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Cette rubrique vous propose de consulter quelques débuts d’articles parus dans L’école des parents.
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N° 560 - octobre / novembre 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I Entretien avec Agnès Fine I
 
«La filiation biologique est plus résistante chez les femmes»
La famille amorce un tournant : doit-elle choisir entre liens biologiques et liens électifs ?
 
Vous avez souligné les changements majeurs intervenus depuis 30 ans concernant notamment le statut des femmes. Elles peuvent décider de leur grossesse, du nombre d’enfants qu’elles souhaitent, mais aussi d’être mères, même si elles sont stériles ou homosexuelles. La maternité est-elle encore, plus qu’avant, constitutive de l’identité féminine ?
Agnès Fine : C’est assez complexe car aujourd’hui, l’identité professionnelle est aussi importante pour les femmes. Néanmoins, la maternité reste un des fondements majeurs de l’identité féminine. On voit proliférer la littérature autour de la naissance, du bébé, de la petite enfance. Être enceinte, accoucher et même désormais allaiter, sont des expériences que les femmes veulent vivre pour s’épanouir ; y renoncer est difficile. C’est pourquoi on voit se manifester une forme d’acharnement pour être mère, aussi bien dans le domaine de l’AMP que de l’adoption.
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L’homoparentalité est aussi plus facile pour deux femmes que pour deux hommes, et lorsqu’une personne seule adopte, c’est le plus souvent une femme.
Agnès Fine : C’est, certes, beaucoup plus facile pour une femme d’adopter. On retrouve encore cette forte envie d’avoir des enfants qui est plutôt féminine. L’APGL est majoritairement composée de femmes. Il y a une asymétrie entre les sexes. Il est facile pour une femme d’être inséminée. Et, chez ceux qui accordent l’agrément, l’idée court toujours qu’un homme est incompétent pour s’occuper de petits enfants. Même en milieu homosexuel, les couples de femmes sont parfois réticents à l’idée de laisser à l’homme (géniteur) des responsabilités concernant l’enfant. Éternel décalage entre l’idéal et la pratique !
(...)

Vous précisez bien que la pluriparentalité n’est pas la multiplication du nombre de parents légaux d’un enfant, mais recouvre les relations parents/enfants.
Agnès Fine : Oui, il ne faut pas confondre filiation et parentalité. Reconnaître la pluriparentalité, ce pourrait être reconnaître la place sociale, et pas forcément légale, des personnes adultes dans la mise au monde et dans l’éducation d’un enfant. Ce qui peut représenter aussi bien l’attention quotidienne que le don de son sperme.
(...)

Comment faire en sorte que ces filiations additionnelles ne soient pas révocables ?
Agnès Fine :
La loi peut le prévoir, mais on peut peut-être aussi faire signer des chartes, des sortes de contrat où il soit écrit qu’on s’engage, où chacun explique ses positions ; ce serait utile par exemple dans les couples de femmes homosexuelles qui ont recours au sperme d’un donneur. La co-mère (compagne de la mère) n’a pas de statut reconnu. Souvent elle vit le père biologique comme un rival, et vice versa. Les mères en couple éprouvent souvent une réelle difficulté à donner leur enfant à son père, ce qui évidemment embarrasse les pères potentiels homosexuels qui ressentent parfois un fort désir de paternité. (...)
Propos recueillis par Colette Barroux-Chabanol

ACTUALITE I Questions d'école I
 
Malaises d'école
Pourquoi les incivilités se sont-elles développées à l'Ecole ?
 
Ministre de l’Éducation nationale en 1995, François Bayrou, rêvait d’une « école sanctuaire », dans laquelle, dès le porche passé, les excès et les réalités du monde n’auraient pu pénétrer. Nostalgie des écoles de la IIIème république et de ses hussards noirs qui formaient à l’idéal républicain, à ses règles et à ses contraintes. L’École était un monde à part, elle devait résister, voire s’opposer à la place jugée trop importante de la religion.
(...)
Progressivement, sans qu’on puisse véritablement le dater et en trouver un responsable, les professeurs ont donc renoncé à transmettre des valeurs, celles de la République dont ils sont les fonctionnaires. Exemple récent de cet état d’esprit : en 2005, le ministre François Fillon a inscrit dans
les contenus d’enseignement de l’école, l’apprentissage de la Marseillaise ; certains enseignants ont déclaré publiquement qu’ils refusaient de faire apprendre cet « hymne guerrier »… Sous couvert de tolérance, parfois de laïcité mal comprise, l’École a failli à une partie de sa mission.
(...)
Une première ségrégation s’est établie entre les établissements, renforcée rapidement par les innombrables classements ; d’abord conçus par des officines privées et très vite récupérés et développés par le ministère lui-même, qui pensait trouver là un instrument de pilotage. Régulièrement, des sociologues notamment, ont tenté d’alerter les pouvoirs publics sur les risques encourus : de la fracture sociale qui avait été au centre de la campagne présidentielle de 1995, une fracture scolaire, encore plus grave, était en train de se creuser.
(...)
Le tableau est noir d’autant que la même situation se retrouve dans la plupart des pays occidentaux. Ce n’est plus une question d’École, mais celle de la société occidentale et de l’héritage qu’elle laisse aux générations futures qui est en jeu. Certains directement confrontés aux dérives des jeunes – juges pour enfants, éducateurs – réclament depuis plusieurs années un retour à une éducation qui prenne en compte la loi et les valeurs. C’est d’abord bien mal connaître les programmes actuels qui intègrent ces deux aspects. C’est surtout nier le décalage qui existe dans l’attitude de beaucoup de parents d’élèves entre un discours général qui va dans ce sens et leur réticence à le voir appliquer par les enseignants de leurs propres enfants.(...)
Dominique Raulin

FRERES ET FAUX FRERES
DOSSIER I Enquête I
Si ce n'est moi, c'est donc mon frère
Mon frère est celui qui me pousse à prendre conscinece de moi-même,
en sortant de l'exclusivité
 
(…) Méconnus parce qu’idéalisés, figés hors réalité dans une fraternité de marbre comme celle de notre devise républicaine gravée sur les frontons. Dire d’un ami qu’il est « comme un frère », n’est-ce pas, dans le langage courant, lui ajouter de la valeur, le hisser à un rang supérieur ? Alors que c’est sans doute l’inverse qui est vrai. « L’affection dans les fratries n’est pas exclue, mais elle n’est ni naturelle ni imposable, précise le psychiatre Robert Neuburger. L’idée de bonne entente dans la fratrie est illusoire ; le mot fratrie se réfère à des groupes de jeunes de l’Antiquité réunis autour d’un totem commun pour ne pas s’entretuer. Pour désigner les frères de sang, on utilisait le terme frater germanus, qui a donné hermano en espagnol et germain en français.
(…)
Au demeurant, plus qu’un « semblable », le frère serait plutôt cet « autre » qui nous oblige à sortir de l’exclusivité et de la toute-puissance. Le frère (ou la sœur) sont pourtant présentés dans le discours social et familial comme des « semblables ». Ils partagent a priori des parents (au moins un), un espace puisqu’ils vivent sous le même toit (constamment, épisodiquement ?) Mais de quelle similitude parle-t-on ? (…)
« Le frère est l’un des signes de mon humanité ; il indique que le petit humain ne peut rien faire sans l’autre, précise Régine Scelles, psychologue clinicienne, professeur d’université. Le frère est celui qui m’empêche de penser que je suis unique. Il est le signe du lien à l’autre. Il me rend service. Faire du frère un mauvais objet est parfois structurant, car je m’oppose à lui sans le détruire. Je l’attaque, mais il reste mon frère. Je ne peux pas décider qu’il n’est pas mon frère, lui non plus. Je dois faire avec ou le tuer. » Et encore, à relire Victor Hugo, on reste persuadé qu’il ne suffit pas de le tuer pour s’en débarrasser, car la conscience veille. Après sa mort, « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » (la conscience ; La Légende des siècles, 1859.)
(…)
La maladie mentale pose encore d’autres problèmes. Jusque-là, la fratrie avait peu voix au chapitre et la famille des malades mentaux semblait se limiter à leurs parents. Pourtant, la fratrie est au premier rang - et ceci durablement - lorsqu’un enfant est frappé de psychose. Pour mieux comprendre les difficultés et attentes de frères et sœurs souffrant de troubles psychiques, l’UNAFAM a réalisé une enquête en 2003 sur la base d’un questionnaire adressé à 600 personnes de 10 à 79 ans, frères et sœurs de personnes souffrant de troubles psychotiques. Toutes ont dit le séisme que représente pour une famille la manifestation de ces troubles chez un des enfants. Cette maladie qui affecte les comportements peut avoir des conséquences dramatiques pour la fratrie. Hélène Davtian, psychologue à l’UNAFAM, a fait paraître sous le titre Frères et sœurs face aux troubles psychotiques un livre qui analyse les répercussions de ces troubles mentaux et souligne la nécessité d’un accompagnement.
(…)
On rêve d’une famille idéale dans laquelle tous les enfants cohabitent et s’aiment, mais cela n’a rien de naturel : ils n’ont pas le même passé et leur existence signale au contraire l’impossibilité pour leurs parents d’un retour en arrière et rend le divorce plus définitif. De plus, cela fait cohabiter deux groupes d’enfants qui ne se sont pas choisis. La réalité est donc complexe et on ne doit pas négliger le nombre d’abus sexuels intrafamiliaux entre « demi » ou « quasi » frères et sœurs. Les enfants sont très peu protégés du fait de cet aveuglement parental sur les vraies relations qui se tissent entre eux.
(…)
« Il ne faut pas exagérer les conflits ; les règles de vie s’harmonisent, reprend la sociologue. Quand les conflits surviennent, c’est plutôt entre les parents, car les enfants ramènent les ex-conjoints sur le devant de la scène. La jalousie entre enfants n’est pas dite, mais plutôt la revendication par rapport à l’adulte. La particularité des relations fraternelles dans les familles recomposées, c’est qu’il n’y a pas de succession des naissances. Les autres s’intercalent en provoquant des bouleversements statutaires symboliques ; des enfants uniques se trouvent détrônés, des aînés ou des petits derniers supplantés ; on voit des grands prendre en charge les petits et surtout se nouer des relations de « compères » partageant des activités, des loisirs… le lien se tisse par rapprochements divers entre alter ego. Tout est bien sûr relatif… et dépend notamment de la durée de phase de monoparentalité, de la taille du logement, de l’âge, du caractère… cela fait du mouvement, du sang neuf. Les fratries recomposées font famille sous le même toit mais ne cultivent pas le mythe de la tribu, comme le font leurs parents. Elles ont leurs propres hiérarchies, préférences « lui je l’aime ; elle je la déteste ». Les liens sont affinitaires, affichés comme tels et assumés. » (…)
Colette Barroux-Chabanol

TERRAIN I Paroles de professionnels I
 

Assistant social de secteur
Agents de paix sociale

Les assistants sociaux de secteur sont un maillon indispensable de la chaîne de solidarité publique.

 
La polyvalence de secteur consiste en l’accueil des personnes en situation de difficultés variées. Une mission sous la responsabilité des Conseils généraux depuis la loi de décentralisation de 1982 qui a découpé le territoire en secteurs géographiques. Des A.S. (Assistantes Sociales) « de secteur » sont chargées de cet accueil, lequel peut proposer un hébergement dans différentes structures.
(...)
Une expérience riche permettant de se frotter rapidement à la réalité du terrain et à sa diversité. Trois à quatre demi-journées par semaine, ces professionnels tiennent une permanence en accueil libre ou sur rendez-vous. Les cas qu’ils rencontrent sont d’une extrême variété : mission de protection de l’enfance, recherche d’hébergement pour quelqu’un qui sort de l’hôpital, aide pour une personne en situation irrégulière en attente de papiers, suivi d’un sortant de prison, recherche de solutions pour une personne âgée autour des questions d’autonomie… Des dossiers qui demandent beaucoup de recherche et une connaissance des partenaires, afin que chacun ne travaille pas inutilement, isolément : « Ce qui me plaît, c’est d’être en questionnement, d’apprendre sans cesse, d’avoir un quotidien varié, des projets à monter, des personnes à mobiliser.
(...)
À l’instar des pompiers, les A.S. de secteur rencontrent parfois des situations incongrues : un monsieur qui nourrit les pigeons et gêne ses voisins… qui invoquent son isolement social pour justifier leur appel. « J’ai choisi la polyvalence parce qu’on y applique des règles de service public auxquelles je suis attachée : égalité de traitement, obligation de recevoir le public, tous les publics, explique Zoulikha Zeggar. Je suis parfois débordée, mais ne sais pas poser un rendez-vous au-delà de 15 jours, sauf pour des suivis que je connais bien. Quand les gens ont besoin de nous rencontrer, j’estime qu’il faut se mettre à leur disposition. La moitié de mon temps de travail doit être consacrée aux entretiens. Je reçois beaucoup, en dehors de mes plages fixes d’accueil. »
(...)
Si l’entrée de plain-pied sur le terrain est enrichissante, l’expérience du secteur peut aussi se révéler traumatisante pour un(e) A.S., surtout jeune. Parfois peu encadré, disposant de peu d’appuis techniques, le débutant perd parfois rapidement ses illusions. Céline Fouré a exercé sur un secteur rural et pauvre, où les populations se déplacent peu. Elle a donc fréquemment effectué des visites à domicile, une pratique un peu en perte de vitesse, tant l’administratif et l’accueil en service ont pris de l’importance. Dans les petites communes, les A.S. interviennent souvent à la suite d’un appel de la mairie signalant une famille en difficulté : « Les représentations sur notre profession, chez certaines familles agricultrices ou rurales, demeures très connotées, un peu comme dans les films de Ken Loach. Je me revois “bébé assistante sociale”, avec ma mallette et mes petites chaussures, cherchant une ferme isolée… et devant ensuite assurer l’entretien face au récit de situations terribles et d’une hostilité affichée. Cela refroidit rapidement. »
(...)
De l’avis général, la mallette à outils de l’A.S. s’est considérablement réduite : « Voici 10 ans, on pouvait encore permettre à une famille d’obtenir des financements pour se reloger et avoir du secours pour rebondir. Maintenant, on rame. » Des quotients familiaux aberrants au regard de l’augmentation du coût de la vie, des contrats d’insertion signés malgré des perspectives d’accès à l’emploi plus que minces, une disparité géographique importante des mesures d’actions collectives et d’accompagnement… « On est entre le marteau et l’enclume. Les personnes viennent parce qu’elles ne s’en sortent pas, mais l’administration n’est pas en adéquation avec les problématiques. » La relation d’aide, l’écoute,
si précieuses, se révèlent actuellement insuffisantes : « Nous sommes le “bitoniot” de la cocotte-minute : si on n’est plus là, ça explose ! On permet la paix sociale mais on pose des pansements sur des plaies sales » estime Céline Fouré.
(...)
Isabelle Guardiola

PRATIQUE I Info alimentation I
 
De l'assiette aux copains
Que mangent les enfants à l'école, et quel soin est porté au choix des repas ?
 
Que mangent les enfants à la cantine ? En ces temps de post-rentrée scolaire, le sujet passionne. «Doit mieux faire !», constatent les nutritionnistes, tandis que les enfants y voient d’abord un temps à partager avec les copains.
(…)
La dernière en date, publiée par l’UFC Que choisir en février 2005, a fait quelque bruit… L’Union de consommateurs a étudié 2 000 menus dans 100 cantines scolaires. Résultats ? Une cantine sur deux ne respecte pas les consignes nutritionnelles posées par la circulaire de 2001 et une cantine sur deux ne sert aucun légume frais ! Du point de vue qualitatif, le classement de l’UFC ne départage pas sociétés de restauration et cantine en gestion directe (en France, les deux systèmes cohabitent).
(…)
Pas équilibré, le repas à la cantine ? C’est le constat fait également par M6. Postulant que le sujet devrait passionner les parents, la chaîne a délégué les médiatiques Cyril Lignac (le chef) et Jean-Michel Cohen (le nutritionniste) au secours des cantinières de France, dans plusieurs cantines autogérées.
(…)
Son étude a également le mérite de pointer un autre enjeu : « Ce qui se joue dans la fréquentation de la cantine est bien le rapport à l’institution. Si bien que ceux qui se sentent le mieux dans l’univers scolaire, ceux qui y réussissent, sont aussi ceux qui se montrent les plus enclins à apprécier ce que propose la cantine. »
(…)
Marlies Gaillard
N° 558 - juin / septembre 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot I

Crise de l'âge adulte : philosophons !
Quel rôle peut tenir la science de la sagesse dans nos vies modernes ?

Le deuxième numéro du bimestriel Philosophie magazine vient de paraître. Les conférences, cafés philo et livres pour enfants se multiplient. Est-ce un signe de la vulgarisation de la philosophie ou un nouveau gadget commercial ?
Pierre-Henri Tavoillot : Nous sommes sortis de l'effet de mode. La qualité du magazine Philosophie en témoigne. La science de la sagesse a retrouvé sa place en France après une parenthèse marquée
par une forte concurrence des sciences humaines et sociales. Le retour des interrogations religieuses y a été pour beaucoup. Il me semble que la collaboration est désormais plus équilibrée, même avec les sciences dures : la philosophie n'a plus de prétention systématique ou dominatrice. Ce qui explique aussi qu'elle paraisse éclatée entre différents courants
antagonistes ou indifférents les uns aux autres.
(...)
Il semble que, dans les discours et l'édition, on confonde philosophie et développement personnel, ou philosophie et spiritualité.
PHT : La philosophie n'a pas pour vocation de rendre heureux. Personne, à ma connaissance n'a atteint la béatitude par la lecture de l'Éthique de Spinoza ni le Savoir Absolu grâce à la Phénoménologie de l'esprit de Hegel. Elle permet, en revanche, de comprendre pourquoi on l'est si rarement, ou pourquoi notre bonheur est si fragile. Et, d'une certaine manière, cela va déjà mieux ainsi. Je vois le travail philosophique de la manière suivante : la tradition nous permet de disposer de modèles de sagesse très puissants et très cohérents ; grâce à eux, nous pouvons mettre nos interrogations contemporaines en perspective et en relief ; la clarification des oppositions permet enfin d'apporter des réponses, car le philosophe ne saurait se contenter du beau rôle de poseur de questions. Il faut aussi prendre quelques risques...
(...)
Vous rappelez que l'homme est construit avec une part de nature et une part de culture, auxquelles s'ajoute la possibilité de s'affranchir des deux. Est-ce une façon de dire qu'il n'est jamais prisonnier de son destin ?
PHT : La définition de l'homme, qui apparaît au siècle des Lumières, consiste, en effet, à refuser qu'il soit enfermé dans un « code », quel qu'il soit : historique, social, génétique ... Comme dit Sartre, la situation n'est pas une détermination, il peut toujours s'arracher. Mais cet arrachement peut se faire pour le meilleur comme pour le pire. La liberté se paie du prix fort d'une précarisation, comme on dit aujourd'hui : l'individu plus autonome est aussi plus fragile que jamais.
(...)
À propos de la question de la laïcité, vous soulignez la particularité de la France.
PHT : Il y a plusieurs façons d'examiner la laïcité : sous l'angle du « désenchantement du monde » comme Marcel Gauchet, cela signifie que la religion ne structure plus notre vie quotidienne et notre vision du monde : c'est un phénomène général de la modernité, qui ne signifie nullement fin des religions. Au contraire, la foi, c'est-à-dire cette manière très contemporaine et individuelle d'être religieux, n'est possible que dans ce contexte. Ensuite : en Europe, le politique s'est séparé du religieux. L'identité européenne se joue sans doute dans l'histoire de cette séparation : c'est la forme européenne de la laïcité. Mais au sein de l'Europe, il y a eu plusieurs modalités de séparation. Grosso modo, les pays protestants ont vécu une sécularisation, c'est-à-dire une séparation par la société, tandis que les pays catholiques ont plutôt vécu une laïcisation au sens strict, à savoir une séparation par l'État. Le modèle français n'est qu'une des modalités parmi d'autres de ce processus : cela surprend d'ailleurs les étrangers, qui ne s'attendent pas à voir en France, pays de laïcité, autant de signes religieux présents partout : les églises, les jours fériés... La laïcité française est traditionnellement tolérante, sauf à l'égard du prosélytisme.
(...)
Alors, c'est quoi l'âge adulte ?
PHT : D'un côté, c'est donc un âge qui fait peur : celui de la sclérose, de la banalité et de l'épuisement des possibles. Mais, d'un autre côté, on peut dessiner un autre portrait, celui d'un idéal exigeant. À lire les enquêtes réalisées sur la question, trois traits ressortent. D'abord, l'authenticité : l'âge adulte, c'est quand je sais qui je suis. Ensuite, l'expérience : je suis adulte quand j'ai assez vécu pour faire face au nouveau. Enfin, la responsabilité : je sais gérer mon rapport aux autres. De ce point de vue, l'âge adulte désigne davantage un horizon qu'un statut : on n'a jamais fini d'être authentique, expérimenté ou responsable. Claudine Attias-Donfut a créé le magnifique mot de « maturescence » pour désigner cette nouvelle figure de l'adulte. Nous ne vivons donc pas le crépuscule de l'âge adulte. Il s'agit plutôt d'une reconfiguration. Elle permet, du même coup, de redéfinir tous les autres âges, notamment la vieillesse, si difficile à concevoir dans nos temps hypermodernes, et qui n'est rien d'autre que l'élargissement infini de ces trois dimensions.
Propos recueillis
par Colette Barroux-Chabanol

 

ACTUALITE I Questions d'école I

Accompagnement scolaire
Pourquoi veut-on des cours particuliers ?
Individualisée et tarifée, l'école après l'école met en lumière les carences du système public.

La discussion du budget de l'Éducation nationale par le Parlement est régulièrement l'occasion de montrer le niveau des dépenses pour l'éducation dans le budget national (voir encadré). Le nombre moyen d'élèves par classe n'a cessé de baisser depuis plusieurs décennies, les outils pour adapter la pédagogie à la diversité des élèves se sont multipliés... Bref, tout est théoriquement réuni pour que le système fonctionne le mieux possible, ce qui est d'ailleurs le cas ! On ne pourrait que se réjouir de cette situation si, parallèlement, on n'avait pas vu se développer des officines ou des organismes privés (donc payants) de soutien et d'accompagnement scolaire.
(...)
Où est passé le collège unique ?
On touche là l'une des dérives les plus graves de notre système éducatif : la comparaison, les classements annuels. Pour qu'un établissement du second degré ait bonne réputation, il faut qu'on y travaille beaucoup et que les résultats y soient bons. Partant du principe que « qui peut le plus, peut le moins », les enseignants ont donc tendance à surévaluer les exigences. D'ailleurs, les parents y sont souvent favorables, jusqu'au moment où leur progéniture perd pied... alors, au lieu de renoncer, ils peuvent avoir recours à des solutions complémentaires comme l'accompagnement extrascolaire.
(...)
Comme certains hauts responsables du ministère pensent que les moyens d'enseignement pourraient être répartis sur ces bases, on ne peut reprocher aux enseignants de chercher à avoir les meilleurs résultats pour avoir le plus de moyens ! Mais, au fond, cette concurrence entre établissements n'a aucun sens quant à la qualité de ce qu'apprennent les élèves, sauf peut-être dans une perspective d'exclusion et de ghettoïsation d'une certaine partie de la population scolaire. Par ailleurs, ces habitudes mettent en évidence une situation paradoxale : les enseignants seraient plus performants en dehors de l'École que dans l'École. Explications avancées : le nombre d'élèves, éventuellement leur motivation, les contraintes imposées par les programmes... Et le dogme de l'égalité de traitement, argument de poids : en classe, les enseignants se permettent rarement de ne pas faire faire la même chose à toute une classe. Or, c'est le principe de base de l'accompagnement : il est individualisé.
(...)
L'État a réagi depuis longtemps à cette situation (voir encadré) : la première charte pour l'accompagnement scolaire date de 1992 ; une nouvelle version a été signée en 2001 (Charte nationale de l'accompagnement à la scolarité). Il faut respecter cette démarche car, en s'interrogeant sur l'accompagnement scolaire, l'institution reconnaît une forme d'échec de sa part. La situation actuelle n'est pas irrémédiable. Il incombe en priorité aux parents de refuser la compétition permanente, et aux enseignants de revoir leurs exigences en les limitant strictement à celles fixées par les programmes. (...)
Dominique Raulin


VACANCES DES JEUNES : UN TEMPS POUR VIVRE ENSEMBLE
DOSSIER I Enquête I

Partir libres et ensemble
Tandis que les parents, confrontés à une multiplicité d'offres, cherchent pour leurs enfants des vacances « utiles », ceux-ci espèrent surtout y trouver la tranquillité et des rencontres.

Parler des vacances des jeunes soulève chez les adultes (parents, éducateurs, animateurs, sociologues...) des vagues successives de préjugés, de mises en garde, de souhaits, de regrets, de recommandations. Visiblement, le temps libre des jeunes est un sujet sensible qui cristallise à la fois les angoisses et les rumeurs, et souligne le décalage entre l'imaginaire et la réalité.
(…)
Le temps n'est plus où les seules préoccupations hygiénistes présidaient au choix des vacances des enfants, il n'est pas non plus à l'acceptation du désœuvrement ; un enfant oisif n'est pas perçu comme un enfant rêveur mais comme un enfant qui traîne, et donc qui est « en risque »...
(…)
Isabelle Monforté, psychosociologue et chef de projet à l'OVLEJ, confirme la baisse de fréquentation des séjours de vacances depuis 1994 : « Les loisirs de proximité sont devenus facteurs d'intégration, mais on peut déplorer le manque d'information des parents et l'opacité sur les organisations de séjours. Maintenant que l'école ne sert plus de relais, beaucoup d'adultes - surtout s'ils ne sont jamais partis étant enfants - expriment leurs inquiétudes à l'égard de ces structures. Ce flou fait resurgir les craintes qui ne sont pas corroborées par les dires des enfants, heureux de se retrouver entre copains et satisfaits de ces moments où ils se sentent autonomes. »
(…)
Chargé de mission national pour les vacances et les loisirs aux CEMEA et rédacteur en chef des Cahiers de l'animation, Alain Ghéno évalue globalement la baisse de fréquentation des centres de vacances à 15% en 10 ans. Mais cette baisse (1 250 000 jeunes en 2005 contre 1 500 000 en 1995) est à mettre en rapport avec la hausse exponentielle des CLSH : 4 500 000 en 2005. Alain Ghéno analyse ce développement sous deux angles : l'effet du coût (bien moindre en CLSH du fait des aides apportées par la CAF), et choix des parents de ne pas se séparer de leurs enfants et de préférer la proximité, quitte à sacrifier le changement d'air. « L'environnement sur-sécuritaire dans lequel nous vivons a un poids considérable. La question des accidents (très médiatisés, mais à tort puisqu'ils sont rarissimes en vacances collectives, beaucoup moins fréquents que pendant les séjours avec les parents) et celle des craintes de pédophilie (encore plus fantasmée quand on sait que 92% des actes pédophiles sont le fait des proches de l'enfant). Ce sont les 8/12 ans qui sont les plus présents en CLSH et dont le nombre a fortement baissé dans les centres de vacances. Quant aux 12/16 ans, ils restent en ville, entre eux, au pied des immeubles, ou partent avec leurs parents en espérant qu'ils bénéficieront d'une assez grande liberté.
(…)
« Si les adultes se situent dans un schéma d'encadrement des temporalités, craignant l'inactivité, les ados sont au contraire dans une oscillation permanente entre leurs désirs contradictoires : de liberté et de construction de soi avec les autres ». Spécialiste de la sociabilité des jeunes, Olivier Galland, sociologue au CNRS, rappelle l'immense place de l'amitié : « À l'adolescence, "être avec" est plus important que "faire avec". Nous, les adultes, ne cessons de leur faire des propositions commerciales de loisirs centrés sur les activités, alors que ce n'est pour eux qu'un support ayant pour seul intérêt d'être avec des amis. L'autonomie relationnelle des jeunes est beaucoup plus précoce et se manifeste dans nombre de comportements qui échappent au contrôle des parents : portables, textos, chats sur Internet... Autonomie qui d'ailleurs ne va pas sans tension, car les relations des jeunes entre eux - notamment entre sexes - se sont durcies. L'importance du culte de l'apparence et celle du groupe d'appartenance sont des signes d'une emprise normative. Le contrôle des pères a été remplacé par le contrôle des pairs, avec le conformisme et les discriminations pesantes qui y sont associés. On retrouve cela au moment des choix de vacances. L'essentiel, pour des adolescents, étant de ne pas être embrigadés dans des cadres contraignants, de pouvoir choisir et changer. »(…)
Colette Barroux-Chabanol


DOSSIER
I
Point de vue I

Histoire des vacances
Et l'homme inventa le temps libre
Avant, toute sa vie, on se tuait à la tâche. Aujourd'hui la société des loisirs essaie de faire une place au travail.

Soixante-dix ans après 1936, le Front populaire et, donc, pour nous, ici, les quarante heures, la semaine de cinq jours et les congés payés, il n'est pas inutile de s'arrêter un instant sur cette commémoration. Surtout un mois après de puissantes manifestations qui ont montré que les luttes pouvaient payer et que la politique existait toujours. Sauf qu'en 1936, il s'agissait pour les manifestants de pousser le gouvernement à l'action, alors qu'hier la rue a d'abord bloqué une réforme qu'elle refusait. Il n'empêche. Le besoin de protection des salariés, la défense du temps de la famille, l'initiation des jeunes, le droit au loisir et à la culture, aux vacances et au voyage, ne sont pas de vieille lune. Plus même, ces rêves de 36 sont devenus le quotidien d'une majorité... à l'exception de près d'un tiers d'entre nous : les 35 % qui ne partiront pas en vacances cet été, personnes âgées, familles de milieux modestes, mamans élevant seules leurs enfants et, surtout, ces enfants et ces jeunes de banlieues populaires (maintenant on dit « quartiers sensibles ») qui vont battre le béton tout l'été. Dans certains quartiers, presque 1 jeune sur 2. Il faudrait pourtant comprendre que les fenêtres ouvertes par 1936 - après plus d'un siècle de luttes - sont devenues la base de nos sociétés modernes. Aujourd'hui, on travaille 67 000 heures (42 années à 35 heures hebdomadaires), dans des vies de 700 000 heures ; avant 36, on travaillait couramment 120 000 heures dans des vies de 600 000 heures.
(…)
En même temps, cette société émergente a du mal à comprendre sa propre transformation. Elle n'investit pas assez dans la formation, l'université, la recherche, les loisirs. Elle réduit un peu la durée du travail sans politique de temps libre et débat de la valeur travail sans enregistrer que, pas plus qu'en 1936, là n'est plus l'enjeu. Les Français sont travailleurs, productifs, engagés dans leurs métiers, mais ils ne travaillent plus que 10 % de leur existence contre 40 % il y a un siècle.
(…)
Notre rythme de vie, et celui de la société, nos normes et nos valeurs ne découlent plus d'abord du monde du travail. À l'inverse même, de nombreux métiers se créent à partir des savoir-faire et des savoir-être issus des temps libres. C'est pourquoi le travail doit réinventer sa place dans une société aux valeurs multiples. Les jeunes arrivent sur le « marché du travail » après avoir découvert les études, les voyages, l'amour, voire le logement indépendant ; les seniors tirent l'économie avec les dépenses d'un temps libre immense qu'ils découvrent, les femmes mènent des « doubles vies » avec un sentiment de manque de temps et des carrières souvent limitées, les immigrés servent de volant de régulation, les salariés des PME-PMI vivent dans un stress du risque souvent inconnu des autres travailleurs...
(...)
Ce n'est pas la richesse commune qui est en question, ni en 1936 ni aujourd'hui, mais sa répartition et la compréhension des mécanismes de son renouvellement. Les politiques du Front populaire, puis celles de la Libération, ont porté les Trente glorieuses, y compris en développant les temps libres et les vacances. À nous de trouver des politiques qui, avec les mêmes valeurs, mais dans notre société mobile, pourront porter elles aussi du mieux-être et de la confiance.
(...)
Nous devons comprendre et accepter que partir n'est plus un rêve ou un cadeau, mais que c'est devenu la norme commune et bien souvent, l'exclusion commence par le non-départ en vacances et la non-sortie de son « quartier sensible ». Si en 1936, partir permettait des découvertes, « un plus », aujourd'hui, ne pas partir exclut radicalement. Aussi est-il temps que les communes s'occupent du départ des écoliers, les départements de celui des collégiens, les régions de celui des lycéens et l'État des jeunes universitaires ou post-écoles... Il serait bien plus utile socialement que les jeunes qui vont jusqu'à brûler des voitures puissent monter dedans pour aller à la mer ! (...)
Jean Viard, sociologue


DOSSIER I Reportage I

Premiers départs
« Sac ados », ou l'apprentissage de l'autonomie
Depuis 1990, Vacances Ouvertes favorise l'accès aux vacances à des publics qui en sont privés. Avec Sac ados, les plus jeunes ont les moyens de bâtir un projet de congés.

Les statistiques montrent que les personnes habitant sur les côtes partent moins souvent en vacances que les autres. Peut-être parce qu'elles considèrent que la mer leur procure déjà le délassement propre aux congés. Mais lorsqu'on est jeune et que l'on n'a pas assez d'argent pour partir, c'est l'apprentissage de l'autonomie, dans le droit aux loisirs inhérent au droit à l'éducation pour tous, qui est menacé. Grâce au dispositif Sac ados, 2 060 exclus des vacances ont pu partir l'an passé.
(...)
Les adolescents sont libres de choisir leur destination. Dans les faits, 99 % d'entre eux restent en France. « Il arrive que l'attente des jeunes soit déçue, explique Sylvain Taboury, chargé du dispositif Sac ados chez Vacances ouvertes. Des destinations comme le Cap d'Agde, par exemple, sont très valorisées par le groupe. Mais les jeunes se rendent vite compte que tout est plus cher que dans la ville d'à côté. Le rôle du professionnel est de leur ouvrir les yeux sur la faisabilité du projet.»
(...)
Camille et Melinda, 19 ans, ont rencontré au moins 4 fois Stéphanie Desnos, animatrice au foyer Marie Lachambre de Saint-Malo, pour préparer leurs vacances. Avec elle, elles ont surfé sur Internet pour trouver leur camping. « Les deux filles voulaient partir à Quiberon avec leur petit ami du moment, se souvient Stéphanie Desnos. Mais les choses ne se mettaient pas en place et les petits amis tardaient à fournir les papiers nécessaires. Camille et Melinda se sont rendues compte d'elles-mêmes que les choses s'organisaient mal. Elles ont donc décidé de partir avec leurs sœurs respectives. »(...)
Katia Horeau


TERRAIN I Paroles de professionnels I

Samu social
Les maraudeurs au secours de la rue
Tous les soirs vers 20 heures 30, les camions du Samu Social de Paris quittent le centre pour aller à la rencontre des personnes les plus exclues : celles qui ne demandent plus rien.

Les représentations du clochard ont évolué : la moyenne d'âge des personnes à la rue est de 40 ans, les plus jeunes portent des "Nike", ont un portable... Ils forment des collectifs, on trouve beaucoup de gens venus de l'Est. Mais d'autres, les isolés, n'ont que la rue, ne vont pas en centre d'hébergement, ne composent pas le 1151. Pleins de puces, ils se tiennent à l'écart, se terrent. C'est à cette population très marginalisée que nous nous intéressons le plus. C'est auprès d'eux que le travail se fait plus délicat et que l'écoute doit être plus fine. » Ambulancier de formation, Richard Blampain a travaillé chez les pompiers puis au SMUR avant de rejoindre le Samu Social de Paris à sa création (1993) d'abord comme chauffeur, puis régulateur, coordinateur et à présent comme responsable des EMA.
(...)
Chaque nuit, environ 7 équipes mobiles tournent, selon deux méthodes : le signalement et la maraude. Elles interviennent soit à la suite d'un appel d'association, d'institution (commissariats, pompiers, hôpitaux) ou d'un particulier signalant une personne en difficulté ; soit en sillonnant lentement et librement un secteur prédéfini (1 à 3 arrondissements par équipe). Pour des raisons de sécurité, les équipes évoluent en surface et ne vont pas dans les rues et parkings souterrains, quais de Seine, métro...C'est le principe de la « maraude », terme s'appliquant aux chauffeurs de taxi circulant à vide, à la recherche d'un client, mais dont on ne retient que la deuxième acception qui désigne le chapardage de rue... Les EMA sont gérées par un coordinateur présent à la base, qui suit l'activité de la nuit. Sous son contrôle, deux régulateurs suivent en temps réel les mouvements des véhicules et distribuent les places d'hébergement disponibles.
(...)
Les équipes fonctionnent en trinôme : une infirmière, un travailleur social et un chauffeur. L'infirmière effectue un diagnostic de l'état somatique et psychique de la personne rencontrée ; elle prend les constantes (pouls, tension, température) et, si nécessaire, décide en lien avec le médecin d'astreinte de l'orientation vers les urgences hospitalières ou vers un CHUSI, ces structures créées par l'organisme pour pallier l'absence d'hébergement ; il en existe 5 actuellement à Paris. Il s'agit de lits d'hébergement provisoire où l'on peut recevoir des soins légers, soit l'équivalent de soins à domicile. La personne peut s'y reposer quelques temps et n'est pas contrainte, comme dans les centres d'hébergement, à déménager chaque matin : « La durée de séjour est variable, observe Magalie, infirmière. Certaines personnes sont restées très longtemps, parfois des années, faute de structures de suite : maisons de retraite ou de moyen séjour. »
(...)
L'infirmière apprécie les relations qu'elle entretient avec ces hommes et ces femmes qu'elle rencontre au fil des maraudes : « On apprend l'humilité. Ce que je trouve particulièrement compliqué, c'est que les personnes refusent souvent les soins. Il faut pouvoir l'accepter, s'agenouiller en face d'une personne sans pouvoir la toucher ou soigner un ulcère. On met parfois des mois avant de toucher quelqu'un. J'aime appliquer des soins sanitaires simples, un déparasitage (poux de tête ou poux de corps) ou un traitement de gale. J'ai vécu de grands moments d'émotion à aider un SDF à prendre une douche ou un bain, à le voir réapprécier la sensation de l'eau sur son corps. Quand je le vois se regarder dans une glace et se redécouvrir, c'est un moment magique. »
(...)
Ils sont près de 600 salariés à travailler au Samu social parisien, constitué en GIP. Les salariés bénéficient d'un statut d' « agent non titulaire de la fonction publique territoriale » et donc de CDD à répétition. Une fragilité statutaire étonnante pour un organisme luttant contre la précarité. Il y a quelques mois, les salariés ont d'ailleurs protesté contre ces conditions d'emploi. Le turn over des professionnels est important, les salariés restent 2 ou 3 ans en moyenne. «C'est une expérience particulière qui me plaît beaucoup, conclut Magalie. Je me demande parfois ce que je ferai ensuite. C'est difficile de raconter ce que l'on fait, difficile de faire comprendre aux gens ce qu'est un SDF. Souvent les gens ont peur de les approcher comme s'ils n'étaient plus humains, des bêtes sauvages.»
Isabelle Guardiola


PRATIQUE
I Droit I

Patrimoine
Le contrat de mariage
Il fixe la règle du jeu entre les époux, pendant et après l'union.

Seul 1 couple sur 10 signe un contrat de mariage pour définir son régime matrimonial. Mais tout couple marié est soumis à un régime, qu'il ait choisi un contrat chez un notaire («séparation de biens», «communauté universelle», ou «participation aux acquêts» pour les plus usités) ou que la loi lui impose par défaut le régime légal de la «communauté réduite aux acquêts». Le notaire peut inclure dans le contrat des clauses personnalisées.
(...)
Depuis le 1er février 1966, sans contrat de mariage, les époux sont automatiquement soumis au régime légal de la communauté de biens réduite aux acquêts. Ce régime concerne plus de 80 % des couples mariés. Chaque époux conserve la propriété des biens propres possédés avant le mariage et gère ceux-ci en toute indépendance. En revanche, les biens créés ou acquis pendant le mariage, autrement que par donation ou héritage, sont communs et supposés appartenir aux deux époux. Il en va de même des revenus des époux durant le mariage, tirés de leur activité professionnelle.
(...)
Il n'y a donc pas de bien commun, sauf si les conjoints décident d'acheter un bien à deux mais en indivision, chacun étant propriétaire d'une quote-part en fonction de ce qu'il a réglé. Ce régime implique que chacun reste seul tenu des dettes qu'il a contractées avant et pendant le mariage, sauf si le conjoint s'est porté caution ou co-emprunteur, ou si la dette a été contractée pour l'entretien du ménage ou l'éducation des enfants. Dans la pratique, c'est un contrat qui est souvent choisi lorsque l'un des époux exerce une profession dite «à risque financier» : commerçant, profession libérale... car il permet de protéger le patrimoine de son conjoint.
(...)
Chaque époux garde l'administration, la libre disposition et la jouissance de ses biens personnels sans faire de différence entre ceux qui lui appartenaient avant le mariage, qu'il a acquis par la suite ou qu'il a reçus par donation ou héritage. Lors de la dissolution, c'est l'idée du partage des bénéfices réalisés qui prévaut : les époux restent propriétaires des biens qu'ils ont acquis à leur nom durant le mariage, comme de ceux qu'ils possédaient en se mariant ou qu'ils ont touchés par succession.
Christophe Petit

 

N° 557 - avril / mai 2006 - L'école des parents

ACTUALITE I TENDANCES DE LA RECHERCHE I

Politique de la famille (2ème partie)
Quelle réforme pour notre protection sociale ?
Face au système, obsolète, Le monde de la recherche pense des solutions pour demain.

Les observateurs économiques s’accordent à pronostiquer, pour les années à venir, que la paupérisation d’une frange de la population (travailleurs occasionnels, jeunes non diplômés) s’accentuera encore. (…)
En France, l’histoire de la politique familiale a toujours pris en compte les inégalités économiques. Des mesures comme la loi de 1948 – qui instaure l’allocation logement – le montrent, même si « la politique de la famille ne veut pas être une politique sociale et souhaite garder son identité », souligne Claude Martin 1. Cependant, une part des prestations est soumise aux conditions de ressources, et les revenus minima (allocation handicapé, allocation parent isolé) reflètent la prise en compte des inégalités. « En revanche, note Claude Martin, la politique de la famille n’est pas sociale sur la question des services. On a besoin de nombreux services publics dans la prise en charge de la petite enfance, et l’idée qu’ils doivent être universels et accessibles à tous est très forte. » Les comparaisons avec d’autres pays européens permettent aux chercheurs d’envisager différemment nos propres organisation, idéologie et contexte familiaux.(…)
Ces propositions sont générales, et pas directement applicables aux différents pays de l’Union, mais offrent des pistes de réflexion pertinentes. Ainsi développe-t-on la nécessité d’investir dans l’enfance une politique à la fois préventive et transversale : une prise en charge collective dès la petite enfance permet aux enfants naissant dans des familles démunies d’échapper aux stigmates de la pauvreté, en luttant notamment contre l’illettrisme. Une enquête du CERC, alors présidé par Jacques Delors, montrait qu’en France, en 2000, un million d’enfants (moins de 18 ans) vivaient sous le seuil de pauvreté, soit près de 8 % de l’ensemble des enfants. Les auteurs prônaient alors le lancement d’un « programme national » de lutte contre la pauvreté des enfants. Les crèches sont également nécessaires pour les mères souhaitant travailler, surtout en Allemagne, Espagne et Italie (où la prise en charge des personnes dépendantes repose sur les familles… qui ne font plus d’enfants). (…)
Chargé de recherche au CNRS, enseignant en IEP, Bruno Palier, spécialiste de l’analyse et de la comparaison des réformes des systèmes de protection sociale en Europe, estime que ce rapport est sans doute l’un des plus importants sur la question : « Ce sont des perspectives originales qui soulignent le besoin de réformes reposant sur les trajectoires de vie, pour une plus grande équité sociale. Il prône moins l’égalité des situations que l’égalité des chances. On s’acheminerait moins vers des prestations en espèces mais plus en services : formation professionnelle, prise en charge des personnes dépendantes… » (…)
Imaginer le système de protection sociale de demain, c’est peut-être aussi replacer la question de la famille au cœur du débat démocratique : « Les mouvements féministes et, à leur suite, les mouvements homosexuels, ont montré la voie : la famille est une affaire politique ! affirme Jacques Commaille 2. Elle n’est pas l’apanage des mouvements familiaux et des administrations, mais doit être réappropriée par la société civile. » (…)

Par Isabelle Guardiola

ACTUALITE I BILLET D'HUMEUR I

Expertise INSERM
L’impasse sur la souffrance du sujet

On ne peut ignorer la récente enquête de l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) sur les troubles des conduites des enfants et des adolescents. Ce rapport a fait couler beaucoup d’encre, a suscité – et suscite encore – nombre de commentaires. Il vient à point nommé pour cautionner l’idée si répandue de la violence « des jeunes », pour justifier l’appréhension que notre société semble développer envers ceux-ci : verra-t-on la lutte des classes d’âge se substituer à la lutte des classes sociales ? (…)
Voici en quelques lignes mon impression subjective, celle d’un clinicien expérimenté, du moins je le pense, mais isolé et parlant de sa pratique ! D’abord je suis très gêné par l’obsédant singulier utilisé tout au long de ce rapport : « le » trouble des conduites, « le » trouble oppositionnel, « le » trouble de l’attention… Quand on connaît la multiplicité, l’hétérogénéité, la variabilité des symptômes et des conduites incriminées, ce singulier semble terriblement factice : de quoi s’agit-il ? D’un artefact de réduction pour faire entrer la complexité clinique dans la simplicité des chiffres : on peut alors dénombrer, compter, statistiquer, pronostiquer en toute aisance. Ainsi repéré, « le » trouble devient une réalité qui prend le pas sur l’enfant, les parents, la dynamique familiale, environnementale, sociale. Il est identifié, repéré, isolé, extrait de son contexte : entreprise de stigmatisation aucunement soucieuse de ses effets rétroactifs. De la souffrance du sujet, il n’est pas une seule fois question dans tout le rapport. (…)
Justement encore, de la résistance il n’est jamais question dans ce rapport, pas plus que de la nécessité de développer une alliance de soin (aussi bien avec l’enfant qu’avec la famille) pour avoir l’espoir d’une action thérapeutique possible. Il s’agit simplement d’éradiquer « le » trouble comme on extrait la pierre de la folie ou comme, appuyant sur la touche Del, le statisticien corrige l’erreur de frappe sur l’écran de son ordinateur. Réduction, stigmatisation, éradication, tels me semblent être les principes qui, sans jamais être clairement énoncés, animent ce rapport et en constituent l’armature. (…)

Par Daniel Marcelli

DOSSIER : PARENTS MALGRE TOUT
DOSSIER I ENQUETE I

Face au «contrat de responsabilité parentale»
Parents sur la sellette
Élever un enfant serait-il devenu «?impossible?»? Soupçonnés de défaillance, évoluant dans un contexte social fragilisé, les familles ont plus que jamais besoin d’être soutenues dans l’exercice de leur parentalité.

Avec 807 400 naissances en 2005, (+ 0,9 % en un an) 1, dans un pays où la contraception est largement répandue, les Français ne semblent pas angoissés à l’idée d’enfanter. Pourtant il y aurait de quoi être découragés : les enfants et les adolescents sont souvent présentés comme des
victimes de maltraitances, ou des êtres à problèmes, hyperactifs, incivils, violents, des « sauvageons » susceptibles de déborder des ?parents qualifiés de « démissionnaires ». (…)
Certes, la défiance et le soupçon imprègnent les discours sur les parents. Qui dit « démissionnaires » et « incompétents » évoque abandon, négligence, absence d’autorité, difficulté à fixer des limites. On est allé plus loin en les suspectant même de maltraitance et d’abus. Dans L’enfant, l’adulte, la loi : l’ère du soupçon, Françoise Petitot, psychanalyste, interroge : « Le soupçon serait-il la caractéristique nouvelle qui régit la relation des enfants et des adultes ? (…)
L’émergence de la notion des droits de l’enfant, avalisée par une convention internationale (Convention Internationale des Droits de l’enfant du 20 novembre 1989), a profondément modifié le regard que nous portons sur les rapports des enfants et des adultes. Les parents potentiellement dangereux, soupçonnés d’abus, de maltraitance, d’abandon sont souvent désorientés et présumés coupables. » L’allégation de « carence généralisée de l’autorité parentale » conduit à un soutien de la fonction parentale « qui ne sollicite pas toujours la dimension désirante d’un père ou d’une mère ». Où donc est passée la conviction qu’un parent peut être aimant ? (…)
C’est dans les années 90 que diverses voix s’élèvent en faveur des parents et du « soutien » à leur prodiguer. L’ensemble s’ajoute aux initiatives existantes : maisons ouvertes, ludothèques, groupes de parole, mouvement des crèches parentales (l’ACEPP est reconnue officiellement depuis 1981), l’APE depuis 1985, les initiatives CAF, l’action ces centres sociaux, les programmes enfance de la Fondation de France, les lieux d’accueil parents/enfants, de médiation parents/école… (…)
Les Écoles des parents et des éducateurs sont particulièrement impliquées dans ces actions, elles qui cultivent l’idée de co-éducation et dont la démarche a toujours été de ne pas se placer en « position haute » par rapport aux parents mais plutôt de les accompagner dans leurs tâches éducatives, en reconnaissant leurs compétences et en laissant s’exprimer leur parole. Dans le Rapport rendu en 1998 au ministère de l’Emploi et de la solidarité par le groupe de travail « Un avenir pour la paternité » dirigé par le juge Alain Bruel, l’accent était mis sur la nécessité de soutenir la fonction parentale, de faire des père et mère les premiers acteurs du progrès en éducation, et donc de moins s’appuyer sur leurs manques que sur leurs capacités. Le résultat fut la décision de privilégier la co-parentalité (autorité parentale partagée qui sera affirmée dans les textes dans la loi de mars 2002) et de mettre en place des réseaux susceptibles de l’accompagner.
(…)

Par Colette Barroux-Chabanol

DOSSIER I POINT DE VUE I

Dans l’ « intérêt de l’enfant »…
Que signifie être parent aujourd’hui ?
Face aux désirs des uns et aux injonctions des autres, un nouveau line est à inventer.

Quand, faute de référence autre, le désir du parent pour l’enfant devient le principe organisateur de la famille, alors les parents sont exposés à de grandes déconvenues, et l’enfant à de grands dangers. (…)
Le bonheur de l’enfant – forme idéale de la satisfaction du parent prisonnier de son désir d’enfant – est un leurre bien trop néfaste pour laisser les parents ne l’avoir que comme seule référence, au risque qu’ils s’épuisent dans une vaine course à l’excellence ou au plaisir partagé, dont ils ne peuvent sortir que déçus d’eux-mêmes et de leur enfant.(…)
La légitimité du parent – en tant qu’elle confère une autorité socialement reconnue, donc soutenue – compte donc autant que son désir et l’amour auquel celui-ci donne lieu. Car, non seulement l’amour ne suffit pas, mais il serait bien qu’il soit trompeur. (…)
Nous voyons, par exemple, dans l’association des enfants aux décisions qui les concernent au nom du principe de la prise en compte de leur parole, une noble cause pour autant qu’il s’agisse, comme dans les conseils communaux d’enfants entre autres, de les initier, à la faveur de mises en situation, à des usages sociaux fondés sur les principes éthiques de l’affirmation de soi et de la prise en compte de l’autre. (…)
La contradiction des aspirations entre pairs – à l’intérieur du couple par exemple – à l’égard de l’enfant nous semble constituer actuellement un point de butée minimal à la toute-puissance du désir de l’un des parents. Le partage de l’enfant impose une négociation a minima entre parents, professionnels et autres co-éducateurs qui garantit à l’enfant, finalement, d’échapper à l’arbitraire du désir d’un seul sur lui. La triangulation du rapport à l’enfant est donc requise comme dernier rempart à l’hégémonie du désir et du pouvoir de l’un à l’exclusion de l’autre. (…)
Les parents sont aujourd’hui – et les professionnels avec eux – à la croisée d’un chemin. L’insécurité existentielle à laquelle les confronte la mutation de la famille, pourrait bien nous faire succomber à la tentation d’une réassurance à bon compte, en croyant remplir le gouffre de notre incertitude que la perte du « bon sens » dévoile en s’en remettant à quelque savoir de circonstance. Le risque en serait nul, n’était l’enjeu, qui est aussi celui du lien familial,
à savoir une certaine conception de l’humain, des conditions de possibilité de sa naissance et de sa survivance ! (…)

Par Daniel Coum

DOSSIER I APPROCHES TRANSCULTURELLES I

Familles issues de l’immigration
Retrouver une parentalité solidaire
Habitués à une structure éducative soutenue par un lien social collectif, ils sont nombreux à ne pas se retrouver dans le dispositif socio-éducatif qui leur est proposé.

Il est fréquent d’entendre évoquer le « difficile métier de parents », comme si cette fonction, inhérente à l’espèce humaine, relevait d’une sorte de sacerdoce impliquant souffrances et privations. Cela semble avoir été une rengaine audible en tous les temps et en tous les lieux, et pas seulement dans nos sociétés développées contemporaines où l’enfant, étant dit-on devenu roi, ses parents seraient logiquement devenus ses premiers serviteurs. Toutefois, aujourd’hui présente une situation inédite. On voit se multiplier les initiatives visant à réfléchir à la fonction parentale, augmenter le nombre des colloques, publications diverses et ouvrages consacrés à ces questions, et surtout apparaître des dynamiques associatives d’appui à la « parentalité ». Ce dernier concept (d’émergence récente) est en lui-même révélateur d’une crise de la fonction parentale. Il ne s’agit plus seulement, comme dans les années 80, d’une interrogation limitée à des milieux plutôt privilégiés, ces fameux parents «doltomaniaques » (savoureusement mis en scène dans les dessins de Claire Brétecher) qui dissertaient de manière naïvement narcissique sur la complexité de leurs rapports avec leurs rejetons.(…)
Enfin, les immigrés qui ont été les derniers à bénéficier du regroupement familial viennent de cultures dans lesquelles les structures familiales et l’éducation parentale sont très différentes de ce qu’elles sont dans les sociétés occidentales. Si l’on y ajoute le contexte de précarité économique et de concentration résidentielle dans lesquels vivent nombre d’entre elles, il ne faut pas s’étonner des difficultés que rencontrent les parents pour éduquer des enfants de plus en plus rétifs à l’autorité, et par ailleurs profondément perturbés par des interrogations identitaires et une conscience floue de (faibles) perspectives d’avenir dans ce pays qui est malgré tout devenu le leur. La présence de nombreux enfants d’immigrés appartenant aux dernières vagues d’arrivées, en particulier à celles en provenance d’Afrique subsaharienne, a été notée dans les quelques observations sérieuses faites à propos des violences urbaines qui ont touché plusieurs banlieues françaises en octobre et novembre 2005. D’aucuns en ont un peu vite conclu à un laxisme généralisé des parents ou à une inadaptation totale des structures familiales schématiquement réduites à la seule polygamie.(…)
Dans les familles africaines en particulier, l’attitude initiale des parents était plutôt d’imposer une stricte discipline par des moyens jugés inappropriés du point de vue de nos sociétés occidentales contemporaines, c’est-à-dire souvent par des châtiments corporels brutaux. Pourtant, de telles attitudes éducatives se révèlent aujourd’hui inefficientes. Les parents immigrés mettent en cause les intrusions de la société d’accueil dans leurs pratiques éducatives. Ils colportent quelquefois jusque dans leur pays d’origine des rumeurs selon lesquelles une simple gifle donnée à un enfant, ou parfois seulement une remontrance, entraînerait immédiatement, pour le protéger de la violence parentale, l’intervention des travailleurs sociaux, l’interpellation des parents par la police et le placement subséquent en institution spécialisée. Il y a bien sûr eu des interventions maladroites de professionnels du secteur socio-éducatif dans les affaires internes de certaines familles, mais ce genre de propos quelque peu caricatural exprime surtout le désarroi des familles face à des situations qui leur échappent.(…)
Plutôt que de prendre le risque de tels retours à la case départ, il serait préférable de tenter de constituer autour de ces parents en grande difficulté un autre type de collectif solidaire, une forme de parentalité dans laquelle les professionnels de l’éducation, les voisins et d’autres partenaires s’engageraient dans une relation d’appui qui soit conçue comme une relation parentale au sens large, plutôt que comme une relation d’institution à usagers.

Par Jacques Barou

TERRAIN I Réseau des Écoles des Parents et des Éducateurs I

Reportage sur un projet fédérateur
D’une culture à l’autre…
Quand l'interculturel s'invite dans le travail social... Une journée de réflexion partagée.


L’interculturalité est à l’honneur ce samedi 18 avril à Echirolles, près de Grenoble (38), où l’EPE de l’Isère co-organise, avec la FNEPE, un colloque autour du thème D’une culture à l’autre : dans le couple, la famille, l’école, les lieux d’accueil… L’auditoire est varié : travailleurs sociaux, enseignants, ATSEM, éducateurs spécialisés, psychologues… ce qui correspond à la volonté de Jean-Marc Gamba, président de l’EPE 38 : « Je souhaite que cette journée soit un moment de partage et d’échange entre professionnels d’horizons divers ». Claire Jodry, directrice de la FNEPE, rappelle pour introduire la journée qu’« il y a interculturalité dès lors qu’il y a rencontre avec un autre », et souligne la complexité de l’identité en citant Amin Maalouf (…)
Un « malentendu » est vite arrivé… tout comme un « conflit de loyauté » entre la culture d’origine et celle que la société d’accueil attend de lui. N’oublions pas que nous sommes tous « dépositaires d’une histoire séculaire ». Vouloir réduire la culture d’autrui à un seul élément (sa religion par exemple) est un « viol vis-à-vis de la complexité de la pensée humaine », résume-t-il. À son tour, Jacqueline Costa-Lascoux, politologue et présidente de la FNEPE, se demande d’où vient « cette amnésie de l’Histoire ». Elle développe les liens que la chose politique a entretenus depuis des décennies avec l’interculturel : «Si la diversité culturelle est une réalité, le multiculturalisme est un mode de gestion institutionnel.» (…)
C’est ce mécanisme, généré par le système et étendu aux domaines sociaux et éducatifs, qui explique pourquoi aujourd’hui, dans les écoles, les élèves élisent des délégués de classe qui leur ressemblent. Pour qui voteront-ils plus tard ?
Dans une démarche différente, les Écoles des Parents ne mènent « aucune action en faveur de publics spécifiques, atteste Olivier Grandpré, chargé de coordination et de développement associatif à l’EPE 38. C’est une tradition. Ce qui est intéressant est d’appréhender la personne dans sa globalité. L’interculturalité s’invite dans chaque activité. »(…)
Jean-Marc Gamba ayant pronostiqué qu’on aurait « envie de débattre sur le sujet », l’assistance se sépare en 4 groupes pour aborder la question de l’interculturel dans les structures d’accueil petite enfance, à l’école, en famille et dans le couple. Olivier Grandpré propose des pistes pour ce temps consacré à l’échange de pratiques : « Quelle attitude les professionnels adoptent-ils dans leur travail de relation d’aide ? Les familles se sentent-elles enfermées, stigmatisées ? Parfois, elles peuvent penser que l’on focalise sur la dimension culturelle. Est-ce une idée reçue ou une idée qui traduit un fait réel ? » Au travail !(…)
La synthèse est riche d’enseignements pour tous. La centaine de participants est attentive : objectif atteint pour l’équipe de l’EPE grenobloise, qui préparait le colloque depuis l’été dernier. Cette structure, qui compte une quarantaine de collaborateurs, a aussi « la fierté » d’inaugurer le premier colloque en région, concrétisant ainsi le souhait de la fédération de décentraliser une partie de ses actions hors de la capitale. «Travailler sur un projet commun est fédérateur pour l’équipe», s’enthousiasment Fabienne Prince, éducatrice de jeunes enfants, et Christel Blanchart, responsable de l’écoute téléphonique, qui accueillaient les participants avec un dossier de présentation dans le grand amphithéâtre de l’IFTS (Institut de Formation des Travailleurs Sociaux) d’Echirolles, non loin de l’EPE.

Par Éléonore de Narbonne

TERRAIN I PAROLES DE PROFESSIONNELS I

Éducation Physique et Sportive
Profs tout terrain
Inquiets quant à l'avenir de leur profession, qu'ils craignent de voir réduite à l'état d'option, les enseignants d'EPS, souvent proches de leurs élèves, assument pleinement leur mission éducative.

Ils sont loin, les clichés de l’entraîneur casquetté et cheveux ras, planté au bord du terrain, sifflet autour du cou, hurlant ses consignes, et celui de la vieille fille, bandeau blanc et verres fumés, invectivant une grappe de garçons occupés à reluquer les filles en short en pleine séance de gymnastique… Le prof d’EPS est désormais coopératif car sans cesse appelé à collaborer, inventif parce que soucieux d’adapter son enseignement, attentif parce qu’à l’écoute de l’élève pour le faire progresser.(…)
Le collège de Saint-Fons (69), où travaille Laurence est classé ZEP et « plan violence » ; il attend de recevoir le nouveau label « ambition réussite ». Les élèves peinent à se concentrer et à se discipliner sur une longue durée. Leurs représentations du sport sont stéréotypées : «Ils imaginent le sport comme un clip télévisé, pas forcément comme de l’éducation physique. Nous ne sommes pas formés à cela et sur le terrain, à nous de chercher nos propres recettes.» (…)
Après avoir longtemps enseigné en ZEP, Pascale Brisseau intègre un collège parisien. Elle reconnaît sa satisfaction de travailler dans une ambiance apaisée : « J’ai découvert des élèves polis, jouant aux cartes dans la cour, lisant, faisant leurs devoirs, ne se bagarrant pas pendant les cours… J’étais surprise, car je n’avais jamais connu cela, même auprès des plus jeunes élèves que j’ai connus : finalement, ils ne jouaient pas aux activités de leur âge, ils se battaient sans cesse. Le revers de la médaille c’est qu’ici, les relations sont certes courtoises, mais plus distantes. Les enfants sont moins spontanés, la barrière prof/élèves ne se franchit pas. » (…)
Les difficultés appellent aussi la créativité et l’engagement : «Plus on rencontre des difficultés d’enseignement, plus on se montre inventifs», commente Joan Desvigne, TZR, qui a «tourné» dans des établissements aux publics très différents. Sa vocation première est l’éducatif : «Ce qui me motive est de faire passer des valeurs et des idées. J’aurais pu enseigner une autre matière ou être éducateur. Dans “EPS”, le premier terme est Éducation, ensuite Physique – au sens développemental – puis Sportive… Mais tout le monde ne met pas les lettres dans le même ordre : j’ai de nombreux collègues qui se sont spécialisés dans une activité et mettent en avant le côté sportif, progrès, compétition…» (…)
Le professeur doit donc observer sa classe avant de proposer des exercices adaptés à ses possibilités. C’est d’ailleurs le principe de l’épreuve didactique du CAPEPS. L’oral d’admission consiste en une présentation d’une séance de cours face à un certain type de public : « On nous donne quelques indicateurs, se souvient Joan Desvigne. Par exemple : dans cette classe de 5ème, on trouve Sandra (petite et pas très à l’aise au plan de la motricité), Mohamed (très actif), Pierre (timide)… (…)
L’adaptation n’est possible qu’en fonction des moyens disponibles : une heure de cours supplémentaire si besoin, la possibilité d’être à plusieurs enseignants pour aller à la piscine, encadrer les SEGPA ou un groupe d’élèves non francophones : « D’année en année, conclut Laurence Perlangeli, on voit nos moyens se réduire. Cette année les bons nageurs restent à la maison parce qu’on n’est pas assez nombreux et qu’on donne la priorité aux non nageurs… (…)

Par Isabelle Guardiola

PRATIQUE I INFO SCOLARITE I

Planète web
L’école à l’heure des TIC
Dans les années 70, pendant la révolution des télécommunications, la france était le mauvais élève de l'Europe. Aujourd'hui, on apprend les nouvelles technologies à l'école !

Le ministre de l’Éducation, Gilles de Robien présentait, lors du dernier Salon du même nom, les résultats du premier baromètre des usages des TIC 1. Ce sondage montre que l’ordinateur et Internet deviennent des outils incontournables, aussi bien à l’école que dans les collèges, les lycées, les universités et même à la maison. Avec quelques surprises. Ainsi, s’ils disposent d’un taux d’accès à la Toile plus fort que les élèves et les étudiants, les enseignants restent battus par ces derniers lorsqu’il s’agit d’en apprécier l’utilisation générale. Le B2i et le C2i y sont peut-être pour quelque chose.(…)
Le niveau 1 concerne l’école primaire (http://primtice.education.fr). Cinq champs de compétences sont au programme : maîtriser les premières bases de l’informatique, adopter une attitude citoyenne face aux infos d’Internet, créer, modifier et exploiter un document par traitement de texte, chercher et se documenter à l’aide d’Internet, d’un CR-rom ou d’un DVD-rom, communiquer au moyen d’une messagerie électronique.
Le niveau 2 touche les élèves de collège et suppose la maîtrise du niveau 1. Elle prévoit davantage d’utiliser des outils spécifiques (tableur, formule, navigateur…)
Le niveau 3 est destiné aux lycéens et vise l’approfondissement des compétences acquises en niveau 1 et 2. (…)
Suite logique du B2i, le C2i concerne d’autres publics d’usagers : les étudiants et les enseignants. Pour les étudiants : le C2i niveau 1 se donne pour objectif de permettre une maîtrise de compétences désormais indispensables à la poursuite d’études supérieures. Un plus indéniable pour leur future insertion professionnelle. Pour obtenir le C2i, il faut contacter le SCUIO de son université. Pour les enseignants : le C2i niveau 2 est plus particulièrement destiné aux enseignants stagiaires. Ceux-ci doivent en effet maîtriser des compétences essentielles à l’exercice de leur métier dans sa dimension pédagogique, éducative et aussi citoyenne. Renseignements auprès de l’IUFM de rattachement.(…)

Par Patrick Neyroud

PRATIQUE I INITIATIVES LOISIRS I

Au Mahj
Le judaïsme en partage

Le MAHJ (Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme) fête ses 8 ans d’existence en continuant d’initier le public aux richesses du patrimoine juif, tout en ouvrant les portes vers d’autres cultures. « Loin de nous l’idée de reconstituer un ghetto ! Le musée est un lieu vivant ouvert à tous, pas une synagogue réservée à un petit nombre… » Chantal Atlani, conseillère de la programmation musicale et des contes, multiplie les signes d’ouverture vers les autres cultures. L’occasion de rappeler que le peuple juif s’est toujours bien intégré dans les pays où il s’est implanté, source de sa pérennité. (…)
Les contes et spectacles musicaux programmés (tarif : 8 €), destinés aux adultes et aux enfants à partir de 4 ans, ont comme objectif de présenter l’imaginaire du monde juif tout en comportant une dimension universelle : « Les paroles de certaines chansons judéo-espagnoles sont les mêmes au Maroc ou dans les Balkans, seul l’accompagnement musical change. Nous avons organisé des concerts avec des musiciens juifs, musulmans et chrétiens pour montrer que la musique est un partage. »
La Pâque juive ou la fête de Pourim sont autant d’occasions de se familiariser avec la culture juive. Thèmes traditionnels chargés d’histoire, approche des rites et fenêtres ouvertes sur tous les pays : cette année, le Mahj a accueilli deux conteuses pour Bouche Bée, un spectacle mélangeant des sonorités venues d’Afrique et des pays de l’Est, et présenté Yankel au pays des ânes bleus, un conte mettant en scène marionnettes et musique klezmer. (…) - MAHJ, Paris (3ème) - www.mahj.org

Par Isabelle Guardiola


N° février - mars 2006 - L'école des parents

ENQUÊTE
Intergénérationnel : passeurs de vie

Le regard sur nos aînés à changé : des ponts sont désormais jetés entre les âges pour un meilleur « vivre ensemble ». Chacun à sa manière, devient un acteur de transmission.

« Cet été, je sors avec un vieux », on se souvient du thème de cette récente campagne lancée par les Petits frères des pauvres. Depuis plus de cinquante ans, des associations comme celle-ci mobilisent leurs bénévoles pour rompre l’isolement des personnes âgées et renforcer le lien fraternel entre les hommes, faisant ainsi de l’intergénérationnel sans que l’étiquette leur soit attribuée. La charité bien ordonnée a en fait commencé par ce regard compassionnel adressé aux plus démunis, aux vieillards isolés qui avaient besoin d’un logement, de soins, d’accompagnement, d’une main tendue.
(…)
L’idée que la transmission était une valeur et une pratique à encourager n’était cependant pas une évidence pour tout le monde. Tout un courant de pensée insistait sur la rivalité entre les générations, suscitée par les sombres perspectives économiques et sociales réservées aux plus jeunes. Jean-Yves Ruaux, dans son récent ouvrage 2030, le papy crash ?, annonce la guerre des générations. En « catastrophiste éclairé », il souligne la fracture générationnelle qui existe entre les seniors et les trentenaires (victimes de la récession, de la précarité, du sida…)
(…)
La crainte, pour les générations d’après 1955, de ne pas accéder à une retraite décente, les inquiétudes sur le sort de la planète, pourraient faire craindre des difficultés de compréhension et des réticences à créer des passerelles entre les aînés et les plus jeunes. Il ne semble pourtant pas que ce soit le cas en réalité.
(…)
La tonalité a changé, en effet. Avec l’arrivée en masse des jeunes retraités, l’intergénérationnel ne consiste plus seulement à porter, tel Énée, ses parents sur le dos, mais à rester citoyen et à devenir passeurs pour la génération suivante, en exerçant la responsabilité qui incombe aux aînés vis-à-vis des jeunes. Ces attitudes permettent ainsi aux jeunes de sentir qu’ils sont un maillon d’une chaîne générationnelle et qu’ils sont inscrits dans une histoire de l’espèce humaine.(…)

Par Colette Barroux-Chabanol

TENDANCES DE LA RECHERCHE
La politique familiale fait sa petite évolution (Première partie)

La famille est aussi une affaire publique. S’adaptant aux évolutions de la société, l’État intervient sous les angles sociologique, juridique, politique…

On ne peut parler de politique familiale que depuis la fin des années trente. Elle visait, au départ, le triple objectif de favoriser la natalité, de perpétuer le modèle familial fondé sur le mariage, mais aussi de prendre en compte les personnes sans enfant…
(…)
La France est l’un des seuls pays européens à avoir disposé d’une forte politique familiale avant et après-guerre. La tendance « familialiste » traditionnelle s’incarne dans des institutions toujours présentes aujourd’hui. Mobilisant différents ministères (Justice, Économie, Logement, Santé et affaires sociales, Éducation nationale…), les actions publiques en direction des familles sont fédérées au sein de la Délégation interministérielle à la famille, créée en 1998. Aux côtés des associations familiales (dont la puissante UNAF, Union Nationale des Associations Familiales), d’autres organismes sont apparus comme le HCPF (Haut Conseil de la Population et de la Famille), doté d’un avis consultatif et qui missionne des chercheurs sur les évolutions de la famille.
(…)
• La famille, une menace ?
Jacques Commaille explique que les communautés de chercheurs se sont formées en fonction des questions qui traversent l’opinion publique. L’une d’entre elles travaille, par exemple, sur la famille en étudiant le degré d’efficacité de nouvelles prestations mises en place, à l’aide de travaux économétriques ou qualitatifs, pour tenter de voir comment la politique familiale est perçue, et comment elle modifie les comportements. Une autre est un véritable mouvement féministe, à l’origine de travaux de recherche portant sur le statut de la femme. Elle considère que la famille est un risque potentiellement perturbateur de la dynamique d’autonomisation de la femme. Bref, cette planète de chercheurs est quelque peu segmentée.
(…)
La France cloisonnerait donc la question de la femme et de la famille, quand le Québec traiterait la problématique ? Paradoxal pour notre pays, qui a en effet développé une politique familiale ambitieuse, laquelle constitue cependant un frein à une réflexion sur l’articulation « travail de la femme/famille ». Les travaux d’Anne Revillard, doctorante en troisième année au groupe d’analyse des politiques publiques à l’ENS de Cachan, analysent cette contradiction : les tensions existant dans les programmes en direction des femmes entre des politiques publiques visant l’émancipation des femmes par le marché du travail, et celles promouvant un modèle plus traditionnel, du type « femmes à la maison ». L’une des pistes creusées par la chercheuse, dans son étude comparant la France au Québec, consiste à essayer d’expliquer ces tensions par des conflits entre institutions au sein de l’appareil d’État : « En France, la tension entre les deux mouvements s’explique par leur définition sur des bases idéologiques, alors qu’au Québec cette question s’est élaborée de façon plus pragmatique.(…)

Par Isabelle Guardiola


APPROCHES TRANSCULTURELLES
Voisins et parents : du bon usage de la distance entre les âges

Si la famille moderne ne vit plus sous le même toit, elle s’arrange…

L’apparition des sociétés industrielles a déclenché une série de mouvements migratoires qui a eu pour effet de mettre à mal la proximité entre les générations. Celle-ci avait longtemps été le principal ferment de reproduction des communautés traditionnelles. L’organisation des nouvelles sociétés a ensuite eu tendance à créer des milieux de sociabilité destinés spécifiquement à des générations différentes. De l’école maternelle à la maison de retraite, nous passons la plus grande partie de notre temps entourés de gens qui appartiennent aux mêmes générations.
(…)
En Europe, le monde rural a longtemps maintenu cette complémentarité entre générations au sein de la famille. Les grands-parents (ou collatéraux âgés) assuraient une présence auprès des jeunes enfants, tandis que les parents assuraient l’essentiel de l’activité productrice. Ce qui impliquait une résidence commune pouvant rassembler parfois, comme dans l’Europe balkanique, des dizaines de ménages sous le même toit. Ceci a aujourd’hui pratiquement disparu des campagnes comme des villes. La famille qui regroupait plusieurs générations dans la demeure d’un même ascendant a laissé place à des ménages beaucoup plus éparpillés dans l’espace résidentiel, et de taille beaucoup plus modeste. Aujourd’hui, il est rare de trouver, dans les sociétés développées, des maisons abritant simultanément enfants, parents et grands-parents.
(…)
• L’autonomie et ses ambiguïtés
L’autonomie entre les générations est pourtant apparue au départ comme un progrès sous l’angle des libertés individuelles, en particulier pour les jeunes femmes qui pouvaient, grâce à l’éloignement résidentiel, échapper à la pression parfois étouffante des parents ou des beaux-parents. En même temps, cet éloignement semble avoir davantage résulté des contraintes de la vie moderne que d’une volonté délibérée des jeunes ménages de se couper de l’influence des générations antérieures, au détriment de l’aide que celles-ci pouvaient apporter dans le cadre de la vie familiale et de l’éducation des petits-enfants.
(…)
On a d’abord vu le retour de l’intergénérationnel à travers les recompositions familiales. L’augmentation de l’instabilité conjugale a conduit certains grands-parents à assurer eux-mêmes l’éducation de leurs petits-enfants. La crainte de l’avenir amène parfois aussi les jeunes à s’éterniser au foyer de leurs parents, ce qui donne lieu à diverses tensions, ce qu’Étienne Chatilliez avait habilement utilisé comme ressort comique pour son film Tanguy (2001).
(…)
Il arrive que des ménages non seulement sans aucun lien de parentés et ayant même des origines nationales différentes, établissent, du fait de leur voisinage, des échanges réciproques du type de ceux qui existent entre parents âgés, enfants et petits-enfants. De tels échanges s’organisent au fil du temps, du fait de la disposition des uns et des autres à rechercher l’entraide quotidienne. Les liens qui se créent ainsi sont exprimés en termes de relations filiales ou parentales et aboutissent à des tactiques de maintien de la proximité résidentielle.(…)

Par Jacques Barou


PAROLES DE PROFESSIONNELS
Libraires jeunesse : Éveilleurs d’enfants

Par amour pour la littérature enfantine, ils ont créé un métier. Rencontre avec des professionnels passionnés qui ont fait le choix de la qualité.

Ils ont ouvert leur librairie dans les années soixante-dix. Ingénieurs, cadres ou enseignants, poussés par le vent de mai 68 et amoureux de la littérature jeunesse anglaise, ils déploraient de ne pas trouver de lieux spécialisés où on leur prodiguerait des conseils de lecture. Avec des petits budgets, peu de connaissance du métier, mais l’envie de travailler « autour du livre et des enfants », ils ont créé leur lieu et sont devenus libraires pour enfants. Un métier qui n’existait pas.
(…)
• Des « maisons de plaisir »
Peu à peu, le secteur jeunesse s’est fortement développé et segmenté. Trente ans plus tôt, le domaine de la petite enfance n’existait pas : « Parents et éducateurs n’imaginaient pas ouvrir un livre devant un bébé et le faire réagir », observe Denis Hooge. Puis, d’autres secteurs se sont ouverts : le livre d’art pour enfants, le fantastique (« heroïc-fantasy »)…
(…)
À lui de défendre son statut de commerçant pas comme les autres, en donnant une âme à son lieu. Un esprit qui prend vie lors d’animations régulières : auteurs, conteurs, musiciens, plasticiens et illustrateurs participent à des rencontres de création festive. On est bien loin des traditionnelles séances de signature : «Notre regard sur l’enfant est là aussi pour nous différencier des librairies traditionnelles, qui trouvent souvent les enfants bruyants et remuants. Nous avons longtemps tenu collectivement un stand au salon du livre à Paris, avant d’en être chassés parce qu’on faisait du bruit !»
(…)
Comme d’autres collègues de province, Jean-François Sourdais travaille beaucoup hors de sa librairie, un aspect de son métier qui lui plaît beaucoup. Par exemple, il effectue une sélection de livres pour une conteuse sollicitée pour intervenir comme fil rouge des débats lors d’un colloque de pédiatres ; c’est là l’occasion de toucher le public médical. À Saint-Paul-Trois-Châteaux, à la limite entre la Drôme et le Vaucluse, il a participé à la création d’un salon pour la jeunesse. Lors de ces rencontres, des activités et formations sont proposées aux bibliothécaires et enseignants. Quatre libraires tiennent la librairie du lieu, mettant en commun leurs connaissances : « Mon métier est fait de rencontres, de discussions, ce que je n’imaginais pas. Les ventes à l’extérieur (écoles, bibliothèques et salons) représentent 30 à 70 % de notre chiffre d’affaires. »
Un marché propre à la province et la banlieue. Avec la décentralisation, de nombreuses municipalités ont ouvert leurs bibliothèques. Les libraires ont été très sollicités par les institutions mais, à Paris, depuis toujours, la fourniture des écoles et des bibliothèques est soumise à des appels d’offres. (…)

Par Isabelle Guardiola

N° décembre 2005 / janvier 2006 - L'école des parents

ENQUÊTE
Jalousie : entre normalité et pathologie

Cette émotion qui nous agite tous peut devenir un poison ou un pousse-au-crime. Question d’équilibre personnel et d’acceptation de l’autre…

Prétexte à d’innombrables œuvres de littérature, musique, théâtre, cinéma, peinture, la jalousie traîne encore derrière elle des relents de péché capital, même si en tant que tel c’est plutôt l’envie qui est listée. Pourtant, comment qualifier d’immoral un sentiment si universellement partagé et si banal ? Comme le dit Alain Robbe-Grillet dans La jalousie (1) : « Aucun de nous ne veut être chassé de ce lieu enchanté qu’est l’amour, ni être un spectateur exclu. »
(…)
Il est pourtant quelques psychologues comme Hélène Sallez (2) pour mettre un gros point d’interrogation à cette affirmation. Dénonçant le conditionnement culturel, religieux et psychanalytique qui pose la jalousie comme inéluctable, elle nie que la jalousie soit une étape normale du développement de l’enfant. Elle propose de réexaminer nos attitudes éducatives et de ne plus enfermer les enfants dans des schémas de rivalité, mais d’œuvrer pour augmenter leur confiance en eux. Elle avance le paradoxe « on peut partager sans diviser », reprenant les termes de Victor Hugo à propos de l’amour maternel : « Chacun en a sa part, mais tous l’ont en entier. » À ceux qui pensent que la jalousie est un « certificat de bonne santé » de l’enfant, Hélène Sallez rétorque que le détachement nécessaire après l’arrivée d’un puîné ne rompt pas l’attachement, mais le complète.
(…)
Il n’est pas malsain pour l’enfant d’éprouver de la jalousie, au moment d’accepter que l’amour maternel soit une co-propriété. Mais, il pourra dépasser ce pincement s’il a reçu l’affection qu’il attendait et s’il comprend que « plus on grandit, plus on est aimé » et que « l’arrivée d’un nouvel enfant dans la famille va créer certes de la rivalité, mais aussi de la complicité » (Régine Scelles).
(…)
« C’est – dit l’ethnologue Jacques Barou – dans le proche entourage que naissent le plus souvent les relations de jalousie. Ces relations s’ordonnent à travers une forme de triangulation. Il y a, au centre, l’être autour duquel va naître le sentiment de jalousie. Il y a celui ou celle qui ressent ce sentiment, et celui ou celle qu’il désigne comme son rival. Pour qu’une telle triangulation puisse se mettre en place, il faut que la personne qui devient l’enjeu de la jalousie ne soit plus perçue comme un sujet aimé mais comme un objet possédé. Ainsi oblitérée par un titre de propriété, la personne “aimée” ne laisse pas de subir l'effet d'une agressivité qui, d'une part, le réduit à l'état d'une chose dont on dispose et, d'autre part, le transforme en enjeu d'une compétition où il s'agit d'être sans trêve sur le pied de guerre pour défendre son bien.
(…)
La jalousie amoureuse est difficile à quantifier. Si les sondages font ressortir un pourcentage de 70 % de personnes se disant « très jalouses » ou « assez jalouses », il faut se rappeler que « beaucoup de gens somatisent la jalousie et dénoncent des brûlures d’estomac, des migraines ou des colites et au moins autant la nient et tombent malades », souligne le psychiatre et sexologue Willy Pasini (3). Si le sentiment amoureux suppose l’exclusivité, et si le risque de perdre provoque une émotion négative, une atteinte au narcissisme, il reste que chacun contrôle inégalement ses affects.
(…)
Si la jalousie semble atemporelle et sans lien avec un régime politique quelconque, on peut néanmoins concevoir qu’une certaine jalousie sociale de même que la jalousie dans le cadre scolaire puisse être entretenue par une société compétitive où l’individu est soumis à un regard qui le compare sans cesse aux autres. Dans une société libérale glorifiant la réussite et la performance, le sentiment d’envie est incontournable. Le philosophe américain John Rawls, auteur d’une théorie de la justice prône un État « juste » qui s’attache à « rendre maximale la position du plus défavorisé », chaque personne ayant « un droit égal au système total le plus étendu de liberté de base », son optimisme est partagé par la philosophe Monique Canto-Sperber qui souhaite l’infléchissement du libéralisme devant le paupérisme, et « l’instauration d’un équilibre social conciliant liberté et amélioration des conditions de vie des plus démunis (ne devant pas être ressenties comme une damnation sociale). » (…)

Par Colette Barroux-Chabanol

SALLE DES PROFS
Sciences à l’école : des savoirs complémentaires
Première partie
(suite dans le numéro de février 2006)

Sciences de la Vie et de la Terre, mathématiques, physique-chimie, technologie... l’apprentissage des sciences avant le lycée vise surtout à acquérir une démarche de curiosité et d’initiative.

Paradoxe ou réalité bien comprise ? Les sciences et les techniques sont de plus en plus présentes dans notre environnement quotidien, mais la science est aussi souvent considérée comme indirectement responsable de maux tels que le dérèglement climatique… et parallèlement, les études scientifiques sont de moins en moins attirantes. En quoi consiste la formation scientifique dispensée au cours de la scolarité obligatoire ?
(…)
• Les sciences avant la 6ème
Les programmes de la scolarité obligatoire (école élémentaire + collège) comportent une dizaine de disciplines parmi lesquelles trois ou quatre relèvent du champ scientifique : mathématiques, physique-chimie, SVT (Sciences de la Vie et de la Terre, biologie et géologie), technologie. À l’école élémentaire, le découpage disciplinaire n’est pas aussi marqué. Le tableau 1 donne les horaires hebdomadaires préconisés dans les textes officiels pour une semaine de vingt-six heures : il est difficile de connaître précisément la façon dont les professeurs des écoles respectent ces horaires, mais théoriquement la part réservée aux enseignements scientifiques est inférieure au tiers du total.
(…)
L’objectif central de l’enseignement des sciences expérimentales plus que les contenus eux-mêmes, consiste en une méthode, une attitude où se mêlent curiosité et initiative. Pour faciliter le travail des enseignants et donner une bonne première perception de ces disciplines aux écoliers, une nouvelle méthode d’enseignement, La main à la pâte, a été développée depuis plusieurs années.
(…)
• Les sciences au collège
Pour les années suivantes, dans Qu’apprend-on au collège ? publié en 2002, le CNP (Conseil National des Programmes) écrit ceci à propos de la culture scientifique et technique : « La vocation de ce pôle [scientifique et technique] est de rendre plus intelligibles la nature et la technique, à l’écart des représentations mythiques et magiques, d’aider les élèves à construire une question objective du monde et de les familiariser avec des démarches expérimentales et technologiques. »
(…)
La place de la technologie est à la fois plus claire et moins assurée. En effet, elle est plus claire parce qu’on peut constater les progrès technologiques dans la plupart des domaines de la vie quotidienne : à la maison, le four à micro-ondes, le téléphone portable, le téléphone sans fil, le répondeur… ; dans la voiture, les ordinateurs de bord… ; ou encore, les cartes bancaires, les appareils photo numériques, les DVD… Les développements technologiques sont donc omniprésents, mais il n’est pas sûr que ce soit l’objet que l’enseignement de la technologie étudie : « Le programme propose à l’élève d’aborder la question de biens et de services dans une démarche de projet avec ses différentes étapes (étude préalable, cahier des charges, recherche de solutions…) et de réaliser un objet technique. » (…)

Par Dominique Raulin

EN DÉBAT
Mieux comprendre les épilepsies de l’enfant

250 000 français de moins de vingt ans sont concernés. Les symptômes de l’épilepsie sont plus connus que les moyens d’y faire face.

Bien que 500 000 personnes soient touchées par une maladie épileptique en France, et que de nombreux progrès aient été faits dans la compréhension et la prise en charge de cette affection, celle-ci continue de rester taboue. Le public n’en retiendrait, semble-t-il, que ses manifestations les plus spectaculaires : cris, convulsions, « bave aux lèvres », perte de connaissance…
(…)
Statistiquement, 5 % de la population est susceptible de faire une crise à un moment ou à un autre de sa vie (épilepsie vient du mot grec epilambanein qui signifie « attaque surprise »). Parmi les 500 000 individus concernés, 50 % ont moins de vingt ans.
(…)
« Certaines formes d'épilepsie vont guérir à l’adolescence, d'autres nécessiteront la poursuite d'un traitement et une prise en charge spécifique explique l’épileptologue. Le plus souvent, un traitement antiépileptique permettra d'équilibrer l'épilepsie et l'enfant pourra suivre un parcours scolaire quasi normal. Les capacités intellectuelles de ces enfants sont généralement équivalentes à celles des autres (…). Parfois, quelques troubles liés à la maladie et/ou à son traitement peuvent faire la différence : manque de concentration, fatigue, instabilité, lenteur. » Pour les enfants dont les crises surviennent de façon rapprochée, il est nécessaire d’adapter l’enseignement pendant un temps : orthophonie, aide psycho-motrice, présence d’un éducateur spécialisé peuvent être adjointes à l’enseignement scolaire habituel. Dans les cas d’épilepsies plus sévères, l’enfant devra suivre une scolarité adaptée dans une CLIS (CLasse d'Intégration Scolaire), ou dans des structures telles que les IME (Institut Médico-Éducatif) ou IMpro (Institut Médico-professionnel), qui respecteront son rythme.(…)

Par Frédérique Planet


TENDANCES DE LA RECHERCHE
Le travail rend-t-il heureux ?


Le travail aurait-il perdu de la valeur ? Souvent accusé d’asservir et de faire souffrir, est-il uniquement subi ? Chercheurs et penseurs s’opposent depuis longtemps sur la question.

L’importance que l’on donne au travail est sans doute surestimée. C’est toute la théorie développée par Dominique Méda, philosophe et sociologue du travail, qui distingue deux ensembles : les personnes dont la vie se confond avec le travail (qui ne vendent plus une « prestation » mais bien eux-mêmes, leur être et toutes leurs qualités) et celles à qui l’on « achète » une petite partie d’elles-mêmes. Leurs rapports respectifs au temps et à la liberté sont complètement différents. Dans ses ouvrages consacrés à l’histoire du travail et de la productivité, la chercheuse s’emploie à démontrer le caractère totalement historique de notre concept du travail.
(…)
Le travail a considérablement changé : il est devenu plus intense, plus exigeant mais aussi plus intéressant. On peut cependant reconnaître qu’il n’est plus, comme autrefois, le maître-décideur de nos vies. La société des temps libres a pris son essor, renforcé encore avec la loi d’aménagement et de réduction du temps de travail. En outre, la retraite est considérée comme une seconde vie, riche et féconde. Un progrès et un changement de perspective que souligne Jean Viard, politologue au Cevipof (Centre d’Étude de la VIe POlitique Française) : « La valeur travail est moins prenante, mais le travail s’en trouve paradoxalement renforcé, car il n’est plus subi comme autrefois. Comme le reste, il devient un projet de vie » (Journal du CNRS, mai 2005).
(…)
L’équipe de recherche dégage alors quatre sources de plaisir au travail : le relationnel (très valorisé par les femmes, parce que leur emploi permet de sortir de l’enfermement domestique), l’aspect technique (le « faire » de l’artisan ou de l’informaticien), le sentiment d’aider les gens et enfin pour certains… les voyages ! Si le plaisir au travail est évident, les conditions dans lesquelles il s’exerce déterminent véritablement cette satisfaction : « Les grands déterminants, tel que le poids du salaire et de l’autonomie, sont difficilement dépassables »,
reconnaît Delphine Serre.
(…)
Et les écarts d’opinion entre les sexes se réduisent à mesure que s’élève le niveau socio-économique, social ou culturel des travailleurs… L’étude illustre bien les différences de critères de satisfaction au travail entre hommes et femmes. 40 % des hommes (contre 34 % de femmes) trouvent « l’occasion de faire au travail des choses qui leur plaisent ».

Par Isabelle Guardiola

N° Octobre-novembre 2005 - L'école des parents

ENQUÊTE
Quand l’école passe la main aux experts

Comment enseigner tout en veillant à la bonne santé mentale des enfants ? Peu avertis, peu formés, les « profs » usent des moyens à leur portée pour « signaler » les problèmes. Comment mieux faire ?

Orthophonistes, psychomotriciens, rééducateurs, pédopsychiatres, le nombre des « experts » vers lesquels l’école renvoie les enfants a de quoi déboussoler les parents. Plus que démissionnaires, ceux-ci sont en effet angoissés devant toutes ces « aides » qui leur sont proposées à la première difficulté. La plupart obtempèrent à ces directives car, en parents attentifs, ils ont pour idée fixe de faire fructifier les capacités de leurs enfants, de peur de voir leurs enfants « virés » de l’école. D’autres se rebellent ou sont écartelés entre toutes ces injonctions. Cette constatation se traduit dans les chiffres et dans les propos alarmants d’un certain nombre de spécialistes.
(…)
Commençons par le premier niveau de scolarisation : l’école maternelle. Puisque le langage est au cœur de tous les apprentissages, il n’est pas aberrant que des textes officiels préconisent la détection la plus précoce possible des troubles du langage. En ce sens, la circulaire du 31 janvier 2002 (qui concerne aussi l’école primaire) précise que « la maîtrise de la langue orale et écrite constitue l’enjeu central de toute scolarité et que les pédagogues doivent y être attentifs dès l’école maternelle ». « Repérage », « dépistage », « prise en compte » : les mots sont dans la circulaire. « Que l’école maternelle soit un lieu de prévention, c’est une évidence, admet Lucile Barberis, présidente de l’AGIEM (Association Générale des Institutrices et instituteurs des Écoles Maternelles publiques) ; cela a toujours été le cas. À condition de concevoir cette prévention comme une observation attentive et bienveillante ». Ce que Nicole Catheline reconnaît aussi lorsqu’elle dit : « Le langage structure la pensée. Il est logique de s’en préoccuper le plus tôt possible mais, à condition de ne pas trop médicaliser l’approche. L’école est prise entre deux feux : passer à côté d’un trouble qui peut compromettre l’avenir ou se montrer exagérément alarmiste. »
(…)
Cette question de l’évaluation, replacée dans le contexte général de la prévention, provoque un certain nombre de réactions. Claire Blain, psychologue en CMP (Centre Médico Psychologique), stigmatise cette politique de « dépistage précoce généralisé en milieu scolaire ». Le Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale en 2003 a donné des directives pour la santé des élèves, faisant une large place à la santé mentale terme sous lequel on rassemble un certain nombre de troubles qualifiés de psychiques dépistés à l’école. Allant dans le sens de certaines enquêtes menées par l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), les textes recommandent aux différents personnels de l’enfance de repérer les signes de mal-être des enfants et adolescents.
(…)
À la fin, il n’y avait plus de signalement au médecin de PMI (Protection Maternelle Infantile), la crèche était devenue un lieu de paix. »
Une des solutions résiderait-elle dans les groupes d’expression et d’échanges entre enseignants ? Ceux-ci, quel que soit le degré, se sentent isolés – voire persécutés, mal aimés – ils reçoivent des injonctions de toutes parts et avouent être sous pression. « Est- ce que pour une institutrice, signaler ce n’est pas finalement signaler son malaise professionnel ? », interroge André Agard-Maréchal. La formation en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) ne suffit pas. C’est un accompagnement constant qui est souhaitable, avec la possibilité de prendre de la distance par rapport à sa pratique éducative. (…)

Colette Barroux-Chabanol


SALLE DES PROFS
Un nouveau bac pour demain ?

Créé en 1808, le baccalauréat est-il toujours adapté au lycée du xxie siècle ? Le point sur une institution sur la sellette.
En juin dernier, plus de 630 000 candidats se sont inscrits au baccalauréat. Conserver le nom de cet examen, créé en 1808, a-t-il encore un sens alors qu’il recouvre des réalités aussi différentes que les baccalauréats professionnels, technologiques et généraux ? Le point sur l’identité du « bac ».
• Rappel historique
Jusqu’à la fin des années soixante, seule une part minoritaire des jeunes d’une génération atteint le baccalauréat : environ 15 %. Ils se répartissent entre trois séries : mathématiques élémentaires (math élém), philosophie (philo) et sciences expérimentales (sciences ex). La formation comporte un solide tronc commun qui permet à de nombreux jeunes d’obtenir, à l’époque, deux baccalauréats. En 1965, la carte des baccalauréats est revue en profondeur :
(…)
Enfin, en 1987, les baccalauréats professionnels sont créés dans le contexte général suivant :
• les bacheliers technologiques étaient et sont encore aujourd’hui de moins en moins nombreux à arrêter leurs études à ce niveau : les entreprises manquent donc de personnel qualifié de niveau IV (2);
• les élèves orientés vers la voie professionnelle acceptaient de plus en plus difficilement de voir leur horizon scolaire pratiquement bouché (3) au-delà du BEP (deux années après la fin de la troisième) : les baccalauréats professionnels leur offraient une possibilité de poursuite d’études assez largement ouverte (4);
• le ministre de l’époque – Jean-Pierre Chevènement – s’appuyant sur une étude du Haut conseil éducation, économie, emploi, lançait un slogan : 80 % d’une tranche d’âge au niveau du baccalauréat.
(…)
• Fonctionnement et organisation
Le baccalauréat est un diplôme national : il donne les mêmes droits à celui qui l’a obtenu, quelle que soit son académie. Par rapport à ce que l’on observe dans la plupart des pays étrangers, le baccalauréat est aussi le premier grade universitaire : voilà pourquoi les jurys sont présidés par un enseignant de l’université et que tout baccalauréat donne automatiquement accès à celle-ci.
Différents principes président au fonctionnement de l’examen :
(…)
• Le déroulement
Le baccalauréat est un laissez-passer qu’il est bien difficile de ne pas posséder actuellement : or, environ 20 % des candidats échouent tous les ans, certains d’entre eux étant reçus à la session suivante. En revanche, ce n’est pas le baccalauréat qui pèse le plus dans l’admission dans les filières sélectives de l’enseignement supérieur (5). Pour celles-ci, les commissions de sélection se réunissent et délibèrent avant le baccalauréat et statuent donc à partir d’un dossier spécifique rempli par les professeurs de Terminale, et à partir des bulletins scolaires de première et des deux premiers trimestres de cette classe. Cette sélection est donc opérée sur le travail fourni régulièrement en cours et sur la base des évaluations menées par les professeurs, avec tous les aléas engendrés par une telle situation.
(…)
• Les revendications lycéennes du printemps 2005
Alors qu’il y a peu, les lycéens s’opposaient au caractère couperet et aléatoire de l’examen terminal et revendiquaient une part de contrôle continu ou de contrôle en cours de formation, on peut être surpris par l’hostilité très vive que le projet d’en intégrer progressivement a suscité de la part des lycéens, au printemps dernier.Le reproche essentiel était de refuser la mise en place d’un baccalauréat « local » qui aurait pu désavantager les candidats des quartiers les plus défavorisés. L’argument est difficile à comprendre puisque ce sont dans ces établissements que les taux de réussite sont les plus bas et l’on ne voit pas l’influence particulière qu’aurait le contrôle continu sur les résultats.(…)

Dominique Raulin


EN DÉBAT
Prématurés : un avenir fragile pour le bébé et ses parents

Comment mieux prévenir les risques chez l’enfant né avant terme et mieux prendre en charge les familles ?
(…)
Autre nouveauté : avec les progrès de la néonatologie, des enfants très prématurés peuvent survivre. Pourtant, la prématurité se révèle un problème croissant avec un impact sérieux sur la morbidité et la mortalité néonatale. Elle peut aussi provoquer des troubles de développement plus tard chez l’enfant, sans oublier l’incidence psychologique de la prématurité chez les parents et leur difficulté à faire front, au quotidien, lorsque survient ce séisme, parfois imprévisible. Face à la hausse du nombre d’accouchements prématurés, plusieurs associations se sont mobilisées pour que soient améliorés la prise en charge et le suivi des prématurés, ainsi que l’accompagnement des parents souvent fragilisés.
(…)
Pour Charlotte Lavril, fondatrice et responsable de l’association SOS Prema, « la naissance précoce d’un enfant peut déstabiliser complètement les parents qui doivent faire face à l’hospitalisation de leur enfant pendant des semaines, voire des mois. Souvent aussi, l’enfant est hospitalisé loin du domicile, ce qui représente une difficulté supplémentaire. Les parents se sentent culpabilisés et ont peur de mal faire. Il est important qu’ils puissent parler de leurs problèmes. Un enfant prématuré est plus difficile à faire grandir et les mères ont besoin qu’on les rassure ». Pour leur venir en aide, cette association propose aux parents de partager leurs expériences avec d’autres dans le cadre de groupes de paroles animés par une psychologue. SOS Prema dispose également d’une permanence téléphonique et d’un site Internet proposant des conseils pratiques via une puéricultrice et une assistante maternelle spécialisée. (…)

Frédérique Planet

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Études d’intérêt public : la lente marche de l’évaluation

Entre analyse et action, l’évaluation contribue à l’évolution des dispositifs du service public : éducation, santé, emploi.

Les premières études portant sur l’évaluation ont été réalisées aux États-Unis, dans la période d’avant-guerre. Elles s’intéressaient principalement à l’éducation. Elles se sont développées dans les années soixante, notamment à travers les grands programmes de l’époque Kennedy-Johnson. Rapidement institutionnalisée et diffusée dans le monde entier, cette pratique arrive cependant tardivement en France, les premières tentatives d’évaluation de programmes étant réalisées dans la seconde moitié des années quatre-vingt, sous l’égide du Commissariat au Plan, à travers la politique dite de « renouveau du service public » mise en œuvre sous le gouvernement Rocard.
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• Pourquoi évaluer ?
Garantissant plusieurs types de résultats, l’évaluation se situe à l’interface entre analyse et action : « Veiller à la production de données objectives qui éclairent la décision publique ; contribuer à l’évolution des dispositifs publics en s’attachant à repérer ce qui conditionne leur efficacité et leur qualité ; mobiliser l’ensemble des acteurs concernés autour d’objectifs partagés. » (Journal de l’action sociale et du développement social, novembre 2004). Dans certains domaines, la pratique de l’évaluation est davantage intégrée, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’emploi.
(…)
Ainsi, le FASILD mesurait – par exemple – l’écart entre le nombre de places financées chaque année pour bénéficier d’un certain nombre d’heures de formation et constatait, régulièrement, qu’il finançait le double ou le triple de bénéficiaires prévus pour un total d’heures de formation inférieur à celui décidé… Après avoir permis ce constat d’inefficacité ayant duré des années, l’évaluation a permis de réinterroger la pertinence du concept même du dispositif linguistique et de mettre en place un nouveau système.
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Dans le souci de faire évoluer un dispositif obsolète qui ne correspond plus aux besoins des bénéficiaires ou de la société, ou ne se révèle pas efficace, une évaluation réussie n’est pas sans effet. Ainsi, le FASILD s’est-il penché sur l’accompagnement à la scolarité, des programmes co-financés par la DIF (Délégation Interministérielle à la Famille), la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville), les collectivités territoriales et locales. « L’une des vraies difficultés, pour nous, est d’évaluer des dispositifs que nous ne menons jamais seuls. (…)
• Vers plus d’évaluation ?
Après des débuts prometteurs, et même si le décret de 1990 fixe l’obligation d’évaluer les programmes publics de l’État, l’évaluation marque le pas. Sans être tout à fait écartée des discours, elle souffre encore d’une image de « contrôle », qui fait toujours hésiter les organismes à s’engager dans le processus. Les pouvoirs publics ne s’y sont engagés que difficilement, une dizaine d’années après la parution du décret et principalement avec l’obligation faite par l’Europe d’évaluer tous ses dispositifs et programmes de financement dans les différents pays. « L’évaluation en France demeure fragile et menacée, estime Jean-Claude Barbier, sociologue, chercheur au CNRS, directeur de recherches au Centre d'études de l'emploi. À la différence d’autres pays, elle n’a jamais été intégrée à la culture politique française et n’a jamais été appliquée de façon systématique. » L’une des preuves en est la disparition du Conseil National de l’évaluation, dont le renouvellement aurait dû intervenir après les élections de 2002, mais que les gouvernements successifs ont laissé en souffrance.

Isabelle Guardiola

N° de juin / septembre 2005 - L'école des parents

L'ENQUÊTE
La roue de la fortune

Dernier tabou, l’argent est lourd d’ambivalence. On n’en discute toujours pas facilement alors qu’on ne « pense qu’à ça ». Objet d’envie ou de mépris, grand libérateur ou grand tyran, incontournable ou intouchable, suscitant passion ou indifférence, l’argent est un « équivalent universel » selon le mot de Georg Simmel dans sa Philosophie de l’argent ; il s’est imposé, quelle qu’en soit la forme, comme un intermédiaire qui permet de s’affranchir des rapports humains directs pour obtenir nourriture et abri. Coquillages, morceaux de pierre, feuilles de tabac, divers objets au fil des siècles ont servi à mesurer la valeur des choses, jusqu’à l’invention de la monnaie et à sa dématérialisation progressive.
(…)
Premier noyau de la vie sociale, la famille est par excellence le lieu où l’argent se donne, se refuse, se partage, se transmet, se dit, s’apprend. Non que cet argent tourne en circuit fermé, mais ce premier cercle est un bon observatoire de la circulation de l’argent et de l’évolution sociale. L’argent d’une famille d’aujourd’hui n’est plus concrètement lié à une activité productrice. Le fort développement du secteur tertiaire, la virtualisation des moyens de paiement, ont coupé le travail de sa rémunération sous forme monétaire. Difficile, souvent, pour un enfant de visualiser en quoi consiste le métier de ses parents et de savoir combien ils gagnent.
(…)
Enfin, la transmission du patrimoine s’est transformée. L’héritage se faisant attendre (allongement de la durée de la vie et boom des seniors consommateurs), on a vu les donations se développer (augmentation de 50 % entre 1970 et 1990) : entre parents et enfants et, depuis la loi de finances 2003, entre grands-parents et petits-enfants (abattement de 30 000 euros sur donations aux petits-enfants). Sans compter les solidarités souterraines mal comptabilisées mais néanmoins repérables (garde occasionnelle ou régulière de petits-enfants, aide aux études, logement à titre gracieux en cas de chômage ou de séparation).
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« Se faire de l’argent » (sous-entendu « facilement ») devient une obsession pour des jeunes qui, à défaut d’avoir un emploi ou de faire des études prometteuses, peuvent faire preuve d’inventivité pour en dénicher.
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Il est vrai que l’époque est marquée par un certain recul économique. On voit s’accroître le nombre de « travailleurs pauvres », cette nouvelle catégorie de salariés qui, en contrats précaires (saisonniers, CDD, intérim, temps partiel), ne gagnent pas assez pour faire face à leurs charges, tout en ne remplissant pas les conditions pour être socialement secourus (leur exclusion de facto constitue un casse-tête pour les travailleurs sociaux) ; on voit aussi s’aggraver la précarité des foyers monoparentaux. Parallèlement, jamais il n’y a eu autant de familles surendettées (190 000 dossiers déposés devant les commissions de surendettement en 2004) parmi lesquelles 95 % avaient été victimes d’un « accident de la vie ». C’est dire à la fois la faiblesse des revenus, mais aussi la pression de la société de consommation, de la publicité et des organismes de crédit, en dépit des dispositions de la loi Borloo d’août 2003, supposées favoriser la prévention des situations de surendettement. (…)

Par Colette Barroux-Chabanol


SALLE DES PROFS
L’avenir de l’école orienté

Le Parlement vient d’adopter la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école. Son vote est l’aboutissement d’un processus de plus d’un an débuté par la mise en place, en grande pompe, de la CNAE (Commission Nationale sur l’Avenir de l’École), par la remise solennelle de son rapport au Premier ministre à l’automne 2004, et enfin par la préparation de ce texte de loi.
(…)
D’autres dispositions sont plus spectaculaires même si, là encore, leur inscription dans une loi peut surprendre. Par exemple :
•«Afin de promouvoir une véritable égalité des chances, un effort exceptionnel sera fait au profit des élèves boursiers ayant manifesté par leur travail une volonté de progresser et de réussir.» Suit un tableau indiquant l’augmentation du nombre de boursiers en 2006, 2007 et 2008 (16 700 de plus chaque année) et le coût en millions d’euros (17 MM chaque année), soit une moyenne de l’ordre de 1000 € par boursier.
•«Pour les élèves ayant montré aisance et rapidité dans l’acquisition des connaissances indispensables, l’Éducation nationale se doit de favoriser leur progression.» La quasi-totalité des enseignants souhaiterait « favoriser la progression » des élèves concernés, mais ils n’en ont, disent-ils, ni le temps, ni véritablement la possibilité : ce ne sont pas les quelques activités ponctuelles supplémentaires qui peuvent réellement satisfaire les besoins particuliers de ces élèves. Peut-être aurait-on pu étendre à ces élèves le principe du « programme personnalisé de réussite éducative », « réservé » aux élèves qui en fin de scolarité obligatoire, n’ont pas atteint les objectifs du socle commun des connaissances et des compétences.(…)

Par Dominique Raulin

EN DÉBAT
Ultraviolets et prévention

Le soleil a une influence positive sur notre santé : il favorise l’activité de notre corps et stimule la production de vitamine D, vitamine de croissance. Néanmoins, il est important de garder à l’esprit qu’une exposition excessive à ses rayons ultraviolets (UV) est dangereuse pour la peau et les yeux. « Il faut être conscient des effets nocifs de certains rayonnements tels que les ultraviolets, indique le Professeur Hélène Sancho-Garnier, responsable d’Épidaure, département de prévention du Centre régional de Lutte contre le Cancer (Val d’Aurelle-Paul Lamarque à Montpellier, Hérault). Ceux-ci sont à l’origine de lésions cutanées (brûlures, tâches pigmentaires, rides, tumeurs bénignes, cancers) et d’atteintes oculaires (conjonctivites, cataractes…). »
(…)
Afin de protéger les enfants des effets indésirables du soleil, de nombreux conseils de prévention sont avancés par le Ministère de la Santé, l’INPES (Institut National de Prévention et d’Éducation pour la Santé) et l’Assurance maladie. Il est même formellement recommandé de ne pas exposer les nourrissons au soleil car ils ont les yeux et la peau particulièrement fragiles. Un autre risque est celui de la déshydratation. En ce qui concerne les enfants, il faut éviter les expositions entre 12 heures et 16 heures et d’une manière générale, veiller à en limiter la durée. L’adaptation doit être progressive et ne pas dépasser dix minutes au début. En outre, quels que soient l’heure et le lieu d’exposition, les enfants, comme les adultes, doivent porter un chapeau et des lunettes de soleil avec un filtre anti-UV et des montures enveloppantes. Il est aussi utile, en dehors de la baignade, de leur faire garder des vêtements légers et de couleur claire. « Ceux-ci sont de bons écrans solaires tant qu’ils ne sont pas mouillés », précise Hélène Sancho-Garnier. Enfin, il est important de choisir une crème solaire à indice UVB correspondant à son phototype « afin de garantir son efficacité, il faut absolument renouveler son application toutes les deux heures environ et après chaque baignade », précise Hélène Sancho-Garnier. (…)

Par Frédérique Planet

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Sociologie de la sexualité : étude du genre

Aujourd’hui, la vie sexuelle des femmes n’a plus grand-chose à voir avec celle de leurs mères et de leurs grands-mères. Cependant, derrière l’apparente évidence des mutations de la société, persiste une profonde asymétrie dans les rapports hommes/femmes. C’est ce que mettent en lumière les sociologues de la sexualité, en étudiant la scène publique et privée. On est tenté de voir les questions sexuelles comme atemporelles, voire naturelles. Les sociologues de la sexualité mettent au contraire l’accent sur leur historicité. Les forts changements intervenus ces dernières décennies ont eu des conséquences directes sur les contextes biographiques, en complexifiant le cours jusque-là assez rectiligne de la vie conjugale : allongement de la vie sexuelle des femmes, pendant la jeunesse, mais également aux âges avancés, développement de la cohabitation sans mariage, séparations plus fréquentes qui mènent à des alternances de vie conjugale et de vie sans conjoint… Autant de facteurs qui peu à peu ont fait éclater l’idée d’une sexualité dite « normale » (hétérosexuelle, en couple marié) telle que la décrivait la toute première enquête sur les comportements sexuels des Français, le rapport Simon réalisé en 1970.
(…)
• Persistance des schémas
La hiérarchie de genre n’est pas fondamentalement modifiée par l’individualisation des parcours, conclusion à laquelle parviennent les deux chercheurs. Si la coexistence de modèles différents agit comme ferment de l’individualisation, les schémas traditionnels durent : malgré le recul du mariage, les jeunes femmes continuent à intérioriser dès le début de leur vie sexuelle une trajectoire « obligée » : couple (hétérosexuel), enfants… et tendent toujours à penser leurs premières expériences en termes d’amour, sélectionnant fortement leur partenaire qui doit pouvoir être, à terme, un partenaire conjugal. Ce qui les distingue radicalement des garçons : « Dès la naissance des enfants, la division du travail entre homme et femme devient plus inégale et rigide, alors que l’on observe une répartition assez égalitaire et relativement indifférenciée dans les débuts du couple, note Michel Bozon. Avec les enfants, la division classique des rôles féminins et masculins revient en force et la sexualité passe durablement au second plan pour les femmes. L’homme devient le “partenaire sexuel”, comme si dans ce domaine aussi se créait une division du travail. » (…)

Par Isabelle Guardiola

N°d'avril / mai 2005 - L'école des parents

L'ENQUETE
Familles et télé : la loi des séries

Et si les séries télévisées nous parlaient de la famille depuis toujours ? Quel qu’en soit le genre (saga, policier, comédie sentimentale, drame), françaises ou étrangères, ces œuvres de fiction qui s’inscrivent dans la durée, écrites et produites à un instant T, nous disent quelque chose non seulement de la réalité sociale, mais de la façon dont hommes et femmes se rencontrent, font alliance, ont des enfants, tentent de mener de front vie professionnelle et familiale, s’aiment, souffrent et meurent.
(…)
« Aux États-Unis, la télévision est commerciale et indépendante alors qu’en France, c’est le genre préféré des gens de pouvoir », déplore Martin Winckler (1). « Il y a en France une longue tradition de télévision d’État ; la fiction n’y défend pas l’individu contre l’État, alors qu’aux États-Unis c’est un genre subversif qui peut critiquer le pouvoir ou décrire la famille dans ce qu’elle a d’aliénant, de dysfonctionnant. Les séries françaises sont surtout conformistes, consensuelles ; on veut que le produit ressemble à l’idée que s’en fait le programmateur de chaîne. Alors qu’un scénariste américain est sommé d’étonner et de s’engager. »
(…)
En réalité, si les séries américaines sont sous-estimées, c’est souvent à cause des nombreuses coupes qu’on leur a fait subir pour les adapter au public français, sans parler des traductions qui sont parfois des trahisons pures et simples. Néanmoins, même s’il est très difficile de chiffrer ce succès, les séries américaines ont vraiment trouvé leur public aussi en Europe. Si les adolescent(e)s se sont délecté(e)s de Charmed ou Friends, y puisant des informations sur les relations sentimentales qui les attendent dans un avenir proche, le public a fidèlement suivi les séries évoquées plus haut, et notamment la série Urgences qui a donné lieu à de nombreuses analyses.
(…)
Pour en revenir à la fiction française, rappelons qu’elle a accompagné tous les moments de la vie personnelle des Français et suivi, en les reflétant, toutes les grandes étapes de la transformation de notre pays. Si les fictions historiques et les sagas sont devenues plus rares et plus solennelles, en revanche, les séries policières et les fictions intimistes ont connu une expansion considérable. S’épanouissant dans le milieu des années soixante-dix, les grandes sagas ont mis en scène l’histoire de dynasties familiales qui s’étendent sur plusieurs générations.
(…)
De manière plus générale, ces fictions ne prônent pas le retour à des modèles familiaux anciens mais proposent une version douce des nouveaux modèles familiaux, le maillon le plus sensible de la chaîne relationnelle étant le lien paternel. « Mes enfants ? Heureusement que je les ai ; je ne savais pas que c'était possible d'aimer comme je les aime », dit, par exemple, le flic Mathieu Corot joué par Michel Boujenah dans la série du même nom. Ainsi, la promotion des valeurs familiales, qui est l’un des points caractéristiques de cette chaîne, ne passe pas par une crispation passéiste sur la famille traditionnelle et un rejet des nouveaux modèles familiaux, mais plutôt par un souci de réintégrer les transformations qu’ils induisent au cœur même d’une représentation familiale modernisée et réenchantée. » (…)

Par Colette Barroux-Chabanol

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Pourquoi la violence scolaire ?

La violence scolaire, réapparue avec acuité sur la scène publique au début des années quatre-vingt-dix a entraîné une prolifération de rapports et nombre de mesures gouvernementales, dont le fameux (et unique en Europe) partenariat école-police-justice. On peut cependant souligner le décalage entre les préoccupations politiques et les recherches en sciences sociales qui se sont moins massivement et moins brusquement intéressées au phénomène, s’attachant davantage à le relativiser, puis à le décrire plus précisément. Avant de tenter de proposer des solutions aux personnels démunis.
(…)
• Violence et classes défavorisées
Il faut cependant noter que les allégations sur la violence scolaire ne sont pas fondées sur des enquêtes chiffrées de grande envergure : celles-ci ne sont menées qu’après 1993. Il ne s’agit alors que de rapports de l’Inspection générale, portant uniquement sur des établissements à problèmes. Et si l’on se penche sur les chiffres communiqués par les ministères de la Justice et de l’Intérieur, on s’accorde là aussi à constater la faible ampleur du phénomène. Les chercheurs vont alors en conclure que la violence en milieu scolaire n’est pas constituée d’abord par les crimes et délits recensés, mais bien davantage par un climat de violence, adoptant ici ou là diverses formes : agressivité, incivilité, violence verbale, physique, ou sexuelle. « Ces constats, note Cécile Carra (2) nous montrent l’importance d’un climat qualifié de violent, et non d’un système qui ne parviendrait plus à contenir une nature humaine violente ou la multiplication de personnalités violentes plus ou moins innées, plus ou moins construites par la famille. »
(…)
• Terrains sensibles
Jacques Pain travaille sur ces questions depuis les années soixante-dix, dispensant à Nanterre, depuis 1984, un cours sur la violence dans le champ éducatif et à l’école. Une solide expérience des terrains difficiles, la pratique des arts martiaux et de la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury ont nourri sa formation et sa réflexion, et l’ont amené à élaborer des réponses pédagogiques : « À l’école, il faut se montrer actif et vigilant sans cesse. Des établissements qui ont bien fonctionné des années peuvent s’écrouler en trois mois. Mais en cas de crise, quand un établissement mobilise personnel et élèves dans des activités collectives, élabore une charte de vie, tout peut changer, une pacification s’opère. Les élèves les plus violents représentant 2 à 3 % doivent être repérés et soignés. » Jacques Pain proclame : « Il ne faut pas avoir peur de la violence ! » Intervenant sur des terrains très violents, il fait le constat que la violence n’est jamais gratuite : « Elle s’explique toujours par un lien de réciprocité ou de provocation. Souvent, un système de vases communicants s’opère : une direction qui flotte, une scission entre les groupes de profs, de l’agitation chez les élèves… autant de facteurs portant les germes du développement de la violence et du repli sur soi ! Un terreau de violence alimenté par l’enkystement de l’École dans l’élitisme républicain, qui secrète des comportements autistiques, mutiques, et de passages à l’acte. Car comment croire en cette école ? Si vous n’êtes pas d’un certain milieu, à dix ans vous savez que c’est fichu… » (…)

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
Urbanistes : construire le vide
(…) Ce qui me plaît, c’est de faire naître une idée d’amélioration du cadre de vie, puis de progressivement construire une architecture de faisabilité, et d’arriver jusqu’à un dessin. Aider à accoucher les projets des autres, sur une idée qui vient de moi. Puis de confier à des concepteurs le soin de le réaliser et d’essayer de créer les conditions pour qu’ils le fassent au mieux. Mon projet est leur projet, leur projet est mon projet… Peu importe ! » David Laborey est urbaniste à la mairie de Noisy-le-grand (Seine-Saint-Denis). Il a passé un DESS d’urbanisme, travaillé cinq ans en agence privée avant d’entrer en mairie. Il pilote des projets, notamment avec des bureaux d’étude extérieurs, en urbanisme, architecture et paysage. Urbaniste, un métier aux fonctions et statuts polymorphes, y compris au sein d’une même collectivité. Certains vont travailler sur la planification urbaine ou le réseau de transports, réfléchir à un paysage sur quinze ans, suivre les règlements administratifs de POS (Plan d’Occupation des Sols), instruire des permis de construire, mener des projets de démolition-reconstruction de barres HLM ou de zones d’aménagement concerté…

Par Isabelle Guardiola

LE DROIT
Viré oui, mais en règle
Le contentieux des licenciements économiques s’est considérablement développé au cours des dernières années, d’une part en raison du nombre croissant d’entreprises en difficulté, d’autre part parce que de plus en plus de salariés concernés estiment avoir été victimes d’une mesure injustifiée. C’est au Conseil de Prud’hommes qu’il appartient d’apprécier le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l’employeur et la qualification économique du licenciement. La procédure de licenciement économique obéit à des règles spécifiques destinées à permettre une information, voire une consultation des représentants du personnel et de l’administration. Ces règles varient selon la taille de l’entreprise et le nombre de licenciements envisagés. Nous verrons ici le seul licenciement économique individuel.(…)

Par Christophe Petit

N° de février / mars 05 - L'école des parents

L'ENQUETE
Nourrir la vie

Il faut manger pour vivre ; c’est une évidence. Doté d’un corps, l’être humain a un besoin vital de manger et boire pour renouveler son énergie. Ne pas se nourrir peut entraîner la mort, les organisations humanitaires le savent, qui s’efforcent de mettre fin au scandale de la faim dans le monde. Plus près de nous, les associations caritatives et les services sociaux s’évertuent à fournir aux plus démunis la nourriture indispensable à leur survie. On connaît par ailleurs la puissance persuasive d’une grève de la faim ; le spectre de la mort n’est jamais loin lorsqu’on parle de nourriture. On sait ainsi que tout aliment ingéré est susceptible d’être toxique pour celui qui le consomme. Omnivore, l’homme est confronté à la nécessité de faire des choix entre des produits variés. (…)
Manger à l’extérieur, dans le métro, chez soi sur un plateau, sauter un repas, alterner croque-monsieur et canard laqué, couscous et steak-frites, fractionner ses repas, sont autant de manières d’adapter sa nourriture à son genre de vie, à ses horaires, à ses contraintes, de jongler avec son temps. Vivons-nous pour autant sous le signe de la « déstructuration » ? Selon l’enquête IFOP pour Eurest de septembre 2003, le domicile reste le lieu principal de déjeuner des Français pour 38 % des actifs. Sur les 20 % qui se restaurent sur le lieu de travail, 15 % ont apporté un repas de la maison. Il est vrai aussi qu’un tiers des Français reconnaissent sauter le déjeuner en semaine. Seulement 43 % des Français optent pour un repas complet entrée/plat/dessert.
(…)
Claude Michaud, directeur du CDES (Commission Départementale de l'Éducation Spéciale) du Doubs, souligne que « l’évolution des modes de vie a modifié l’importance de certains repas et notamment celle du dîner qui est devenu le seul repas de la journée où la famille est intégralement réunie ; mais les observations ne permettent pas de conforter
l’hypothèse de déstructuration de l’alimentation
des enfants et des adolescents… »
(…)
Nourrir est en effet un geste complexe qui ne se réduit pas à la somme des tâches matérielles : approvisionner, trier, laver, éplucher, cuisiner, placer dans les assiettes, faire la vaisselle et éliminer les déchets. Nourrir, c’est donner plus que des aliments, donner du temps, de l’attention, du plaisir, du rire, du bien-être ; nourrir c’est partager, manger est plus qu’un acte vital, c’est un acte de désir… un acte impliqué dans le processus de socialisation qui tisse des liens entre les convives. C’est aussi au moment du repas que les messages verbaux se transmettent et que l’intimité se dévoile. Le dîner en tête-à-tête est, par exemple, une étape incontournable de la carte du Tendre. De même, la table peut aussi être le lieu des « excès ».

Par Colette Barroux-Chabanol

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Le harcèlement moral au travail

(…) Dans un ouvrage publié en 1993, Mobbing. La persécution au travail, Heinz Leyman, un psychosociologue suédois définit la notion de « mobbing » (de l’anglais « to mob » : assaillir, agresser, tourmenter) qu’il utilise depuis les années soixante pour désigner la persécution dans le cadre scolaire. Il l’a étendu à la violence psychologique au travail dès 1980 : « Une relation conflictuelle sur le lieu de travail, aussi bien entre collègues qu'entre supérieurs et subordonnés. La personne harcelée, la victime, est agressée de façon répétitive sur une période de six mois au moins, le but étant de l'exclure. » Le mot est nouveau mais la pratique, vieille comme le monde. Depuis un certain temps, sociologues et psychologues du travail examinent la dégradation des conditions de vie professionnelle. Certains spécialistes, comme Heinz Leyman, se concentrent sur le management et les méthodes de direction. D’autres décrivent la perversité qui se distille dans tous les milieux professionnels.
(…)
Margarita Sanchez-Mazas et Virginie Vrancz (chercheuses en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles) ont enquêté dans des entreprises néo-libérales, dites du « troisième type », y cherchant des éléments de compréhension globale du phénomène de harcèlement. Elles ont repéré les caractéristiques d’organisation de ces entreprises : soumission librement consentie et adhésion aux valeurs internes, sans que les règles soient clairement connues et partagées, y instituant ainsi l’arbitraire en clé de voûte du dispositif : « Dans un système qui secrète les surnuméraires, l’arbitraire doit être institué dans la mesure où l’exclusion doit pouvoir toucher n’importe qui. On ne peut aller jusqu’à la “courte paille” du petit navire, mais le modèle de la roulette n’est pas loin…
(…) Aujourd’hui, Christophe Dejours travaille sur le suicide au travail, un phénomène en expansion. Et réfléchit aux solutions à inventer, notamment sur le plan juridique : « Le cadre européen me semble à cet égard plus protecteur pour la santé des travailleurs que le niveau national, où l’on régresse. De plus en plus de plaintes déboutées sont portées devant la commission européenne, relais non négligeable.»

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
Orthophonistes : thérapeutes de la communication

Profession essentiellement féminine, l’orthophonie est une discipline
paramédicale destinée à prévenir et à traiter les troubles de la communication et du langage oral et écrit. Les orthophonistes interviennent dans des contextes divers : auprès de l'enfant qui ne parvient pas à acquérir la lecture, qui ne peut écrire de manière compréhensible, ou encore qui n'accède pas au raisonnement logique, mais aussi auprès de l'enfant ou de l'adulte qui présente un trouble d'articulation, un bégaiement, une perturbation de la voix ou une perte du langage après un accident, une intervention chirurgicale ou une maladie.
(…)
Depuis vingt-cinq ans, Isabelle Tanet-Mory intervient dans une tout autre spécialité : la psychose de l’enfant et l’autisme. Non formée à prendre en charge ce type de cas très lourds, elle a d’abord dû comprendre la cognition autistique pour construire des outils adaptés, inspirés notamment de la méthode Teacch, un programme éducatif né aux États-Unis après 1945 : « On a beaucoup pensé que les autistes refusaient la communication, or lorsqu’on leur donne des outils adaptés, ils s’en saisissent avec plaisir. Mais, dans un premier temps, il était important de découvrir ce qu’ils comprenaient du monde et leurs impossibilités. Le fait,
notamment, qu’ils ne parviennent pas à la généralisation. Le fait aussi qu’ils n’accèdent souvent pas au langage verbal uniquement auditif et qu’ils aient beaucoup de difficultés à comprendre le sens d’une longue phrase, l’intonation de la voix, l’expression des visages, ou encore qu’ils demeurent réfractaires à l’implicite, au double langage et à l’humour… »
(…) Les orthophonistes se saisissent de toutes les situations pour solliciter les compétences du patient : exercice dirigé, jeu ou simple conversation, le moindre échange est utilisé. Le travail doit ensuite se poursuivre hors des séances : « Le partenariat avec les familles et l’école est indispensable, confirme Isabelle Tanet-Mory, notamment si on utilise une communication alternative avec les enfants.»

Par Isabelle Guardiola

LE DROIT
Réforme du nom de famille - Au nom de la mère
C’est une petite révolution, qui modifie une tradition solidement ancrée dans notre pays et permet notamment aux enfants de porter le nom de leur mère. Ainsi, pour leur premier enfant né à partir du 1er janvier 2005, les parents mariés pourront désormais faire une déclaration conjointe de choix de nom et transmettre à leur enfant le nom du père, celui de la mère ou les deux accolés dans l’ordre choisi par eux. Mais attention, ce choix ne pourra être exercé qu’une seule fois pour toutes et vaudra pour tous les enfants suivants du couple. Si les parents choisissent un double nom, deux tirets ( -- ) seront placés entre les deux noms, ceci afin de ne pas créer de confusion avec les noms composés préexistants.
(…)
S’agissant de l’adoption, la réforme a également prévu des modifications :
l’adoption plénière confère à l’enfant le nom de l’adoptant. En cas d’adoption par deux époux, le nom conféré à l’enfant peut être soit le nom du père, soit celui de la mère, soit le nom accolé de chacun des deux parents dans l’ordre voulu et dans la limite d’un seul nom pour chacun. S’il est prévu une adoption simple, le nom de l’adoptant s’ajoute au nom de l’adopté. Lorsque l’adopté et l’adoptant, ou l’un d’eux, portent un double nom, le nom conféré à l’adopté procède de l’adjonction du nom de l’adoptant à son propre nom, dans la limite d’un seul nom pour chacun d’eux. (…)

Par Christophe Petit

N° de décembre04- janvier05 - L'école des parents

L'ENQUETE
Inégaux face à l’orientatoin
Pourquoi le simple mot d’orientation est-il immédiatement connoté négativement ? Une table d’orientation n’est pas faite pour nous égarer au contraire, et avoir le sens de l’orientation serait plutôt une qualité. L’idée d’aider les élèves à se diriger dans leurs études pour s’insérer à terme dans une vie professionnelle réussie n’est pas non plus a priori critiquable. Pourtant, au fil des années, dans un contexte économique difficile, à une époque marquée par la massification de l’école, l’orientation s’est identifiée à une sélection destinée à éliminer du cursus général les élèves jugés ou supposés peu doués et à remplir des filières professionnelles vers lesquelles spontanément ils n’iraient pas. (…)
Faire un bilan objectif est malaisé tant sont contrastées les approches. Dans le dernier ouvrage publié par la Documentation française sur les Dix-huit questions sur le système éducatif dirigé par Claudine Peretti, directrice de l’évaluation et de la prospective (ministère de l’éducation Nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche), on trouve un chapitre intitulé « Les processus d’orientation sont-ils équitables et efficaces ? » S’il est reconnu aujourd’hui que le destin scolaire des élèves, et au-delà leur insertion professionnelle, se joue « en grande partie dans les processus d’orientation », l’accent est mis aussi sur les grandes différences qui apparaissant selon l’origine sociale, le sexe et l’académie d’appartenance des élèves. Globalement, s’agissant de l’orientation en fin de 3ème, ce ne sont pas les désaccords qui sautent aux yeux puisque « ce n’est pas un processus conflictuel » et les « écarts entre vœux des familles et décisions de conseils de classe sont modérés et en décroissance. » Que se passe-t-il alors ? (…)
À la fin de la 3ème, ce sont donc 41 % des élèves qui sont « orientés » vers l’enseignement professionnel et 10 % qui quittent le cursus scolaire dont 7 % pour entrer en apprentissage. Les abandons en cours de parcours sont souvent dus à l’insatisfaction des vœux d’orientation des élèves : « Elle voulait faire coiffure, on l’envoie en comptabilité, indique une conseillère d’orientation, comment voulez-vous qu’elle réussisse ? » (…)

Par Colette Barroux-Chabanol

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Penser l’euthanasie : avancées et contoverses
Une grande majorité des Français (86 % selon un sondage SOFRES réalisé en 2001) est favorable à l'euthanasie. Pourtant, la loi la définit encore comme un crime. Suggérant de maintenir l'interdit avec toutefois une exception pour les cas extrêmes, les qualifiant d'« engagement solidaire », le CCNE (Comité National Consultatif d'Ethique) peine à trancher la question. Penseurs et chercheurs continuent à se diviser à son sujet. (…)
• Avancées récentes
C’est donc là que se situe le grand débat : pour une majorité de médecins, législateurs, penseurs qui se sont prononcés publiquement sur la question, le « droit d’être aidé pour se tuer ou droit d’être tué si l’on ne peut le faire seul ». Autrement dit le droit au suicide assisté ou à l’euthanasie, active directe, par injection mortelle par exemple, ne peut se poser que dans un contexte médical particulier. « Il semble que ce droit soit invoqué, estime Suzanne Rameix, quand les deux autres ne sont pas respectés : quand il y a révolte – plus que légitime – devant la souffrance non traitée, les douleurs atroces non calmées, et devant l’acharnement thérapeutique, la transformation d’un être humain en objet de techniques “futiles”, hors de tout espoir et de tout sens. » (…)
Dans le champ des intervenants publics, l'ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) se positionne en faveur du droit à choisir les conditions de sa propre mort et milite pour l'égalité de traitement de tous les citoyens dans ce domaine : « Dans l'état d'hypocrisie actuelle et d'obscurantisme législatif sur ces questions, estime Janine Girnt, la mort est à deux vitesses et la mort choisie, élitiste. Certains peuvent avoir la mort qu'ils désirent, et les pauvres, les isolés, les sans relations ou déjà très empêchés dans leurs corps, celle qu'on leur impose. » (…)

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
Infirmières en pouponnière social : SOS bébés à soigner
En pouponnière, lieu d'accueil pour enfants placés, les infirmières jouent un rôle d'intermédiaire entre le bébé et les adultes. Au plus près du soin.
Une pouponnière est un lieu à caractère social. Au Plessis et à Asnières, on y accueille respectivement, jusqu’à 48 enfants âgés de quelques jours à trois ans. Ces enfants y sont soit placés sur décision judiciaire dans le cadre de la Protection de l’Enfance, soit accueillis de façon temporaire lorsque les parents en font la demande -parce que rencontrant des difficultés sociales-, soit enfin des pupilles d’Etat que leurs parents ont souhaité confier à l’adoption. Ces bébés séjournent à la pouponnière en général trois mois, le temps du délai légal de réflexion (2 mois et un jour) et de l’adoption par une nouvelle famille.
(…)
Le rôle de l’infirmière de pouponnière diffère totalement de celui d’une soignante classique. Son bureau se situe au coeur d’unités, où sont regroupés les enfants auprès desquels on trouve les auxiliaires de puériculture appelées ici “ maternantes ”, qui sont véritablement dans des “ corps à corps ” avec les enfants. “ Personne tiers ” dans la relation, elle s’occupe de l’organisation …

Par Isabelle Guardiola

LE DROIT
Changer de régime matrimonial
Le mariage n’est pas seulement une histoire d’amour. C’est aussi, plus prosaïquement, la gestion d’intérêts pécuniaires. On peut en effet imaginer qu’avant de se marier, chacun des futurs époux soit déjà propriétaire d’un ou de plusieurs biens. Que vont devenir ces biens, une fois consacrée l’union des deux amoureux ? Qui va les administrer ? Comment va être résolu le sort des biens et dettes du couple, s’il faut se résoudre à divorcer ? C’est pour répondre à ces différentes questions que l’on a créé la notion de régime matrimonial. Il définit le sort des biens acquis pendant le mariage, il précise votre pouvoir et celui de votre conjoint sur vos biens propres et sur les biens communs, et indique la répartition des biens après la dissolution du mariage.(…)

Par Christophe Petit

N° d'octobre-novembre 2004 - L'école des parents

L'ENQUETE
Le droit à l’enfance
Pas si simple de caractériser la place de l’enfant aujourd’hui. Doté de droits quasi universellement reconnus, il n’est pourtant qu’un adulte en construction plus apte à l’autonomie qu’à l’indépendance, un être encore fragile qui mérite soutien et protection, envers qui les adultes (parents et éducateurs) ont un certain nombre d’obligations. Mais les psychanalystes sont nombreux à nous dire (voir entretien avec JP Lebrun) que l’enfant, pour grandir, a aussi besoin de limites, de frustration, d’une autorité qui bride sa toute- puissance et le prépare à une vie qui ne lui dispensera jamais “ tout, tout de suite ”.
Dans le même temps, comment s’y reconnaître dans les discours et les attitudes ambivalentes par rapport à l’enfant ? Né dans une société donnée, de parents spécifiques, comment imaginer que l’enfant puisse être pensé indépendamment des courants idéologiques, économiques et pédagogiques, des normes, des craintes, des modes, des connaissances acquises, des politiques gouvernementales de son époque. C’est donc dans un contexte plutôt individualiste valorisant la performance, la consommation, détaché des hiérarchies et des pouvoirs traditionnels que l’enfant devenu rare et précieux (notamment du fait de la contraception) est alternativement sujet et objet, tyran et victime , innocent ou coupable, consulté ou négligé, jugé compétent ou illettré. Penser l’enfant aujourd’hui c’est aussi comprendre à travers les politiques publiques quel projet de société on nourrit, quelles arrières pensées alimentent les lois, quel arbitrage on fait entre des droits contradictoires, quel modèle éducatif on propose, quelles conditions on offre aux familles pour exercer leurs tâches éducatives, quelle conciliation on favorise entre vie personnelle et vie familiale. A moins que l’Etat ne considère que c’est une affaire privée dont il doit le moins possible se mêler. Ce libéralisme extrême n’est pas celui de notre pays. L’enfant a en effet le double statut de personne privée, né d’un père et d’une mère qui ont sur lui autorité et d’être social, véritable richesse de la Nation dont l’Etat a pour mission de surveiller la croissance, la santé et l’éducation. S’il est en naissant soumis à leur autorité ; l’enfant n’appartient pas à ses parents. (…)

Par Colette Barroux-Chabanol

TENDANCES DE LA RECHERCHE
Quelle place pour l’enfant dans la recherche
? - Les premiers pas d'une sociologie de l'enfance
L'enfant, désormais considéré comme acrteur social, fait l'objet d'une science émergente. Quelle méthodologie, quelle ethique utiliser ?
“ Tablette vierge ” pour Aristote, “ cerveau mou ” selon Fénelon, l’enfant a d’abord été considéré comme “ incomplet ”, en référence à la maturité qui constitue la norme. On ne lui a longtemps pas reconnu des modes de fonctionnement psychique et social spécifiques et il n’est devenu objet de recherche que récemment...

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
Infirmières en pouponnière social : SOS bébés à soigner
En pouponnière, lieu d'accueil pour enfants placés, les infirmières jouent un rôle d'intermédiaire entre le bébé et les adultes. Au plus près du soin.
Une pouponnière est un lieu à caractère social. Au Plessis et à Asnières, on y accueille respectivement, jusqu’à 48 enfants âgés de quelques jours à trois ans. Ces enfants y sont soit placés sur décision judiciaire dans le cadre de la Protection de l’Enfance, soit accueillis de façon temporaire lorsque les parents en font la demande -parce que rencontrant des difficultés sociales-, soit enfin des pupilles d’Etat que leurs parents ont souhaité confier à l’adoption. Ces bébés séjournent à la pouponnière en général trois mois, le temps du délai légal de réflexion (2 mois et un jour) et de l’adoption par une nouvelle famille.
(…)
Le rôle de l’infirmière de pouponnière diffère totalement de celui d’une soignante classique. Son bureau se situe au coeur d’unités, où sont regroupés les enfants auprès desquels on trouve les auxiliaires de puériculture appelées ici “ maternantes ”, qui sont véritablement dans des “ corps à corps ” avec les enfants. “ Personne tiers ” dans la relation, elle s’occupe de l’organisation …

Par Isabelle Guardiola


LE DROIT
Le divorce s’adapte aux évolutions sociales

La nouvelle loi du 26 mai 2004 réforme les procédures de divorce mises en place en 1975. L’ancienne réglementation était lente et formaliste. En trente ans, le nombre de divorces a fortement augmenté pour atteindre de nos jours environ 112 000 décisions chaque année. Le divorce pour faute représente 42 % des procédures utilisées, à peu près autant que le divorce par consentement mutuel. Le divorce sur demande acceptée ne visant que 14 % des procédures et le divorce pour rupture de la vie commune, seulement 2 %.
S’adaptant aux évolutions de notre société, la réforme simplifie les procédures et vise à réduire les motifs de tensions entre époux. Elle leur offre ainsi, à tout instant de la procédure, la possibilité de choisir le divorce par consentement mutuel, ou de passer d’un divorce pour faute à un divorce accepté.
Les 4 procédures actuelles de divorce sont maintenues, mais elles adoptent pour certaine une nouvelle terminologie, et profitent chacune de sensibles améliorations. (…)

Par Christophe Petit

 

N° de juin-septembre 2004 - L'école des parents

L'ENQUÊTE
Le bonheur est-il dans le pré ?

Le fort exode urbain perceptible depuis les années soixante-dix laisserait croire qu’il fait meilleur vivre au vert. Bien des raisons économiques ou sociales ont provoqué ces migrations qui ont contribué au changement de configuration de l’espace rural et des modes de vie. Toutefois, gardons-nous d’analyser le monde rural en accordant un rôle excessif aux « néo-ruraux ». Une enquête diligentée en 1997 par le mouvement Familles Rurales indiquait que, si la part des néo-ruraux était effectivement en augmentation, les « vrais ruraux », c’est-à-dire ceux qui sont nés en milieu rural et y sont restés, représentent 50 % du tissu rural. Encore faut-il préciser que parmi les néo-arrivants, 25 % sont nés à la campagne, en sont partis et y reviennent, ce qui porte à 25 % l’ensemble des urbains ayant décidé de quitter la ville pour la campagne.
(…)
Alors que le rural périurbain à fonction résidentielle accueille 50 % de la population, de nouvelles campagnes se dessinent, fortement nourries par le tourisme. Les espaces ruraux les plus dynamiques sont ceux qui ont réussi à innover et à diversifier les emplois. Idem dans les exploitations agricoles où les conjointes d’agriculteurs exercent une activité extérieure, augmentant les revenus et permettant ainsi d’avoir davantage recours à l’autofinancement. L’INRA (Institut National de Recherche Agronomique, Nancy) indique que la pluriactivité gagne du terrain et accroît les revenus des ménages. Il est vrai que la pauvreté des agriculteurs est souvent occultée. Toute une population agricole vit avec des revenus inférieurs au Smic, et de nombreux exploitants touchent le RMI. C’est dire la nécessité du revenu complémentaire apporté par les femmes et le drame vécu par les hommes touchés par le célibat agricole (20 %, quand la moyenne nationale approche des 9 %). L’isolement et le célibat sont en effet des facteurs aggravants de la fragilité de la population agricole. Les hommes ont des difficultés à prendre épouse car le travail des champs, ainsi que la place occupée par la famille du cultivateur ou de l’éleveur, le mode de résidence et ses contraintes sont assez dissuasifs pour des jeunes femmes davantage attirées par la ville et les emplois tertiaires. D’où la floraison des « foires aux célibataires » au cours desquelles sont supposés se rencontrer les cœurs solitaires.
(…)
L’énergie des mouvements associatifs se déploie essentiellement pour contrebalancer les effets de l’isolement. Blandine Demoury et Geneviève Gabillaud, de la Fédération Nationale des Familles Rurales, insistent sur ces réalités : « Lorsque l’on interroge les ruraux sur leurs difficultés, ils sont unanimes à citer l’insuffisance des transports. Jeunes, enfants, couples, personnes âgées, dès que la personne ne peut pas conduire ou ne dispose pas d’un véhicule, elle est dans l’embarras. Les jeunes se précipitent très jeunes sur les mobylettes et risquent des accidents à cause de la mauvaise signalisation, les loisirs culturels ou sportifs sont hors de portée et la vie sociale, réduite. Comment rendre visite à son mari à l’hôpital ? Comment rejoindre une maternité distante de quatorze kilomètres?… »

Par Colette Barroux-Chabanol


TENDANCES DE LA RECHERCHE
Accidentologie : mieux prévenir les accidents de la route.
Comme toute jeune science regroupant des chercheurs de disciplines diverses, la recherche en accidentologie et en sécurité routière évolue rapidement et de façon désordonnée. Appliquée, sociétale, son objectif est de diminuer le nombre de tués sur les routes. « L’accident n’est pas un problème de sécurité routière au sens strict, de conduite automobile, de performance… C'est un problème de vie au sens large : le rapport aux psychotropes, au danger, au groupe, la planification des soirées, etc. Le jeune qui va se tuer dans un virage sait tout aussi bien qu’un autre effectuer la manœuvre du virage, il ne s’agit pas de lui transmettre un savoir-faire technique mais de lui apprendre à mieux gérer son style de vie, de lui apporter des aides à la décision pour mettre en oeuvre des comportements de substitution au comportement dangereux », analyse Jean-Pascal Assailly dans La mortalité chez les jeunes.
(…)
Moment crucial repéré par les chercheurs : l’apprentissage de la conduite et le passage du permis de conduire. Les bienfaits de la conduite accompagnée ont déjà été soulignés par des études : « La différence par rapport à l’apprentissage en auto-écoles est nette, explique Françoise Facy. Les parents se montrent très présents, collent aux messages de prévention, et les attitudes des jeunes conducteurs vis-à-vis des réglementations sur l’alcool et la vitesse s’en ressentent. » Françoise Facy, qui mène une recherche en région Rhône-Alpes sur les auto-écoles, reconnaît avoir été étonnée par l’investissement des jeunes lors de l’apprentissage de la conduite : « C’est un moment-clé dans la quête de l’autonomie.
(…)
Les méthodes utilisées pour étudier les accidents de la route sont empruntées à d’autres disciplines de recherche ou spécifiques à l’accidentologie. Au LAB, le laboratoire d’accidentologie, de biomécanique et d’étude du comportement humain PSA-Peugeot-Citroën-Renault, on étudie depuis trente-cinq ans les mécanismes lésionnels. On évalue aussi l'efficacité des mesures de protection et de sécurité des véhicules, les accidents ainsi que, plus récemment, les mécanismes accidentels et le comportement humain au volant : en situation normale de conduite et dans l’urgence.
(…)
De nombreuses recherches restent encore à mener pour affiner davantage les connaissances et mieux prévenir les risques. Ainsi, en France, on connaît bien les dangers de l’alcool. On utilise des appareils de dépistage jouissant d’une longue tradition de lutte contre l’alcool. Cependant, les effets des drogues licites et illicites, cannabis, amphétamine, héroïne, ecstasy ainsi que des médicaments (benzodiazépine et antidépresseurs) et leurs effets sur la conduite restent encore méconnus. De même, le facteur sexe et la forte vulnérabilité masculine (sur les 2 000 jeunes qui meurent par an, on compte huit hommes pour deux femmes) demeurent encore insuffisamment étudiés…

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
Traducteurs, travailleurs sociaux : accueillir les demandeurs d’asile.

Depuis les années quatre-vingt, le visage de l’immigration a changé : de nouvelles populations en provenance d’Afrique, de Turquie, de Chine, sont arrivées en nombre croissant. Des mesures ont été prises pour faire face à l’engorgement. Mais le parcours pour obtenir des papiers en France est devenu une épreuve de patience. La plupart des réfugiés, généralement des hommes, ont fui leur pays et arrivent ici seuls. Ils ont laissé leur famille dans leur pays, vécu un voyage long et difficile. En arrivant en France, ils doivent se signaler au ministère de l’Intérieur, fournir une adresse pour obtenir auprès de la préfecture un premier rendez-vous qui intervient parfois au bout de huit mois. Ensuite, ils pourront préparer leur demande de papiers ou de droit d’asile pour pouvoir résider en France. Après des années de délais d’instruction interminables, la loi Sarkozy de novembre 2003 réforme le droit d’asile : les procédures sont en passe d’être raccourcies et l’administration a été dotée de moyens pour traiter les demandes plus vite. Ces nouvelles mesures sont aussi plus restrictives.
(…)
En 1998 Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’intérieur, officialise la pratique officieuse qui consistait à régulariser certaines personnes en mesure de prouver qu’elles risquaient leur vie en retournant dans leur pays mais pour des raisons non liées à des persécutions étatiques. C’est ce que l’on appelle l’asile territorial, aujourd’hui asile subsidiaire, moins protecteur que le droit d’asile puisqu’il ouvre à une carte temporaire d’un an, renouvelable si la situation dans le pays n’a pas changé. « Nous écoutons la personne et estimons le degré de légitimité de sa demande, ainsi que ses chances d’aboutir, poursuit Felix Estay. Lorsqu’elle nous paraît faible, nous le lui disons, l’invitons à donner des précisions de dates et de faits, tout en continuant de l’aider. Parfois, on a l’impression qu’un quota est accordé à certaines nationalités. Sur deux dossiers équivalents, l’un va aboutir parce que la personne est ressortissante de tel ou tel pays…
(…)
Devant la demande grandissante, les conditions de travail des équipes se sont dégradées. Le travail se fait dans l’urgence et les demandes concernent le statut, mais aussi l’aspect social. Laurence Dexavery, une ancienne de l’équipe du Cèdre, commente : « Ce qui nous a manqué, c’est la possibilité d’intervenir plus fermement auprès des autorités. Nous sommes restés trop souvent dans des positions consensuelles alors que nous étions des militants du droit d’asile. Les associations qui luttent et accompagnent ces demandes ont laissé de côté le militantisme et traitent l’urgence… »

Par Isabelle Guardiola


SCOLARITÉ
Un enseignement en jachère médiatique : à l’école des champs

Au début du siècle, la raison des grandes vacances, c’était les travaux agricoles, quand les enfants aidaient leurs parents et grands-parents pendant l’été. Aujourd’hui, moins d’un Français sur trois vit dans une commune rurale. Mais ne nous y trompons pas, le secteur est en bonne santé économique. Il s’est professionnalisé : la France est le premier producteur agricole européen et leader dans l’agroalimentaire. De l’élevage à la vigne en passant par le blé ou le lait, ce sont plus d’une centaine de formations qui s’offrent aux jeunes, souvent fils ou filles d’agriculteurs ou néo-ruraux.
• Les filières jusqu’au bac
Bien que rattachés au ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation, de la Pêche et des Affaires rurales, les lycées agricoles proposent aux élèves qui sortent de 3ème des filières quasi identiques à celles du ministère de l’Éducation nationale. On distingue deux voies principales : la voie professionnelle, la voie générale et technologique.
(…)
• Les formations supérieures
De la ferme à la table, les techniciens supérieurs et les ingénieurs interviennent à tous les stades de production, de transformation et de commercialisation des produits agricoles.
(…)
Les formations longues conduisent à des fonctions d’encadrement, d’exploitation, de production, de conseil, de recherche et de développement. Les ingénieurs sont formés en école. En accès direct après le bac, avec les cinq écoles de la FESIA ; après une classe préparatoire de deux ans : sept ENSA (agronomie) et quatre ENITA (travaux agricoles). L’université, c’est moins connu, propose également des formations de la MST au DEA et DESS. L’enseignement agricole fait aujourd’hui l’objet d’une réforme…

Par Patrick Neyroud

N° d'avril-mai 2004 - L'école des parents

L'ENQUÊTE
Dépression : la vie en berne

« Fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg ), prise de risque, idées de mort, mélancolie, sidération, hébétude, repli sur soi, troubles du sommeil ou de l’alimentation, les formes de dépression sont variées. Plaie de la post-modernité ou sentiment atemporel ? temps de silence pour rebondir ou épreuve à traverser ? vulnérabilité acquise ou innée ? problème psychique ou multifactoriel ?
(…)
Dire que tout homme est susceptible de se « déprimer » ne signifie pas que chacun tombera un jour où l’autre dans ce trou noir sur lequel plane le risque suicidaire. Quantité de facteurs vont intervenir : sexe, âge, origine sociale, conditions de vie, environnement scolaire ou professionnel, précarité, relations familiales, carte biologique, parcours passé, résilience…
(…)
Lorsque survient l’adolescence , il se produit une « crise » liée à la puberté, au bouleversement des repères d’identification, à la souffrance d’abandonner son enfance et à la difficulté de devenir adulte, d’être indépendant. Si la crise psychique est « normale », elle s’accroît aujourd’hui d’une crise sociale et identitaire.
( …)
La dépression des jeunes et celle des adultes sont intriquées l’une dans l’autre. Une cascade de causes singulières ou communes aboutissent à ce problème de santé publique : non seulement plus de 11 000 suicides par an (dont 8000 chez les hommes) mais encore 3000 suicides par an parmi les plus de 65 ans, une consommation galopante de médicaments anti dépresseurs et d’anxiolytiques.
(…)
La lecture « catastrophiste » de l’évolution du monde contemporain est sans doute à reconsidérer. « Il est tellement fréquent de clabauder contre le monde tel qu’il est, qu’il faut, parfois, savoir le célébrer » s’exclame le sociologue Michel Maffesoli (7). » Il faut reconnaître le passage du « temps du projet à un temps présentéiste ». La période « tragique » que nous traversons est en fait jubilatoire, faite de primauté du « tribal », de moments d’effervescence, de fêtes, de nomadisme. De nouvelles pratiques de générosité se font jour, de même qu’un hédonisme « qui s’épuise dans l’acte », une culture du sentiment. « La fin d’un monde n’est pas la fin du monde… »

Par Colette Barroux-Chabanol


TENDANCES DE LA RECHERCHE
Chercheurs en colère
Recherches interrompues, conditions de travail lamentables, chercheurs qui s’expatrient faute d’espérer trouver un poste en France... La mobilisation des scientifiques français a des racines profondes. La crise autour des crédits de recherche interroge à la fois l’organisation de la communauté scientifique française et la place que l’on souhaite lui conférer.
(…)
Le débat a pris un tour largement politique. (…) Le bras de fer opposant chercheurs et gouvernement s’est soldé par la menace mise à exécution de plus de 2000 directeurs de laboratoires (sur un total de 3500) de leur démission de leurs fonctions administratives.
(…)
La baisse des crédits s’est effectuée en plusieurs étapes : jusqu’au budget 2003, on se situait en quasi stagnation. Une chute brutale des crédits s’est opérée en 2003 à laquelle sont venues se rajouter, lors de la loi rectificative de finances, de nouvelles baisses budgétaires qui ont encore appauvri les laboratoires.
(…)
En 2000, 22 % des fonds consacrés à la Recherche provenaient d’autres ministères dont principalement le ministère de la Défense. Et la baisse déplorée des crédits ne concerne pas seulement le budget du Ministère de la Recherche, mais affecte aussi les subsides provenant d’autres ministères. Cependant un rapport du CNER (Comité National d’Evaluation de la Recherche), remis au Président de la République en avril 2003, fait état de la difficulté de présenter une situation claire des chiffres de la recherche publique en France. Non seulement parce que la notion de recherche-développement peut être comprise de façon plus ou moins extensive, mais aussi parce que la construction administrative des organismes de recherche publique est complexe et que leur financement est réparti entre plusieurs budgets et plusieurs lignes dont il est malaisé de dresser un inventaire complet.
(…)
L’appareil de recherche français a été organisé par des créations successives d’organismes publics. Le premier fut le CNRS( 1937), épinglé par un récent rapport de l’Inspection des Finances le taxant de “ modèle à bout de souffle ” et relevant de nombreux dysfonctionnements : dispersion des moyens, doublons, évaluation déficiente des laboratoires et des chercheurs, administration pléthorique et coûteuse, direction sans pouvoirs...

Par Isabelle Guardiola

PAROLES DE PROFESSIONNELS
SEGPA : l’école de la seconde chance
Anciens instituteurs ou professeurs des écoles, les « maîtres F » sont les enseignants spécialisés des SEGPA (Section d'Enseignement Général et Professionnel Adapté). Les SEGPA accueillent les élèves en difficulté scolaire âgés de 12 à 16 ans et sont installées en collège.
(…)
L’objectif visé est d’atteindre en fin de troisième une autonomie et les acquisitions suffisantes pour préparer une formation qualifiante de niveau V. Certains, après la 3ème de SEGPa prépareront un CAP en lycée professionnel ou en centre de formation d’apprentis. Ceux dont le niveau scolaire reste faible pourront passer ces CAP dans les SEGPA elles-mêmes, par ce qu’on appelle les « formations qualifiantes », malheureusement de plus en plus supprimées.
(…)
Enseigner en SEGPA représente un travail très complet où la part éducative est essentielle : « En préalable, formule Jean-François Ganivet ce sont les « savoir-être » qui sont indispensables à ces jeunes pour qu’ils puissent un jour se présenter devant un employeur. C’est pour la plupart un véritable grand écart qu’ils vont accomplir, entre leur arrivée à 12 ans et leur sortie en 3ème. Un enjeu important et quand on s’en donne les moyens les SEGPA sont des écoles de la réussite ».
(…)
Les SEGPA coûtent cher : en personnel à former, par le petit supplément de rémunération que perçoivent les enseignants et également par les effectifs réduits en classe. Mais selon les équipes de SEGPA, le métier souffre d’une baisse de considération des pouvoirs publics et la réforme de la formation illustre parfaitement ce désintérêt : « On peut à tout moment dans ce métier perdre le sens de la norme, mais une formation en pédagogie en psychopathologie est indispensable. De moins en moins d’enseignants spécialisés travaillent en SEGPA et l’on y envoie trop de jeunes collègues sans réel projet d’y enseigner…» (…)
Autre source d’inquiétude, la Segpa a été créée en 96 par une circulaire fondamentale donnant au dispositif une mission et des perspectives d’insertion socioprofessionnelle. Or de nouvelles priorités gouvernementales viennent menacer l’espoir que représente la Segpa pour toute une catégorie d’élèves. Les circulaires concernant l’intégration des enfants handicapés en collège prévoient d’emprunter les mêmes voies d’orientation que les Segpa, sans que des moyens supplémentaires soient alloués à l’enseignement professionnel.

Par Isabelle Guardiola


SCOLARITÉ
LMD ou l’université française à l’heure européenne

LMD. L pour licence, M pour master et D pour doctorat. La formule ne vous dit rien ou pas grand chose ? Pourtant, le système est déjà en place dans une quinzaine d’universités. Tour d’horizon.
(…) L’objectif de cette réforme est de mettre la France au diapason des schémas de l’enseignement supérieur en vigueur chez nos voisins, notamment allemands. C’est le prix de la conformité et de la concurrence. Le LMD est une architecture à trois paliers : L pour licence à bac + 3, M pour maîtrise à bac + 5 et D pour doctorat à bac + 8. Structurée en semestre. On pourra donc valider un temps à Madrid, l’autre à Heidelberg. Avec le LMD, l’accent est donc clairement mis sur la mobilité immédiate pendant la formation et, pour plus tard, sur la facilité à accéder à un marché du travail élargi. Non plus national ni même européen, mais véritablement international, mondialisation oblige…

Par Patrick NEYROUD


N° de février-mars 2004
-
L'école des parents

L'enquête
L’adoption : du rêve au risque

Adopter : la promesse d’une nouvelle vie pour des parents en manque d’enfant. Malheureusement, aimer l’enfant ne suffit pas. Le bonheur n’est jamais garanti...
Adopter, étymologiquement, c’est choisir pour sien un enfant venu d’un ailleurs qui n’est pas seulement géographique (même si 70 % des adoptions sont internationales). L’adoption, mode d’établissement de filiation sans procréation, repose aujourd’hui sur un jugement que prononce le tribunal de grande instance. Entre la prise de décision et l’accueil au foyer d’un enfant né d’une autre, le parcours est long et aventureux. L’aventure n’est jamais sans risque. Aimer ne suffit pas, l’envie d’aider non plus. Si l’intérêt de l’enfant est visé depuis le début de l’institution de l’adoption (il s’agissait au départ de donner une famille à des orphelins), il a paru bon de baliser le chemin pour éviter certaines dérives lorsqu’on adopte des enfants abandonnés. Des législations ont été mises en place, encadrant aussi bien l’adoption nationale qu’internationale, ainsi que l’accouchement sous X.
(…)
En 2002, 4 700 enfants ont été placés dans des familles en vue d’adoption ou adoptés par des familles vivant en France ; parmi eux, 3 500 venaient de l’étranger. Ces chiffres, confrontés au nombre d’agréments délivrés par les DDASS (environ 20 000) donnent une idée de la difficulté à adopter : démarches, procédure d’agrément, entretiens. Il faut remplir certaines conditions, s’armer de patience et faire preuve de détermination, exercer sa vigilance et son aptitude à résister aux exigences de l’administration, et disposer des moyens financiers (surtout pour l’adoption internationale) permettant de voyager, de séjourner dans le pays, éventuellement de rémunérer des intermédiaires (orphelinats, associations, avocats…).
(…)
Pour être adopté, l’enfant doit être adoptable. Tous les enfants victimes, par exemple, ne le sont pas forcément. Par ailleurs, il doit être abandonné, or « il ne faut pas confondre carencé et abandonné », comme le précise le livre dirigé par Myriam Szejer Le bébé face à l’abandon, le bébé face à l’adoption. En France, les enfants adoptables sont les pupilles de l’État, les enfants déclarés abandonnés visés par l’article 350 du code civil, et les enfants dont les père et mère ou le conseil de famille ont consenti à l’adoption. Les enfants pupilles peuvent être abandonnés à la naissance, ou confiés plus tard à l’adoption par une mère qui ne peut pas les élever.
L’adoption internationale, devenue un phénomène de société en hausse, passe par les OAA (Organismes Autorisés pour l’Adoption) ou s’organise à titre individuel ; les candidats à l’adoption auront recours à la Mission pour l’Adoption Internationale (MAI) qui les renseignera sur les possibilités et les critères d’adoption par pays. C’est aussi la MAI qui délivre le visa avant l’entrée en France des enfants venant de l’étranger.
L’adoption ne se résume pas à des formalités administratives. C’est une histoire d’amour, parfois décevante, parfois douloureuse, parfois heureuse. Une histoire qui fait se croiser des parents souvent en mal d’enfant, mais pas toujours (20 % des adoptants ont déjà des enfants biologiques) et un enfant meurtri qui a commencé sa vie dans le délaissement. On devine que l’idéalisation va bon train, et que les fantasmes vont le disputer à la réalité. Si, pendant longtemps, on a présenté l’adoption comme un conte de fées supposé guérir une soif d’enfant et panser les douleurs de l’abandon ; aujourd’hui, expérience oblige, on ose parler « vrai ».

Par Colette Barroux


SALLE DES PROFS
Laïcité
Voile à l’école : du débat à la loi

La loi vise à encadrer une situation difficile pour tous : c’est l’occasion pour les Français de redéfinir la laïcité. Et pour nous, histoire d’éviter l’amalgame entre Islam et intégrisme islamique, celle d’un petit retour anthropologique sur la question du voile…
La France est périodiquement secouée par des actes révélateurs d’antisémitisme, d’intolérance, de racisme : profanation d’un cimetière juif, agression d’un rabbin, incendie d’une école juive, expédition punitive anti-arabe… Les exemples sont nombreux et malheureusement réguliers. Il s’agit malgré tout de délits de droit commun derrière lesquels il ne faut pas systématiquement chercher des justifications politiques ou religieuses.
La question du port du voile à l’école ne se pose pas dans les mêmes termes. Les faits sont assez simples. Des jeunes filles viennent voilées au collège ou au lycée et refusent de suivre certains enseignements : l’EPS (Éducation physique et sportive) parce que la pratique d’activités sportives est incompatible avec le port du voile; les SVT (Sciences de la Vie et de la Terre, anciennement biologie) en raison de la nature de certains contenus comme l’éducation à la sexualité… L’origine du refus n’est pas identique dans les deux cas : pour l’EPS, le voile lui-même empêche matériellement de suivre le cours; pour les SVT, c’est la référence religieuse qui justifie qu’on s’absente. On pourrait s’en arrêter là et signifier à ces élèves qu’elles ne respectent pas les règles obligeant à suivre tous les enseignements. Si elles s’obstinent, elles se mettent hors-la-loi et doivent donc être exclues de leur établissement au même titre que n’importe quel élève fumiste qui se permet de sécher certains cours.
La difficulté de prendre une telle décision en conseil de discipline est qu’au lieu de la situer dans le cadre strictement scolaire, les « victimes » ou leurs familles placent celle-ci sur le plan politique, mettant en avant principalement deux arguments :
• l’obligation de l’état d’assurer l’enseignement à tous les jeunes (cf. encadré) ; il est facile de rétorquer aux familles que le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) permet à leurs filles de suivre leur scolarité.
• la tolérance d’un état laïque qui doit respecter dans ses établissements scolaires toutes les croyances.
(…)
La seule réalité incontestable est que, contraintes ou volontaires, des centaines de jeunes filles se plient aujourd’hui à une règle qui les assimile à un objet sexuel. Le rapport Stasi aborde cette question dans les termes suivants : « Les jeunes femmes se retrouvent victimes d’une résurgence du sexisme qui se traduit par diverses pressions et par des violences verbales, psychologiques et physiques. […] À défaut de s’y conformer, elles sont stigmatisées comme “putes". »
Autrement dit, en portant le voile, elles reconnaissent implicitement qu’elles pourraient être objets de tentation ! Quant à l’affirmation d’un choix personnel émanant de collégiennes ou de lycéennes, il est doublement inacceptable. D’une part sur la forme parce qu’il vient d’enfants généralement mineurs. D’autre part, sur le fond, parce que même consenties certaines pratiques sont illégales, comme par exemple... l’esclavagisme.

Par Dominique Raulin

EN DEBAT
Personnes âgées : quels moyens pour les personnes dépendantes ?

Le nombre de personnes âgées ne cesse de croître, ainsi que l’espérance de vie. On estime qu’en 2005, la France comptera 9,1 millions de personnes âgées de plus de 65 ans, dont 2,2 millions de plus de 80 ans. Ce phénomène s’explique par des conditions de vie qui s’améliorent, mais aussi par une meilleure prise en charge des maladies chroniques. Or, au-delà de 85 ans, 75 % de la population présente des problèmes de dépendance plus ou moins importants, liés à une augmentation du nombre de pathologies multiples et invalidantes, physiques ou mentales, comme la maladie d’Alzheimer.
Depuis quelques années, les pouvoirs publics ont tenté de faire face au risque de la dépendance, avec notamment l’adoption de l’APA (Allocation Personnalisée à l’Autonomie), mise en place le 1er janvier 2002, et le développement de l’offre de soins gériatriques. Pourtant, la canicule de l’été dernier, causant (en grande partie) le décès de 15 000 personnes âgées, a brutalement mis en lumière la vulnérabilité du système de santé vis-à-vis d’une population que le grand âge fragilise. Du reste, un rapport émis en septembre 2003 par la mission Lalande, chargée d’évaluer le fonctionnement et la fiabilité des systèmes de veille, a pointé les défaillances au niveau des services de soins d’urgence, de la permanence des soins exercés par la médecine libérale, ainsi que l’anticipation insuffisante des acteurs sanitaires. D’autres voix se sont élevées, parmi lesquelles Julia Kristeva, présidente du Conseil national Handicap, pour souligner « une carence de notre culture d’entraide ».
Alors, comment compenser la perte d’autonomie des personnes handicapées et /ou âgées? Leur choix de vie se limite bien souvent à l’alternative : maintien à domicile ou maison spécialisée. Passer d’une logique de prise en charge à une logique de prise en compte exige de circonscrire le problème sous ses différents aspects, à commencer par l’amélioration des soins, des services et le développement de l’accompagnement psychologique. Une meilleure sensibilisation citoyenne pourrait par ailleurs renforcer des mesures politiques tributaires des contraintes économiques et budgétaires.(…)

Par Frédérique Planet

LE DROIT
Grands-parents : un rôle reconnu, défini et encadré par la loi

Vis-à-vis de leurs petits-enfants, les grands-parents ont des droits : correspondance, visite, hébergement, parfois même jusqu’à l’adoption. Dans tous les cas, la justice privilégie l’intérêt de l’enfant.
Nul ne saurait contester aujourd’hui l’importance grandissante des grands-parents dans la famille. Le travail des femmes, l’augmentation du nombre de séparations des couples conduisent à renforcer leur place auprès de leurs petits-enfants. Ils apparaissent alors comme les garants d’une certaine stabilité et continuité de la vie familiale.
Lors des crises conjugales, ils font valoir leur souhait légitime de conserver des relations avec leurs petits-enfants qui, eux aussi, ont besoin de maintenir ces liens. Pourtant, les grands-parents ne sont expressément visés que par un seul texte du Code civil. L’article 371-4 nouveau, issu de la loi du 4 mars 2002, précise en effet : « L’enfant a le droit d’entretenir des relations personnelles avec ses ascendants. Seuls des motifs graves peuvent faire obstacle à ce droit. Si tel est l’intérêt de l’enfant, le juge aux affaires familiales fixe les modalités des relations entre l’enfant et un tiers, parent ou non ». Autrement dit, le maintien des relations personnelles entre l’enfant et ses grands-parents est un droit. Ce droit est consacré par le législateur, et ne peut être écarté que dans des hypothèses très limitées. En cas de difficultés avec les parents, une procédure est nécessaire pour le faire valoir.(…)

Par Christophe Petit