Revue L'école des parents
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Livres enfants | Livres adultes
Notre Sélection Coup de Coeur
par Françoise Emery


Nouvelle rubrique !

Février - mars 2007
 
 
Un fils dans la tête
Il est un petit livre dévastateur, écrit par une écorchée vive, une femme privée d‘enfance et d’adolescence, et qui a mené sa vie comme elle pouvait, entre petits boulots et écriture, portant au plus haut sa joyeuse liberté dans la tempête. Et un événement bouleverse et oriente sa vie. Elle, la « femme blême », adopte un « enfant noir », le bébé d’une jeune amie débordée par sa progéniture. Adoption à l’amiable, bien sûr, et la maman viendra de temps en temps voir l’enfant. Après, viendra le temps des papiers, pour essayer d’apaiser les commentaires « racistes », oui, et d’ailleurs dans les deux sens… Horreur du racisme banal, départ des amis qui cassent l’amitié si bien installée, mais de tout cela Jonathan n’en a cure, qui prend possession des lieux, et surtout du cerveau et du cœur de sa mère dont la vie prend une dimension épique, au service de cet enfant, puis de l’adolescent qui échappe de plus en plus au carcan des conventions. Une magnifique histoire d’amour, avec ses phrases à l’emporte-pièce et ses colères de torrent.
Ingrid Naour / Le cherche midi / Paris / 2006 / 123 p. / 10 €
 
 
Le temps des victimes
ll suffit de lire les magazines ou de regarder la télévision pour constater que les victimes sont devenues les héros de notre société du spectacle. Caroline Eliacheff, psychanalyste « engagée » sur le plan social, et Daniel Soulez-Larivière, avocat réputé, croisent leurs expériences pour analyser ce phénomène qui prend en France une place grandissante, et contribue à promouvoir une sorte de politique vertueuse de la compassion, menant à une surenchère de l’émotion très proche de la démagogie. Cette sensibilité à la victime, ainsi que le développement de divers services d’assistance, ont donné naissance à une nouvelle science, la victimologie, et à de nombreuses associations, qui risquent d’aboutir à soutenir des politiques répressives. On voit les victimes devenir de plus en plus un enjeu électoral, et la politique devient réparation des préjudices subis. C. Eliacheff et D. Soulez-Larivière analysent cette obligation compassionnelle comme un avatar de la démocratie, nourri par un sentiment très partagé?: nous sommes tous semblables, tous égaux devant l’obligation de créer notre propre vie, d’être ce que l’on est. De là naît la tension entre performance et victimisation. Les victimes n’ont pas choisi de l’être, mais être victime rejoint la définition du héros moderne, celui qui se détache, celui qu’il faut soutenir, dans un monde au système binaire, sans transcendance, habité par des héros – victimes à défendre - et des coupables à châtier, et ce châtiment invite à une répression sans faille et un partage de la société entre innocents et coupables qui a des implications politiques redoutables. Certes, les auteurs ne cherchent à condamner ni les associations ni la justice, mais ils en appellent à l’éducation pour mettre fin à cette logique qui parfois fait rechercher le coupable comme en d’autres temps on cherchait le diable.
Caroline Eliacheff et Daniel Soulez-Larivière / Albin Michel / Paris / 2007 / 290 p. / 20 €
 
 
La vie du père célibataire
Jacques est « un de ces papas du dimanche, un nouveau père face à de nouveaux défis », comme disent les magazines. Chaque week-end il emmène au square son fils Basile qui a 5 ans. Depuis deux ans qu’ils se sont séparés, sa compagne et lui, il a dû renoncer à être le père de famille qu’il avait rêvé d’être. La famille recomposée, aussi, il y a renoncé, il se contente d’une famille décomposée, comme tant de parents d’aujourd’hui. Les enfants, eux, font avec ce qu’ils ont… Chronique douce-amère et désenchantée d’une vie coupée en deux, ce livre, entre autobiographie et enquête, est écrit par un journaliste et illustré par une dessinatrice de BD qui sait à merveille croquer les petites tranches de vie de ce célibataire partagé entre des semaines d’ado attardé et des week-ends consacrés à créer du bonheur pour son fils qu’il voit si peu… Difficile de trouver un ton plus juste…
Jacques Braunstein et Fanny Dalle-Rive / Hachette Littératures / Paris / 2006 / Coll. « La Fouine illustrée » / 90 p. / 14€
 

 

 

Petit traité des conflits ordinaires
Une nouvelle collection de vulgarisation aux éditions du Seuil. Dominique Picard et Edmond Marc, tous deux professeurs de psychologie, portent leurs recherches sur la communication et les relations interpersonnelles et viennent de publier un Petit traité des conflits ordinaires, qui est écrit dans un style alerte et vivant, dans le but de nous aider à comprendre les raisons de nos incompréhensions, à saisir les sources des conflits quotidiens, de manière à y faire face d’une manière positive et raisonnée.
Dominique Picard et Edmond Marc / Seuil / Paris / 2007 / 260 p. / 18€
 

 

 

Pourquoi on nous a séparés ?
Récits de vies croisées : des enfants placés, des parents et des professionnels
Un livre dérangeant sur le thème du placement d’enfants, voilà ce que nous propose Christine Abels-Eber, docteur en sciences de l’éducation et formatrice à l’Institut de travail social de Tours. Elle avait déjà abordé ce thème dans un ouvrage paru chez l’Harmattan en 2000, intitulé Enfants placés et construction d’historicité. Dans ce nouveau livre, elle interroge directement les enfants placés ainsi que leur mère. Elle s’est donné pour but d’écouter et de faire comprendre la souffrance des enfants et de leurs parents, d’analyser les actions positives et négatives des travailleurs sociaux et des systèmes de protection de l’enfance. Elle connaît toute la complexité de ces problèmes et se garde de tout jugement quant au fait de la séparation d’un enfant et de sa mère et de son placement en institution ou en famille d’accueil. Loin de toute tendance moralisante, elle s’efface devant les plaintes, les récriminations de ceux dont elle veut être la porte-parole. Ainsi des enfants Rémi et Max, envoyés dans une institution à la suite de graves disputes entre les parents. Et Cathy, racontant la « descente aux enfers » vécue pendant les six ans que dura le placement de son enfant à l’Aide sociale. Ainsi de Marie, qui a dû affronter un véritable « parcours du combattant » pour retrouver progressivement ses enfants, parcours attesté aussi par l’assistante maternelle et l’assistante sociale. Le lecteur découvre ainsi un univers de souffrance et d’incompréhension réciproque qui ne doit pas rester caché, sauf à engendrer de plus en plus de problèmes et de violence. Un livre d’une extrême importance, clair par la langue, et savant par un art tout particulier de mettre les problèmes à leur place.
Christine Abels-Eber / Préface d’Eugène Enriquez / Éditions Érès / coll. « sociologie clinique » / 218 p. / 23€
 
  Mais qu’est-ce qui passe par la tête des méchants ?
« Méchante ! », dit l’enfant à sa mère qui lui refuse un bonbon. À première vue, ce mot de méchant fait partie avant tout du vocabulaire enfantin. Michel Fize, lui, estime – et démontre- que le problème de la méchanceté mérite d’être pris au sérieux. Dans un livre alerte, qui étudie les différents usages de ce mot, il dissèque certains tics de vocabulaire, certains comportements, traque les origines de la méchanceté, donne au lecteur une description savoureuse de la « galerie des méchants » et une analyse fouillée des causes et des lieux de la méchanceté. Un livre positivement méchant, en même temps que savoureux, sur la méchanceté de la vie.
Michel Fize / Les Éditions de l’Homme / Paris / 2006.
   

 

 

Quand on n’a plus que son corps
Certains événements récents, comme l’installation de SDF sur les berges du canal Saint-Martin à l’initiative des Enfants de Don Quichotte, ont obligé la société civile et le gouvernement à réagir dans l’urgence devant l’étalement de la souffrance de ceux qui vivent dans la précarité, alors qu’ils sont nombreux, parmi ces exclus, à avoir un emploi ou le RMI. Cette précarité subie parfois depuis de longues années a créé des logiques de survie qui ne permettent pas aux précaires de prendre soin de leur corps. Et pourtant ce corps est leur seule et unique ressource… N’avoir que son corps, c’est l’inscrire dans une trajectoire impitoyable entraînant en fin de compte des dégradations irréversibles. Gisèle Dambuyant-Wargny, sociologue, enseigne et mène des recherches dans le champ de la précarité et du travail social. Elle a mené une enquête sociologique en disséquant les logiques de « gestion » du corps précaire que notre société et les divers professionnels ne prennent pas en compte. Préfacé par Georges Vigarello, cet ouvrage permet une étude approfondie de la manière abusive dont les précaires maltraitent leur corps, surexposé, surexploité sur tous les plans. L’auteur remarque que la gestion sociale actuelle ne prend pas assez en compte la trajectoire corporelle de ces exclus, qui exclut toute vie normalisée. Un outil remarquable pour les professionnels.
Gisèle Dambuyant-Wargny / Préface de Georges Vigarello / Armand Colin / Paris / 2006 / 240 p.

Décembre 2006 - janvier 2007
 
Les sexualités initiatiques. La révolution sexuelle n’a pas eu lieu
Certains le déplorent, d’autres s’en accommodent comme ils peuvent, nous vivons actuellement dans une société dépourvue de ces rites, souvent d’origine religieuse, qui en d’autres temps, ou en d’autres lieux, servaient de balises aux adolescents. Aujourd’hui chacun se voit dans la nécessité d’inventer sa propre vie. Les années soixante, celles de la révolution sexuelle, les avancées du féminisme (contraception, avortement), les mouvements gays, ont pu laisser croire à la possibilité d’une libération, mais c’était avant le sida et le retour d’un certain ordre moral. Thierry Goguel D’Allondans, éducateur spécialisé pendant près de vingt ans auprès de jeunes et d’adultes en grande précarité, est aussi docteur et chercheur à l’université. Il nous présente un livre d’une très grande richesse, nourri d’une large érudition et appuyé sur de nombreux témoignages. Il étudie ce que peut représenter dans une anthropologie de l’adolescence le fait d’être soutenu par des rites, ou pas, et ce que pouvaient représenter autrefois les arts et traditions populaires dans une éducation à la sexualité. Il étudie aussi les éléments sociaux et culturels de l’accès à ce domaine dans le monde moderne. Les premières fois, qui doivent permettre de composer avec les morales du groupe, la découverte et l’apprivoisement des corps, les remaniements pubertaires qui s’ensuivent sont abordés à travers différents témoignages et œuvres littéraires. L’auteur souligne que la question n’est pas tant de savoir à qui confier l’éducation sexuelle de nos enfants que de pouvoir collectivement offrir une parole et transmettre. Pour que des lendemains puissent advenir.
Thierry Goguel D’Allondans / Belin / Paris / 2005 / Coll. «Nouveaux Mondes» / 200 p. / 19€
 
Enfermer ou éduquer ? Les jeunes et la violence
Il est polytechnicien, prêtre et éducateur de rue. Il dirige l’Institut de formation aux métiers de la ville (IFMV). Il constate la montée de la violence dans la famille, à l’école et dans la rue et s’inquiète de voir resurgir jusque dans les plus hautes instances du pays la tentation de l’enfermement. La délinquance des jeunes, selon lui, relève plus d’une éducation et d’une société au fonctionnement incohérent que d’une criminalité à enfermer. L’incohérence des familles, comme de l’école et des politiques ne permet pas aux jeunes de se structurer, et les centres fermés sont de véritables prisons, qui ne méritent en aucun cas le mot éducatif. L’auteur souligne le niveau élevé d’innovation et de formation nécessaires pour aider ces jeunes à la dérive. Enfin il rappelle le mot d’un grand éducateur du xixe siècle, Jean Bosco : « Ne tardons pas à nous occuper des jeunes, sinon ils ne vont pas tarder à s’occuper de nous… » C’est mal parti…
Jean-Marie Petitclerc / Dunod / Paris / 2005 / 150 p. / 15€
 
Éloge du secret
Pierre Lévy-Soussan, psychiatre et psychanalyste, enseignant à Paris VII et auteur de travaux internationalement reconnus sur la filiation, jette un pavé dans la mare de cette sorte d’aura maléfique qui entoure à notre époque le secret, qu’il soit dit « de famille » ou pas, et qui fonctionne comme une injonction de tout dire, en privé ou à la télévision, dans des sortes de messes cathodiques destinées à « organiser le marché de l’émotion ». En somme, traquer les fantômes du passé constituerait une action prophylactique pour les générations futures. Le secret serait le bourreau du psychisme, avec la parole comme médicament. Mais l’injonction de tout dire, par exemple à un enfant lors d’une psychothérapie, et la culpabilisation du silence, peuvent être une forme destructrice de violence psychique, voire de maltraitance. Le secret est à l’origine de tout fantasme et à la base de toute pensée. L’auteur donne plusieurs exemples à méditer sur ce que peut être une fonction positive du secret : ainsi dans le cas d’un don d’organe, le secret peut permettre un travail fantasmatique très important, plus qu’une problématique de dette, et permettre à la famille de s’approprier le don en toute liberté. Dans certains cas d’inceste, voire d’abandon, ou de maladie grave, respecter le secret peut protéger la cohésion de la pensée, en respectant l’intimité et la capacité de rêverie du sujet, dans une fiction qui lui permet de se réapproprier son histoire. « L’espace du secret, écrit l’auteur, est la seule façon de surmonter les désillusions propres à la réalité. »
Pierre Lévy-Soussan / Hachette-Littératures / Paris / 2006 / 190 p. / 16,50€
 
Liberté Sexualité Féminisme
50 ans de combat du Planning pour les droits des femmes.
En 1956, il y a juste cinquante ans, était créée l’association Maternité heureuse qui devint dès 1960 le Planning familial. Ce même Planning publie aujourd’hui à La Découverte le récit, enrichi de centaines de documents, de cinquante ans de combat pour les droits des femmes, récit intitulé Liberté, sexualité, féminisme. Sa lecture nous plonge dans des temps (heureusement) révolus, dont on peine à croire qu’ils ont vraiment existé. L’obligation d’enfanter, ou l’abstinence sexuelle ; les premiers pas du Mouvement, dans la plus totale illégalité, l’opposition résolue du Parti communiste, de l’ordre des médecins et de l’Eglise catholique, la loi Neuwirth sur la contraception en 1967. Puis ce fut l’ébranlement de Mai 68, qui divise le mouvement, le Manifeste des 343, coup d’éclat en faveur de l’avortement, puis les manifestations, jusqu’à la loi Veil, laquelle précède une nette politisation des mouvements de femmes, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir… et une nouvelle priorité dans les luttes des femmes, celle des diverses violences auxquelles elles sont exposées. Enfin, à l’orée du nouveau siècle, on ne saurait oublier le danger du retour à un ordre moral dans un monde envahi par les néo-conservateurs. On les retrouve toutes avec leurs articles de l’époque, dans cet ouvrage-somme, ces vaillantes lutteuses qui ont permis une liberté toujours menacée.
Mouvement français pour le Planning familial / Préface de Janine Mossuz-Lavau / La Découverte / Paris / 2006 / 260 p. / 20€
 
Bonne nuit, doux prince
Et voici un roman, qui peut-être n’en est pas un. Une histoire de bonheur triste, de paroles non dites, d’élans réprimés, et pourtant une magnifique histoire d’amour entre trois êtres taciturnes qui n’arrivent pas à croire au bonheur, mais vivent des moments de grâce qui illumineront leur vie. L’amour si fort et si pudique entre les parents, les journées de pêche au bord de la rivière entre le père et le fils – bonheur parfait – mais il y a aussi la médiocrité de la vie matérielle dans la France d’après guerre, et surtout la difficulté des mots. Celle qui sépare, malgré eux, le père et le fils, et c’est le fils qui raconte, dans une langue épurée toute en nuances, les retrouvailles après une douloureuse séparation, l’ultime geste de tendresse du père sur son lit d’hôpital, si vite réprimé mais reçu comme un viatique. Un magnifique roman d’amour, sobre et poignant, écrit comme si les mots pouvaient pallier l’absence.
Pierre Charras / Mercure de France / Paris / 2006 / 114 p. / 13€
 
Parias urbains. Ghetto - Banlieues - État
Dans tous les pays existent des quartiers abandonnés dans lesquels se retrouvent les populations en difficultés. Mais la marginalité urbaine n’est pas partout tissée de la même étoffe. Dans les grandes métropoles des États-Unis, ces quartiers sont enclavés comme des ghettos au cœur des cités déserté par les classes moyennes au profit des banlieues avec jardin et piscine, alors qu’en France les pauvres sont plutôt exilés hors de la grande ville, dans des quartiers dépourvus de transports, de magasins et autres lieux d’investissement social. Le sociologue Loïc Wacquant qui a vécu au sein du ghetto noir de Chicago et enseigne aux États-Unis et en France, nous livre le résultat d’années d’enquêtes et de recherches en France, aux États-Unis et en Amérique Latine. Son analyse, solidement étayée mériterait d’être étudiée par les décideurs politiques. Elle démontre que l’implosion du cœur noir de la grande métropole qu’est Chicago s’explique par le retrait de l’économie salariale et de l’État-providence créé par des politiques publiques de ségrégation et d’abandon urbain. Au contraire, la prolifération des « quartiers à problèmes » au pourtour des villes européennes traduit la décomposition des territoires ouvriers sous l’effet à la fois de la désindustrialisation, de la précarisation du travail, et du brassage ethnique brutal des populations. Un outil précieux pour revigorer le débat public sur les inégalités sociales et la citoyenneté, et pour éclairer le regard porté sur ces quartiers par une France inquiète et prête à toutes les mesures démagogiques à court terme.
Loïc Wacquant / La Découverte / Paris / 2006 / 340 p. / 23€