIQUE I
Droit I
Patrimoine
Le contrat de mariage
Il fixe la règle du jeu entre les époux,
pendant et après l'union.
Seul
1 couple sur 10 signe un contrat de mariage pour définir
son régime matrimonial. Mais tout couple marié est
soumis à un régime, qu'il ait choisi un contrat
chez un notaire («séparation de biens», «communauté
universelle», ou «participation aux acquêts»
pour les plus usités) ou que la loi lui impose par défaut
le régime légal de la «communauté réduite
aux acquêts». Le notaire peut inclure dans le contrat
des clauses personnalisées.
(...)
Depuis le 1er février 1966, sans contrat de mariage, les
époux sont automatiquement soumis au régime légal
de la communauté de biens réduite aux acquêts.
Ce régime concerne plus de 80 % des couples mariés.
Chaque époux conserve la propriété des biens
propres possédés avant le mariage et gère
ceux-ci en toute indépendance. En revanche, les biens créés
ou acquis pendant le mariage, autrement que par donation ou héritage,
sont communs et supposés appartenir aux deux époux.
Il en va de même des revenus des époux durant le
mariage, tirés de leur activité professionnelle.
(...)
Il n'y a donc pas de bien commun, sauf si les conjoints décident
d'acheter un bien à deux mais en indivision, chacun étant
propriétaire d'une quote-part en fonction de ce qu'il a
réglé. Ce régime implique que chacun reste
seul tenu des dettes qu'il a contractées avant et pendant
le mariage, sauf si le conjoint s'est porté caution ou
co-emprunteur, ou si la dette a été contractée
pour l'entretien du ménage ou l'éducation des enfants.
Dans la pratique, c'est un contrat qui est souvent choisi lorsque
l'un des époux exerce une profession dite «à
risque financier» : commerçant, profession libérale...
car il permet de protéger le patrimoine de son conjoint.
(...)
Chaque époux garde l'administration, la libre disposition
et la jouissance de ses biens personnels sans faire de différence
entre ceux qui lui appartenaient avant le mariage, qu'il a acquis
par la suite ou qu'il a reçus par donation ou héritage.
Lors de la dissolution, c'est l'idée du partage des bénéfices
réalisés qui prévaut : les époux restent
propriétaires des biens qu'ils ont acquis à leur
nom durant le mariage, comme de ceux qu'ils possédaient
en se mariant ou qu'ils ont touchés par succession.
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557 - avril / mai 2006 - L'école des parents |
ACTUALITE
I
TENDANCES DE LA RECHERCHE I
Politique de la famille (2ème partie)
Quelle réforme pour notre protection sociale
?
Face
au système, obsolète, Le monde de
la recherche pense des solutions pour demain.
Les observateurs économiques s’accordent à
pronostiquer, pour les années à venir, que la paupérisation
d’une frange de la population (travailleurs occasionnels,
jeunes non diplômés) s’accentuera encore. (…)
En France, l’histoire de la politique familiale a toujours
pris en compte les inégalités économiques.
Des mesures comme la loi de 1948 – qui instaure l’allocation
logement – le montrent, même si « la politique
de la famille ne veut pas être une politique sociale et
souhaite garder son identité », souligne Claude Martin
1. Cependant, une part des prestations est soumise aux conditions
de ressources, et les revenus minima (allocation handicapé,
allocation parent isolé) reflètent la prise en compte
des inégalités. « En revanche, note Claude
Martin, la politique de la famille n’est pas sociale sur
la question des services. On a besoin de nombreux services publics
dans la prise en charge de la petite enfance, et l’idée
qu’ils doivent être universels et accessibles à
tous est très forte. » Les comparaisons avec d’autres
pays européens permettent aux chercheurs d’envisager
différemment nos propres organisation, idéologie
et contexte familiaux.(…)
Ces propositions sont générales, et pas directement
applicables aux différents pays de l’Union, mais
offrent des pistes de réflexion pertinentes. Ainsi développe-t-on
la nécessité d’investir dans l’enfance
une politique à la fois préventive et transversale
: une prise en charge collective dès la petite enfance
permet aux enfants naissant dans des familles démunies
d’échapper aux stigmates de la pauvreté, en
luttant notamment contre l’illettrisme. Une enquête
du CERC, alors présidé par Jacques Delors, montrait
qu’en France, en 2000, un million d’enfants (moins
de 18 ans) vivaient sous le seuil de pauvreté, soit près
de 8 % de l’ensemble des enfants. Les auteurs prônaient
alors le lancement d’un « programme national »
de lutte contre la pauvreté des enfants. Les crèches
sont également nécessaires pour les mères
souhaitant travailler, surtout en Allemagne, Espagne et Italie
(où la prise en charge des personnes dépendantes
repose sur les familles… qui ne font plus d’enfants).
(…)
Chargé de recherche au CNRS, enseignant en IEP, Bruno Palier,
spécialiste de l’analyse et de la comparaison des
réformes des systèmes de protection sociale en Europe,
estime que ce rapport est sans doute l’un des plus importants
sur la question : « Ce sont des perspectives originales
qui soulignent le besoin de réformes reposant sur les trajectoires
de vie, pour une plus grande équité sociale. Il
prône moins l’égalité des situations
que l’égalité des chances. On s’acheminerait
moins vers des prestations en espèces mais plus en services
: formation professionnelle, prise en charge des personnes dépendantes…
» (…)
Imaginer le système de protection sociale de demain, c’est
peut-être aussi replacer la question de la famille au cœur
du débat démocratique : « Les mouvements féministes
et, à leur suite, les mouvements homosexuels, ont montré
la voie : la famille est une affaire politique ! affirme Jacques
Commaille 2. Elle n’est pas l’apanage des mouvements
familiaux et des administrations, mais doit être réappropriée
par la société civile. » (…)
Par
Isabelle Guardiola
ACTUALITE
I
BILLET D'HUMEUR I
Expertise
INSERM
L’impasse sur la souffrance du sujet
On ne
peut ignorer la récente enquête de l’INSERM
(Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale)
sur les troubles des conduites des enfants et des adolescents.
Ce rapport a fait couler beaucoup d’encre, a suscité
– et suscite encore – nombre de commentaires. Il vient
à point nommé pour cautionner l’idée
si répandue de la violence « des jeunes »,
pour justifier l’appréhension que notre société
semble développer envers ceux-ci : verra-t-on la lutte
des classes d’âge se substituer à la lutte
des classes sociales ? (…)
Voici en quelques lignes mon impression subjective, celle d’un
clinicien expérimenté, du moins je le pense, mais
isolé et parlant de sa pratique ! D’abord je suis
très gêné par l’obsédant singulier
utilisé tout au long de ce rapport : « le »
trouble des conduites, « le » trouble oppositionnel,
« le » trouble de l’attention… Quand on
connaît la multiplicité, l’hétérogénéité,
la variabilité des symptômes et des conduites incriminées,
ce singulier semble terriblement factice : de quoi s’agit-il
? D’un artefact de réduction pour faire entrer la
complexité clinique dans la simplicité des chiffres
: on peut alors dénombrer, compter, statistiquer, pronostiquer
en toute aisance. Ainsi repéré, « le »
trouble devient une réalité qui prend le pas sur
l’enfant, les parents, la dynamique familiale, environnementale,
sociale. Il est identifié, repéré, isolé,
extrait de son contexte : entreprise de stigmatisation aucunement
soucieuse de ses effets rétroactifs. De la souffrance du
sujet, il n’est pas une seule fois question dans tout le
rapport. (…)
Justement encore, de la résistance il n’est jamais
question dans ce rapport, pas plus que de la nécessité
de développer une alliance de soin (aussi bien avec l’enfant
qu’avec la famille) pour avoir l’espoir d’une
action thérapeutique possible. Il s’agit simplement
d’éradiquer « le » trouble comme on extrait
la pierre de la folie ou comme, appuyant sur la touche Del, le
statisticien corrige l’erreur de frappe sur l’écran
de son ordinateur. Réduction, stigmatisation, éradication,
tels me semblent être les principes qui, sans jamais être
clairement énoncés, animent ce rapport et en constituent
l’armature. (…)
Par
Daniel Marcelli
DOSSIER
: PARENTS MALGRE TOUT
DOSSIER
I ENQUETE
I
Face au «contrat de responsabilité parentale»
Parents sur la sellette
Élever
un enfant serait-il devenu «?impossible?»? Soupçonnés
de défaillance, évoluant dans un contexte social
fragilisé, les familles ont plus que jamais besoin d’être
soutenues dans l’exercice de leur parentalité.
Avec 807 400 naissances en 2005, (+ 0,9 % en un an) 1, dans un
pays où la contraception est largement répandue,
les Français ne semblent pas angoissés à
l’idée d’enfanter. Pourtant il y aurait de
quoi être découragés : les enfants et les
adolescents sont souvent présentés comme des
victimes de maltraitances, ou des êtres à problèmes,
hyperactifs, incivils, violents, des « sauvageons »
susceptibles de déborder des ?parents qualifiés
de « démissionnaires ». (…)
Certes, la défiance et le soupçon imprègnent
les discours sur les parents. Qui dit « démissionnaires
» et « incompétents » évoque abandon,
négligence, absence d’autorité, difficulté
à fixer des limites. On est allé plus loin en les
suspectant même de maltraitance et d’abus. Dans L’enfant,
l’adulte, la loi : l’ère du soupçon,
Françoise Petitot, psychanalyste, interroge : « Le
soupçon serait-il la caractéristique nouvelle qui
régit la relation des enfants et des adultes ? (…)
L’émergence de la notion des droits de l’enfant,
avalisée par une convention internationale (Convention
Internationale des Droits de l’enfant du 20 novembre 1989),
a profondément modifié le regard que nous portons
sur les rapports des enfants et des adultes. Les parents potentiellement
dangereux, soupçonnés d’abus, de maltraitance,
d’abandon sont souvent désorientés et présumés
coupables. » L’allégation de « carence
généralisée de l’autorité parentale
» conduit à un soutien de la fonction parentale «
qui ne sollicite pas toujours la dimension désirante d’un
père ou d’une mère ». Où donc
est passée la conviction qu’un parent peut être
aimant ? (…)
C’est dans les années 90 que diverses voix s’élèvent
en faveur des parents et du « soutien » à leur
prodiguer. L’ensemble s’ajoute aux initiatives existantes
: maisons ouvertes, ludothèques, groupes de parole, mouvement
des crèches parentales (l’ACEPP est reconnue officiellement
depuis 1981), l’APE depuis 1985, les initiatives CAF, l’action
ces centres sociaux, les programmes enfance de la Fondation de
France, les lieux d’accueil parents/enfants, de médiation
parents/école… (…)
Les Écoles des parents et des éducateurs sont particulièrement
impliquées dans ces actions, elles qui cultivent l’idée
de co-éducation et dont la démarche a toujours été
de ne pas se placer en « position haute » par rapport
aux parents mais plutôt de les accompagner dans leurs tâches
éducatives, en reconnaissant leurs compétences et
en laissant s’exprimer leur parole. Dans le Rapport rendu
en 1998 au ministère de l’Emploi et de la solidarité
par le groupe de travail « Un avenir pour la paternité
» dirigé par le juge Alain Bruel, l’accent
était mis sur la nécessité de soutenir la
fonction parentale, de faire des père et mère les
premiers acteurs du progrès en éducation, et donc
de moins s’appuyer sur leurs manques que sur leurs capacités.
Le résultat fut la décision de privilégier
la co-parentalité (autorité parentale partagée
qui sera affirmée dans les textes dans la loi de mars 2002)
et de mettre en place des réseaux susceptibles de l’accompagner.
(…)
Par
Colette Barroux-Chabanol
DOSSIER
I POINT
DE VUE I
Dans
l’ « intérêt de l’enfant »…
Que signifie être parent aujourd’hui
?
Face aux désirs des uns et aux injonctions des
autres, un nouveau line est à inventer.
Quand,
faute de référence autre, le désir du parent
pour l’enfant devient le principe organisateur de la famille,
alors les parents sont exposés à de grandes déconvenues,
et l’enfant à de grands dangers. (…)
Le bonheur de l’enfant – forme idéale de la
satisfaction du parent prisonnier de son désir d’enfant
– est un leurre bien trop néfaste pour laisser les
parents ne l’avoir que comme seule référence,
au risque qu’ils s’épuisent dans une vaine
course à l’excellence ou au plaisir partagé,
dont ils ne peuvent sortir que déçus d’eux-mêmes
et de leur enfant.(…)
La légitimité du parent – en tant qu’elle
confère une autorité socialement reconnue, donc
soutenue – compte donc autant que son désir et l’amour
auquel celui-ci donne lieu. Car, non seulement l’amour ne
suffit pas, mais il serait bien qu’il soit trompeur. (…)
Nous voyons, par exemple, dans l’association des enfants
aux décisions qui les concernent au nom du principe de
la prise en compte de leur parole, une noble cause pour autant
qu’il s’agisse, comme dans les conseils communaux
d’enfants entre autres, de les initier, à la faveur
de mises en situation, à des usages sociaux fondés
sur les principes éthiques de l’affirmation de soi
et de la prise en compte de l’autre. (…)
La contradiction des aspirations entre pairs – à
l’intérieur du couple par exemple – à
l’égard de l’enfant nous semble constituer
actuellement un point de butée minimal à la toute-puissance
du désir de l’un des parents. Le partage de l’enfant
impose une négociation a minima entre parents, professionnels
et autres co-éducateurs qui garantit à l’enfant,
finalement, d’échapper à l’arbitraire
du désir d’un seul sur lui. La triangulation du rapport
à l’enfant est donc requise comme dernier rempart
à l’hégémonie du désir et du
pouvoir de l’un à l’exclusion de l’autre.
(…)
Les parents sont aujourd’hui – et les professionnels
avec eux – à la croisée d’un chemin.
L’insécurité existentielle à laquelle
les confronte la mutation de la famille, pourrait bien nous faire
succomber à la tentation d’une réassurance
à bon compte, en croyant remplir le gouffre de notre incertitude
que la perte du « bon sens » dévoile en s’en
remettant à quelque savoir de circonstance. Le risque en
serait nul, n’était l’enjeu, qui est aussi
celui du lien familial,
à savoir une certaine conception de l’humain, des
conditions de possibilité de sa naissance et de sa survivance
! (…)
Par
Daniel Coum
DOSSIER
I APPROCHES
TRANSCULTURELLES I
Familles issues de l’immigration
Retrouver une parentalité solidaire
Habitués
à une structure éducative soutenue par un lien social
collectif, ils sont nombreux à ne pas se retrouver dans
le dispositif socio-éducatif qui leur est proposé.
Il est fréquent d’entendre évoquer le «
difficile métier de parents », comme si cette fonction,
inhérente à l’espèce humaine, relevait
d’une sorte de sacerdoce impliquant souffrances et privations.
Cela semble avoir été une rengaine audible en tous
les temps et en tous les lieux, et pas seulement dans nos sociétés
développées contemporaines où l’enfant,
étant dit-on devenu roi, ses parents seraient logiquement
devenus ses premiers serviteurs. Toutefois, aujourd’hui
présente une situation inédite. On voit se multiplier
les initiatives visant à réfléchir à
la fonction parentale, augmenter le nombre des colloques, publications
diverses et ouvrages consacrés à ces questions,
et surtout apparaître des dynamiques associatives d’appui
à la « parentalité ». Ce dernier concept
(d’émergence récente) est en lui-même
révélateur d’une crise de la fonction parentale.
Il ne s’agit plus seulement, comme dans les années
80, d’une interrogation limitée à des milieux
plutôt privilégiés, ces fameux parents «doltomaniaques
» (savoureusement mis en scène dans les dessins de
Claire Brétecher) qui dissertaient de manière naïvement
narcissique sur la complexité de leurs rapports avec leurs
rejetons.(…)
Enfin, les immigrés qui ont été les derniers
à bénéficier du regroupement familial viennent
de cultures dans lesquelles les structures familiales et l’éducation
parentale sont très différentes de ce qu’elles
sont dans les sociétés occidentales. Si l’on
y ajoute le contexte de précarité économique
et de concentration résidentielle dans lesquels vivent
nombre d’entre elles, il ne faut pas s’étonner
des difficultés que rencontrent les parents pour éduquer
des enfants de plus en plus rétifs à l’autorité,
et par ailleurs profondément perturbés par des interrogations
identitaires et une conscience floue de (faibles) perspectives
d’avenir dans ce pays qui est malgré tout devenu
le leur. La présence de nombreux enfants d’immigrés
appartenant aux dernières vagues d’arrivées,
en particulier à celles en provenance d’Afrique subsaharienne,
a été notée dans les quelques observations
sérieuses faites à propos des violences urbaines
qui ont touché plusieurs banlieues françaises en
octobre et novembre 2005. D’aucuns en ont un peu vite conclu
à un laxisme généralisé des parents
ou à une inadaptation totale des structures familiales
schématiquement réduites à la seule polygamie.(…)
Dans les familles africaines en particulier, l’attitude
initiale des parents était plutôt d’imposer
une stricte discipline par des moyens jugés inappropriés
du point de vue de nos sociétés occidentales contemporaines,
c’est-à-dire souvent par des châtiments corporels
brutaux. Pourtant, de telles attitudes éducatives se révèlent
aujourd’hui inefficientes. Les parents immigrés mettent
en cause les intrusions de la société d’accueil
dans leurs pratiques éducatives. Ils colportent quelquefois
jusque dans leur pays d’origine des rumeurs selon lesquelles
une simple gifle donnée à un enfant, ou parfois
seulement une remontrance, entraînerait immédiatement,
pour le protéger de la violence parentale, l’intervention
des travailleurs sociaux, l’interpellation des parents par
la police et le placement subséquent en institution spécialisée.
Il y a bien sûr eu des interventions maladroites de professionnels
du secteur socio-éducatif dans les affaires internes de
certaines familles, mais ce genre de propos quelque peu caricatural
exprime surtout le désarroi des familles face à
des situations qui leur échappent.(…)
Plutôt que de prendre le risque de tels retours à
la case départ, il serait préférable de tenter
de constituer autour de ces parents en grande difficulté
un autre type de collectif solidaire, une forme de parentalité
dans laquelle les professionnels de l’éducation,
les voisins et d’autres partenaires s’engageraient
dans une relation d’appui qui soit conçue comme une
relation parentale au sens large, plutôt que comme une relation
d’institution à usagers.
Par
Jacques Barou
TERRAIN
I Réseau
des Écoles des Parents et des Éducateurs
I
Reportage
sur un projet fédérateur
D’une culture à l’autre…
Quand l'interculturel s'invite dans le travail
social... Une journée de réflexion partagée.
L’interculturalité est à l’honneur ce
samedi 18 avril à Echirolles, près de Grenoble (38),
où l’EPE de l’Isère co-organise, avec
la FNEPE, un colloque autour du thème D’une culture
à l’autre : dans le couple, la famille, l’école,
les lieux d’accueil… L’auditoire est varié
: travailleurs sociaux, enseignants, ATSEM, éducateurs
spécialisés, psychologues… ce qui correspond
à la volonté de Jean-Marc Gamba, président
de l’EPE 38 : « Je souhaite que cette journée
soit un moment de partage et d’échange entre professionnels
d’horizons divers ». Claire Jodry, directrice de la
FNEPE, rappelle pour introduire la journée qu’«
il y a interculturalité dès lors qu’il y a
rencontre avec un autre », et souligne la complexité
de l’identité en citant Amin Maalouf (…)
Un « malentendu » est vite arrivé… tout
comme un « conflit de loyauté » entre la culture
d’origine et celle que la société d’accueil
attend de lui. N’oublions pas que nous sommes tous «
dépositaires d’une histoire séculaire ».
Vouloir réduire la culture d’autrui à un seul
élément (sa religion par exemple) est un «
viol vis-à-vis de la complexité de la pensée
humaine », résume-t-il. À son tour, Jacqueline
Costa-Lascoux, politologue et présidente de la FNEPE, se
demande d’où vient « cette amnésie de
l’Histoire ». Elle développe les liens que
la chose politique a entretenus depuis des décennies avec
l’interculturel : «Si la diversité culturelle
est une réalité, le multiculturalisme est un mode
de gestion institutionnel.» (…)
C’est ce mécanisme, généré par
le système et étendu aux domaines sociaux et éducatifs,
qui explique pourquoi aujourd’hui, dans les écoles,
les élèves élisent des délégués
de classe qui leur ressemblent. Pour qui voteront-ils plus tard
?
Dans une démarche différente, les Écoles
des Parents ne mènent « aucune action en faveur de
publics spécifiques, atteste Olivier Grandpré, chargé
de coordination et de développement associatif à
l’EPE 38. C’est une tradition. Ce qui est intéressant
est d’appréhender la personne dans sa globalité.
L’interculturalité s’invite dans chaque activité.
»(…)
Jean-Marc Gamba ayant pronostiqué qu’on aurait «
envie de débattre sur le sujet », l’assistance
se sépare en 4 groupes pour aborder la question de l’interculturel
dans les structures d’accueil petite enfance, à l’école,
en famille et dans le couple. Olivier Grandpré propose
des pistes pour ce temps consacré à l’échange
de pratiques : « Quelle attitude les professionnels adoptent-ils
dans leur travail de relation d’aide ? Les familles se sentent-elles
enfermées, stigmatisées ? Parfois, elles peuvent
penser que l’on focalise sur la dimension culturelle. Est-ce
une idée reçue ou une idée qui traduit un
fait réel ? » Au travail !(…)
La synthèse est riche d’enseignements pour tous.
La centaine de participants est attentive : objectif atteint pour
l’équipe de l’EPE grenobloise, qui préparait
le colloque depuis l’été dernier. Cette structure,
qui compte une quarantaine de collaborateurs, a aussi «
la fierté » d’inaugurer le premier colloque
en région, concrétisant ainsi le souhait de la fédération
de décentraliser une partie de ses actions hors de la capitale.
«Travailler sur un projet commun est fédérateur
pour l’équipe», s’enthousiasment Fabienne
Prince, éducatrice de jeunes enfants, et Christel Blanchart,
responsable de l’écoute téléphonique,
qui accueillaient les participants avec un dossier de présentation
dans le grand amphithéâtre de l’IFTS (Institut
de Formation des Travailleurs Sociaux) d’Echirolles, non
loin de l’EPE.
Par
Éléonore de Narbonne
TERRAIN
I PAROLES DE PROFESSIONNELS
I
Éducation Physique et Sportive
Profs tout terrain
Inquiets quant à l'avenir de leur profession, qu'ils
craignent de voir réduite à l'état d'option,
les enseignants d'EPS, souvent proches de leurs élèves,
assument pleinement leur mission éducative.
Ils
sont loin, les clichés de l’entraîneur casquetté
et cheveux ras, planté au bord du terrain, sifflet autour
du cou, hurlant ses consignes, et celui de la vieille fille, bandeau
blanc et verres fumés, invectivant une grappe de garçons
occupés à reluquer les filles en short en pleine
séance de gymnastique… Le prof d’EPS est désormais
coopératif car sans cesse appelé à collaborer,
inventif parce que soucieux d’adapter son enseignement,
attentif parce qu’à l’écoute de l’élève
pour le faire progresser.(…)
Le collège de Saint-Fons (69), où travaille Laurence
est classé ZEP et « plan violence » ; il attend
de recevoir le nouveau label « ambition réussite
». Les élèves peinent à se concentrer
et à se discipliner sur une longue durée. Leurs
représentations du sport sont stéréotypées
: «Ils imaginent le sport comme un clip télévisé,
pas forcément comme de l’éducation physique.
Nous ne sommes pas formés à cela et sur le terrain,
à nous de chercher nos propres recettes.» (…)
Après avoir longtemps enseigné en ZEP, Pascale Brisseau
intègre un collège parisien. Elle reconnaît
sa satisfaction de travailler dans une ambiance apa |